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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 05:52

 

Réponse à Caroline

(qui a accepté que je rende public ma réponse)

 

Oui, tu as raison et tu es bien informée, je suis devenu Directeur du département de sociologie et anthropologie de Toulouse,

Au sein d’une direction collective qui marche bien, qui marche même très bien. Cela est conforme à mes valeurs et, me semble t-il, favorable à notre mode d’administration  universitaire collégial. Bon, je sais que ce n’est pas toujours le cas…

 

« Le pouvoir a un rapport avec la virilité » dis-tu. Tu as entièrement raison à nouveau. Tout pouvoir, celui d’une direction (même collective) aussi.

 

En fait, mes interrogations que j’aimerais partager avec d’autres sont justement ces rapports entre virilité et pouvoir. Une fois bien entendu que la « marche vers l’égalité des sexes », la « suppression du genre », la « fin de la Domination masculine » — tous termes un peu équivalents —, font que des femmes accèdent aussi aujourd’hui au pouvoir. Qu’il me semble même noter chez certaines des signes de virilisme évident ! Autrement dit que la question des rapports entre virilité et pouvoir concerne principalement les hommes, mais pas qu’eux.

 

Mais commençons le débat sur les rapports entre hommes (personnes socialisées comme homme), virilité et pouvoir.

 

Certain-e-s expriment l’utopie d’une société sans pouvoir. J’aimerais partager cette utopie, mais je pense que la répartition du travail (en équipe ou ailleurs), la délégation temporaire ou durable de responsabilités me semblent incontournable. Doit-on être viril, faire preuve de virilité quand on exerce ce pouvoir ? Ou le pouvoir pousse t’il, par des mécanismes qu’il reste à préciser, à des attitudes viriles ou virilistes [on reprendra le distinguo entre ces deux termes plus tard] ? Comment distinguer Pouvoir et Virilité ? Peut-on commencer à faire l’état des lieux de la virilité ?

 

Autant de questions qu’il me semble important de poser. Pour comprendre bien sûr ! Mais pas que. Comment accompagner la marche vers l’égalité de genre ? Aurions nous vraiment gagné en confort de vie si tous, toutes et les autres adoptaient des schèmes virilistes d’action et/ou de pensée ? Ou à l’opposé si triomphait une théorie suicidaire où le sujet, quel-le qu’il/elle soit, n’avait plus le droit d’exister sous prétexte de sa position de « dominant » ?

 

Ouvrons donc les débats !

Et pour commencer intéressons nous aux hommes qui prennent de la distance sur la virilité.

Quelques questions en vrac :

Comment les hommes qui ont refusé la « virilité obligatoire » vivent et exercent le pouvoir ? Comment se manifeste leur mal-aise ? Comment font-ils ?

Et plus loin : quels sont les privilèges du pouvoir ? En dehors des énoncés concernant le salaire, des positions symboliques (toutes choses bien réelles), quelles situations ou interactions interrogent la virilité ?

 

Je suis bien sûr Caroline, preneur de tes réflexions.

 

Les tiennes ou celles de personnes qui aimeraient participer à ce débat.

Ecrivez moi vos réactions :

Dwl(a) univ-tlse2.fr

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 09:25

(la suite)

 

 

Une paternité active, dissociable du biologique

Une phrase de l’éditorial du premier de Contraception masculine, Paternité résume assez bien le débat en cours dans les groupes.

« Nous avons parlé et réfléchi sur […] la paternité, le rapport que nous avons avec les enfants : ceux dont on est le père biologique, ceux avec lesquels on vit, ceux qu'on voudrait avoir, ceux qu'on imagine et, pour certains, le refus d'être père ». 

Aussi curieux et paradoxal que cela paraisse, c’est en visibilisant et en surinvestissant les conditions biologiques de la reproduction du côté masculin que les hommes d’ARDECOM ont permis de débiologiser et resocialiser la question de la paternité. Le paradoxe n’est qu’apparent. Dans les modèles traditionnels, la paternité — qui restait, bien souvent un présupposé — se limitait souvent à l’autorité, au rôle de l’homme pourvoyeur de ressources. Et en même temps à l’homme qui se désintéressait de son sperme, qui déléguait à sa compagne contraception et élevage des enfants.

Pour ces hommes de l’après-68 le mode de vie commence à changer. Nombreux sont ceux qui vivent en collectifs, en communauté, donc qui s’occupent d’enfants dont ils ne sont pas les pères biologiques. Certains sont en couple avec des femmes ayant déjà eu des enfants. D’autres vivent seuls, avec ou sans enfant, et crient bien fort que leur mode de vie est un choix. Dans tous les cas la paternité qu’elle soit biologique, sociale, affective, est liée au temps passé avec l’enfant, à une structure relationnelle avec l’enfant, les enfants et leurs proches en particulier la mère. L’affirmation d’une autonomie dans le domaine du désir ou du non-désir d’enfant fait rupture avec le patriarcat et son modèle de pouvoir. De nombreuses femmes qui ont découvert dans le féminisme l’étendue de l’oppression qu’elles subissaient, qui réalisent comme l’explique Christine Delphy « que le contrat de mariage fait office de contrat de travail » (Delphy, 1970, 1998) vont rechercher ce type d’homme, un homme plus égalitaire, « un mec différent » « un mec non-phallocrate » comme disent beaucoup à l’époque. Car l’expérience l’atteste, en même temps qu’est revendiquée une autre paternité se mettent en place sous des formes diverses d’autres rapports à ce qui sera caractérisé quelques années plus tard de « travail domestique ». Une étude que nous avions faite avec Jean-Paul Filiod en 1992 nous a d’ailleurs fait caractériser le modèle d’union fréquent à l’époque « d’égalité arithmétique » (Welzer-Lang, Filiod, 1993). Chacun-e se devait de faire la moitié des travaux de la maison. Dans le vide de modèles de référence, dans un rapport homme-femme souvent marqué par la méfiance envers ces hommes qui même affichant fièrement leur différence n’en restaient pas moins des hommes, chacun-e comptait les tâches réalisées, celles à faire. Il n’était pas rare de trouver le planning hebdomadaire du lavage, du nettoyage et des activités liées aux enfants sur le frigo des domiciles.

 

Le paradoxe apparent concernant la paternité n’est pas le seul. Ainsi dès les débuts des expérimentations de la contraception masculine, des hommes revendiquant leur homosexualité, et n’ayant aucun rapport sexuel avec des femmes, ont pris la pilule pour hommes. En 1986, je l’avais analysé comme un engagement militant (même si le terme dans sa connotation militaire était à l’époque rejeté). Aujourd’hui, nous pouvons aller plus loin dans l’analyse. Certes, il s’agissait d’une forme d’engagement. Mais un engagement qui en annonçait un autre, non entrevu à ce moment-là. Devenir stérile quand on est gai est une forme de dissociation supplémentaire de la paternité biologique et de son désir ou non-désir d’enfant. Comment ne pas penser immédiatement à l’homoparentalité et aux débats et expériences (comme la coparentalité) qui se dérouleront quelques années plus tard ? Là aussi ARDECOM était symbolique de questionnements futurs.

Autre paradoxe apparent : si la volonté de changement est manifeste, d’autres éléments liés ne le sont pas moins. Il en va ainsi, à l’époque, de la culpabilité masculine.

 

 

Culpabilité par rapport aux femmes/recherche d’autonomie non oppressive

« Comment pourrait-on aimer son sexe quand on en a fait un bâton, une épée, une pièce, un dard ? » [Yannick, Bulletin Pas Rôle d’homme]

« L’horreur d’être homme » [Types, Paroles d’homme n°1, p.43]

 

« Il y avait ce qu’elles nous demandaient de faire… Subir le terrorisme féminin »

[Paul, expérimentateur Pilule, Lyon, 1985]

 

La culpabilité de ces hommes se manifeste partout ; dans leurs textes, dans les discussions des groupes d’hommes. J’ai souvent retrouvé ce sentiment lorsque des hommes découvrent les effets de la domination masculine. D’abord sur leur (s) copine(s), amie(s), amante(s), celle(s) qui va ou vont incarner pour ces hommes le féminisme. Puis sur eux. Eux élevés en « mecs ». La culpabilité est souvent vécue de manière personnelle et isolée. Notamment pour les hommes contraceptés qui se plaignaient souvent de ne pas avoir d’amis masculins, de se sentir isolés par rapports aux autres hommes : « Je n’aime pas le foot, ni la violence. Je n’ai pas fait l’Armée [à l’époque obligatoire]… Comment veux tu que je discute avec les autres mecs ? » [Bruno, 27 ans]. La soumission à la « virilité obligatoire », d’abord vécue individuellement, s’est alors parlée dans les groupes mecs, dans les premières réunions où, timidement les hommes parlaient d’eux, de leur vie, de leurs doutes, de leurs désirs de vivre autrement leurs rapports aux autres : femmes, hommes et enfants.

Autant, les gais, les hommes attirés sexuellement par d’autres hommes, se sont très vite organisés dès la fin du XIXe siècle, puis massivement au XXe, notamment autour du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et autres groupes militants après 1968. Autant dans le monde réputé « hétérosexuel », ces hommes, ces groupes d’hommes, furent les premières insoumissions aux schèmes de l’hétéronorme où l’homme avec une femme doit être actif, entreprenant, pénétrant, où la sexualité est centrée sur un axe tête/phallus : « une tête pour fantasmer, une queue pour pénétrer, le tout relié par une cravate qui indique le sens de la virilité » (Welzer-Lang, 2004). Dans un des premiers groupe mecs auxquels j’ai appartenu à Paris, il nous a fallu quasi douze mois de rapports avec des femmes sans pénétration, décidés de manière volontariste et univoque (sans l’accord des femmes de notre entourage) pour apprendre d’autres types de caresses. Pour rompre avec les stéréotypes sexistes qui nous faisaient penser que les caresses hors zones génitales étaient utiles aux filles, mais inadaptées aux hommes que nous étions. Pour découvrir que nous n’étions pas plus responsables que nos compagnes du déroulement de la sexualité : « Ecoutez bien les filles, TOUT ce qui se passe durant notre rapport est le résultat de nos deux désirs, du mien comme du vôtre » (Boutot, 1981).

Beaucoup d’entre-nous ont alors découvert la tendresse avec des femmes, mais aussi la tendresse entre hommes, interdite dans la grammaire corporelle homophobe, constitutive du masculin[1]. Et pour certains, non-dit de l’époque, ces caresses ont eu des traductions sexuelles dans des rapports entre hommes.

La contraception masculine a souvent été pour ces hommes parallèle avec la vie en collectif mixte avec des femmes qui se réclamaient de près ou de loin du féminisme (quelle qu’en soit sa forme). Dans ces vies communes, ces moments où ils alternaient moments non-mixtes, dans les groupes d’hommes [et dans les groupes de femmes pour les compagnes], et moments mixtes, la culpabilité s’est souvent dissipée, puis effacée. Elle s’est transformée au fur et à mesure en quête d’autonomie, ce qui correspondait d’ailleurs parfaitement à la démarche de demande de contraception masculine « pour soi », « pour affirmer son propre non-désir d’enfant sans dépendre de la compagne ».

 

 

Conflits, amours, attraction, et méfiance 

Les désirs concomitants de dénoncer le sexisme que subissaient les femmes, et d’être en même temps sujet de sa propre histoire personnelle, de ne pas dépendre ou faire dépendre sa vie d’une configuration idéologique ou politique, est une posture qui va être problématique.

 

Rappelons le contexte politique de cette époque. Le développement du féminisme et l’émergence de différents courants qui luttent contre le sexisme, la domination masculine, le patriarcat. La volonté des femmes d’affirmer leur autonomie politique, de critiquer la « théorie de référence » comme a pu le dire Christine Delphy (Delphy, 1970). L’analyse de l’oppression que subissaient les femmes ne devait plus être analysées comme une contradiction secondaire face à la critique du capitalisme, thème central des mobilisations de l’après 68.

Les hommes des groupes mecs, ARDECOM ou non, souvent anciens militants vont êtres amenés par leurs amies devenues féministes à critiquer le militantisme, requalifié de monocolore et triste. « Elles étaient en violet, pétillaient de sourires et de joie. Nous, nous étions comme des socio-tristes en surplus de l’Armée » [Hervé, 31 ans]. Dans cette période troublée, prémisses de ce que certain-e-s vont nommer la « guerre des sexes »[2], les femmes vont développer une forte méfiance envers ces groupes d’hommes, accusés souvent de vouloir récupérer un pouvoir mâle contesté. À Paris, des « amies » ont ainsi voulu nous interdire de nous réunir entre hommes lors de la première création en 1977 d’un groupe mec. Sur la contraception, il était courant d’entendre « Moi, je n’aurais pas confiance ». Alors que dans les faits, une fois l’azoospermie atteinte, ou une oligospermie sévère (moins de 1 million de spermatozoïdes pas ml), les hommes contraceptés l’ont souvent utilisé sans problème manifeste du côté de leurs partenaires sexuels. Bref, même entourés de femmes non-séparatistes, une forme de méfiance régnait autour de ces groupes d’hommes. Mais l’honnêteté m’oblige aussi à dire que cette méfiance était aussi entourée d’amours, d’attirances et de vies entre hommes et femmes fortement discutées.

 

À un niveau plus macro, les débats furent aussi complexes. À la parution des deux revues Types, Paroles d’hommes et Contraception masculine, Paternité, diverses revues féministes se firent écho des doutes sur la démarche de ces hommes. D’un côté, des femmes les ont toujours accompagnées, des femmes ont toujours participé aux rencontres nationales des groupes ARDECOM dans les Cévennes chaque été, un numéro mixte de la revue Type a même été édité. De l’autre, les doutes, les procès d’intention de La revue d’en face

 

Des débats hommes/femmes impossibles : la rupture[3]

Les nécessités de se constituer de manière parallèle en mouvements sociaux cristallisés sur l'antagonisme de genre expliquent, sans doute, même, l'existence de périodes où il était urgent de ne pas débattre, où des hommes ont préféré des « non-réponses » à ce qu'ils qualifiaient d'« agressions » injustifiées[4].

Dans cette période où, pour la première fois en France, se visibilise et s'élabore une critique masculine de la domination des femmes et de l'aliénation masculine, les débats entre femmes et hommes sont — alors — peu aisés. Les hommes en sont convaincus :

« Comme les groupes "hommes" cette revue sera peut-être accusée de vouloir aider les hommes à reconquérir—ou renforcer—un pouvoir qui leur est contesté. Nous ne croyons pas, quant à nous, que le simple maniement de nos stylos ou que le cliquetis de nos machines à écrire nous fortifient dans une primauté que de toutes façons nous ne revendiquons pas...

Comme eux, cette revue sera peut-être accusée de constituer une parenthèse dans la vie sociale, sans perspective militante, sans prosélytisme organisé. Les questions que nous nous posons, nous les laissons parfois sans réponse: c'est vrai. Nous ne sommes pas une "avant-garde masculine libérée". Nous sommes seulement désireux d'entrouvrir les carcans dans lesquels, enfermants, enfermés, nous nous éloignons d'un changement potentiel. »

Extrait de l'éditorial du n° 1 de Types

 

Les réactions ne se font pas attendre. Bien sûr certaines femmes se félicitent des initiatives masculines. D'autres sont pour le moins sceptiques. C'est ainsi que La revue d'en face[5] publie trois articles en réponse au bulletin n° 4 de Pas rôle d'hommes et du texte de l'affiche de « Types ». Jean Yves Rognant les critique ainsi :

Certains intertitres donnent le ton : « les groupes hommes ne sont pas ce que quelques naïves imaginaient » ; « de quoi veulent se punir les hommes ? » ; « castration ou pouvoir » ; « ils ont beaucoup souffert » ; « nouveaux hommes, vieilles illusions ».

Premier article : « A propos des groupes hommes ». […] Notre histoire est ainsi résumée... Déprimés par le militantisme, nous aurions découvert après les féministes, le fait que « le privé aussi est politique » et l'aurions adopté comme dernière mode subversive […]. Puis, mis en cause par les féministes, nous aurions culpabilisé sur la et notre phallocratie (exact...). Ensuite les doutes étant trop dérangeants et la culpabilité trop lourde à porter, nous nous serions découverts nous aussi opprimés, non par la phallocratie (mot que nous aurions banni de notre vocabulaire pour ne plus nous sentir des âmes de martyrs...), mais par la virilité. Nous revendiquant comme plus ou moins « dévirilisés », notre intérêt pour le privé serait donc la recherche de la « mère consolatrice », du repos du guerrier. Quant à la parution de la revue Types, elle représente conclue C. Lapierre, un « affranchissement de la critique féministe » (qui) peut aussi fournir une base idéologique plus subtile pour le retour au statu‑quo ante...

 

            Deuxième article : « D'étranges frères, étrangers ». Une bonne partie de l'article explique les méthodes contraceptives masculines. Mais pourquoi se donnent‑ils tout ce mal ? demande ensuite F. Gilles. Elle cite alors diverses phrases tirées d'ARDECOM et trouve dans l'inconscient des mecs se contraceptant le désir de castration, de punition symbolique face aux féministes. Mais la culpabilité, là non plus, ne peut pas marcher longtemps. Alors F. Gilles préfère penser que la contraception masculine correspondrait bien au désir d'hommes de contester le pouvoir d'enfanter des femmes et le droit nouvellement acquis de contrôle de la procréation. Les motivations de ces hommes ne sont donc, selon elle, pas limpides. Elle n'envisage pas évidemment la limpidité du choix de partager la conception, la responsabilité d'élever un enfant... Non, les hommes doivent par essence reproduire le rôle du patriarche ou du père absent ! Sortis de ça, ils deviennent vraiment suspects.

 

            Troisième article : « Le mâle de vivre ». Celui‑là pose la question de l'intérêt pour les luttes féministes qu'existent des groupes hommes. « Chacun ses intérêts », dit en substance I. Théry. Il n'y a pas de symétrie possible entre le mouvement des femmes (luttes des opprimées) et les bénéficiaires du patriarcat même « pourvus d'une conscience malheureuse ». […] Pour I. Théry : « Bref, de quelque côté qu'on se tourne, dans l'attirance pour les groupes hommes ce qu'on retrouve toujours c'est la volonté de dire son malaise (s'approprier un discours dont on était exclu), de dénoncer la norme (se déresponsabiliser), d'analyser les carcans de la Virilité (se poser en victimes). » Moins élégamment dit, ça revient à ceci : envieux, irresponsables, simulateurs… 

[…] L'article se conclue sur le dévoilement de notre stratégie inavouée : le mythe du « nouveau camp » nous agite et nous parcourons déjà « tout le chemin qui va d'une crise de la virilité à l'affirmation d'une "nouvelle masculinité" ».

 

Différents hommes répondent eux aussi à cette polémique, qui très vite se termine en non-débat. Pierre Colin et Claude Barillon, les deux fondateurs d’ARDECOM , laissent entendre que les débats sont aussi compliqués du côté des femmes que du côté des hommes :

 

Non réponse, Pas de réponse

Y en a marre. Y a plus d'abonnés. Parce qu'on ne nous renvoie pas la bonne image, celle de l'homme pas-macho-pas-phallo-qui-lutte-et-à-quel-prix-contre-son-encombrante-virilité il faudrait répondre à coup de grands principes et de subtils distinguos. Non seulement, il nous faut des miroirs mais encore faut‑il qu'ils ne soient ni concaves ni convexes.

MARRE ! On en crève de ces conneries, de ce jeu de la reconnaissance, du dis‑moi que tu m'aimes, que je suis différent, surtout pas comme les autres, réassures‑moi de ma singularité : c'est cela la logique mâle, c'est ainsi que se reproduit la « virilité obligatoire », par le jeu de l'image et du regard où l'autre, dans sa différence, n'a pas lieu d'être.

On pourrait pas rêver un peu de relations, avec des femmes, des hommes, des enfants, où chacun s'accepte avec ses limites et accepte l'autre dans son irréductible altérité ?

Apparemment, du côté des bonshommes, ce n'est pas pour demain.

Claude Barillon - Pierre Colin

 

Claude Barillon et Pierre Colin, en utilisant le « nous » dans ce débat/non-débat public avec le féminisme ont sans doute ouvert, sans le savoir, la perspective du mouvement social des hommes en constituant les hommes d’ARDECOM et des revues critiques sur les masculinités obligatoires, en sujets collectifs de leur histoire ; sujets collectifs, qui à la différence d’un groupe, d’une secte ou d’une chapelle, constituent de facto un champ de débats, traversé lui-aussi de positions contradictoires.

 

Signalons, pour conclure sur les débats difficiles de cette époque et le gap entre féministes et groupes d'hommes antisexistes, l'interview de Simone de Beauvoir publié par La revue d'en face.

Simone de Beauvoir, interviewée par Irène Théry, La revue d'en face n° 9/10

Simone de Beauvoir : « Je n'ai jamais entendu parler de groupes d'hommes. Mais je connais quelques hommes effectivement féministes, évidemment parmi les plus jeunes. […] Si les hommes pouvaient parler entre eux avec autant d'honnêteté que les femmes parlent entre elles, ce serait une très bonne chose car des quantités d'hommes ont aussi des problèmes sexuels, des problèmes d'impuissance, de ceci ou de cela, dont ils ne veulent ni n'osent parler car il y a une censure très forte chez eux. Peut-être que s'ils faisaient des groupes d'hommes ce serait une bonne chose ».

Irène Théry : C'est en tout cas tout à fait dans cette perspective qu'ils se regroupent. Pour lutter contre l'idéologie virile qu'on leur impose. Mais ils ne se réunissent pas simplement comme des amis. Ils se réunissent pour faire de la politique, produire une analyse, lutter. Est-ce que même avec la meilleure volonté du monde ces groupes ne sont pas amenés inévitablement à défendre leurs intérêts d'oppresseurs puisque chaque homme reste un agent de l'oppression même s'il la combat ?

 

Il faudra attendre le colloque « Les hommes contre le sexisme » organisé en octobre 1984 par Types et ARDECOM pour que des échanges entre femmes féministes et hommes anti-sexistes réapparaissent. Là où les sociologues féministes, et de rares hommes, dressèrent un état objectif des rapports sociaux de sexe, du sexage, de la division sexuelle du travail dans l'espace domestique et dans le monde industriel ou scolaire[6], les participants masculins de Types ou d'ARDECOM ne surent que répondre par leurs interrogations personnelles et/ou collectives (Cette, Rognant, 1985, Viovy, 1985). Ce colloque fut, à plus d'un titre, un tournant historique dans cette brève histoire de la déconstruction théorique du masculin. Dans les faits, en France, hommes critiques et féministes, pour la première fois se rencontrent et échangent. Les débats sont centrés tant sur les diverses analyses théoriques du masculin et du féminin, pris comme des catégories sociales en interaction, que sur les formes que prennent les remises en cause de la virilité et du patriarcat.

 

Durant cette période, il faut aussi noter un certain nombre de publications concernant les sexualités et/ou l'homosexualité. J'ai ici très peu évoqué l'influence de la remise en cause de l'assignation masculine (et féminine) à l'hétérosexualité. Pourtant depuis 1970, de manière relativement importante et en liaison avec l'apparition des mouvements homosexuels, — les mouvements « gays » — des hommes et des femmes mènent des luttes pour obtenir le droit de vivre leurs différences sexuelles. La revendication d'homosexualité s'accompagne de nombreuses publications parmi lesquelles les revues Sexpol, Masques. Autour de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et des travaux de Philippe Aries, Michel Foucault, Jean Genet... est questionnée l'exclusivité des « rôles » dits masculins dans la sexualité. Si certains mouvements tel le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (F.H.A.R.) ont quelques fois revendiqué un « 3ème sexe », d'autres, par des études ethnologiques, historiques, montrent la non naturalité des pratiques érotiques et sociales actuelles. En décrivant d'autres « systèmes de sexualité », pour reprendre la terminologie de Foucault (1976), de nombreux textes déconstruisent une part des modèles masculins dans la sphère sexuelle. Les questions que pose l'homosexualité sont aussi abordées dans le n° 35 de la revue Communication, coordonnée par André Béjin et Philippe Aries.

 

Dans le mouvement féministe, les différentes revendications concernant le mode de vie des femmes ont trouvé une apparente unité emblématique et institutionnelle : le mouvement des femmes. Du côté des hommes, pour reprendre le titre de Guido de Ridder (1982), les remises en cause des modèles masculins ont été multiples et jamais unifiées. A côté des analyses abordant l'homosexualité, où se remarquent de nombreux chercheurs, les autres publications ont été dans leur quasi-majorité extérieures au champ scientifique. Nous ne pouvons toutefois pas dire, à l'instar de quelques sociologues qu'elles sont inexistantes. Elles ont moins pris l'aspect de constructions théoriques sociologiques et anthropologiques sur les catégories sociales et sur les rapports sociaux. Mais leurs contenus, comme les textes féministes pour les femmes, ont alimenté des mouvements sociaux où des hommes ont dans la pratique quotidienne essayé de trouver des alternatives aux formes contemporaines de patriarcat et de viriarcat[7]. Les phénomènes « groupes hommes » et « mouvements homosexuels », ont été transversaux à la plupart des pays industrialisés.

 

Au terme de (court) voyage historique, et quelque 30 années plus tard, il est intéressant d’interroger l’apport historique, social, de ces mouvements fortement marginaux à leur création.

 

 

 

Trente ans plus tard : les apports des premiers groupes d’hommes

ARDECOM et Type-Paroles d’hommes : prémisses du mouvement social des hommes

Dernièrement, revisitant la typologie de Clatterbaugh (1997), j’identifiais différents courants de pensées qui traversent au niveau international les débats critiques sur le masculin[8]. J’y voyais la coexistence d’un mouvement réactionnaire, résistant au changement, symétrisant situation des femmes et des hommes donc niant la domination masculine, souvent qualifié aujourd’hui de « masculiniste[9] » (Eric Zemour en France). Des courants qui se réclament de l’égalité de genre entre hommes, femmes et trans : les proféministes radicaux, et les proféministes pragmatiques (qualifiés de « libéraux » aux USA et dans les pays anglophones pour qui le libéralisme a un autre sens qu’en France). Les groupes de consciences centrés sur le développement personnel (par exemple les groupes créés par le psychanalyste Guy Corneau) et le courant Mythicopoétique (cf. Robert Bly). Et un dernier courant en création : les « Masculinités », transcourant proféministe qui essaie de refuser la déconsidération automatique du masculin et de la vie des hommes. Qui explique dans sa version « salutogène » (Macdonnald, 2005, 2008) que les hommes peuvent aussi être acteurs du changement. Ou dans mes écrits que : produit par les rapports sociaux de sexe et de genre, le masculin se situe entre résistance et changements. Les femmes changent, les hommes n’ont pas tellement d’autre choix que de s’y adapter ; de manière volontariste ou non.

 

Validant cette typologie, nos collègues québécois ont montré pour leur part, y compris en intégrant la contraception masculine qu’il s’agit de la naissance d’un réel mouvement social (Lindsay, Rondeau, Desgagnés, 2010). En France, nous n’avons pas d’unification des différents groupes, des associations. De même, les différentes créations (films, romans…) centrées sur les masculinités, tout en annonçant des thèmes communs (la situation des hommes) n’ont pas créé d’école de pensée, de création. Nous pourrions parler d’un mouvement des hommes sous formes de nébuleuse ; un mouvement non unifié ayant différents pôles ou surfaces d’émergence. Influence en France de l’analyse (post)marxiste ou radicale qui voit d’un très mauvais œil l’alliance dominant-dominés ? Difficulté de penser «l’Après », l’après-domination, l’après genre ? Les analyses et confrontations doivent se poursuivre, notamment en sociologie et en sciences politiques.

En tout cas, ce qui est remarquable est, qu’exceptés ceux qui sont pour un retour des femmes derrière les fourneaux, la tendance masculiniste et réactionnaire (au sens littéral du terme), l’ensemble des autres courants de pensée, comme les intervenant-e-s sociaux et sociales revendiquent explicitement tout ou partie de l’héritage de la contraception masculine et des revues comme Type-Paroles d’hommes en France, Hom-infos au Québec…

 

La France a été novatrice sur les questions de contraception masculine, elle semble avoir perdue une partie de son leadership sur la question. Ainsi, à la différence d’autres pays, il n’existe plus dans l’hexagone de revue de synthèse qui dans les sciences sociales ou dans le grand public soit centrée sur la déconstruction du masculin, la valorisation des nouvelles expériences. De même, différemment d’un nombre croissant de pays, pas de politique publique sur la condition masculine pour favoriser l’intégration du côté des hommes de l’égalité de genre et de la diversité sexuelle. Et, à la différence d’autres pays, peu d’activistes d’ARDECOM ou de Types-Paroles d’hommes se sont mutés en « fonctionnaires de l’égalité ». Quelques médecins utilisateurs de contraception sont devenus spécialistes de la fertilité humaine, un sociologue que je connais bien a été reconnu spécialiste de ces thèmes. Mais en général, parallèlement au peu de prise en compte de cette problématique par les pouvoirs publics, il y a eu peu de bénéfices académiques de cette période. Christine Castelain-Meunier (2005, 2007), première sociologue à s’intéresser aux groupes d’hommes et ARDECOM, proche d’Alain Touraine au CADIS (EHESS-Paris) est une des rares collègues, non utilisatrice de contraception masculine elle-même à avoir suivi ce mouvement social sur un temps long.

 

Les groupes de parole d’hommes : un modèle au long cours

Du côté de l’intervention sociale, comme du côté de l’accompagnement des hommes quand ils commencent à questionner virilité, paternité, sexualités ou rôles masculins, violences, le modèle du groupe d’homme s’est très largement développé. Inspirés des « groupes femmes » des années 1970 et/ou héritage de la psychologie sociale, les « groupes de conscience » entre hommes continuent à accompagner les réflexions masculines sur soi. Non seulement, certains groupes mecs liés à ARDECOM comme le groupe de Lyon perdurent, mais des mouvements libertaires radicaux aux pères en question, en passant par les hommes déstabilisés par le nouvel Ordre de genre en création, tous semblent plébisciter la forme non-mixte de rencontre. Que celle-ci ait lieu dans l’ambiance intime et conviviale d’un repas ou autour d’un animateur bénévole ou non. En fait, de ARDECOM à maintenant, tout se passe comme si l’aval des pairs permettait une rupture symbolique facilitatrice du changement, l’expression d’une nouvelle parole masculine collective et individuelle.

 

Des débats toujours complexes avec le féminisme

Fin de la guerre des sexes ? : oui et non serait-on tenté de répondre. Si, à côté du MFPF (Mouvement Français pour le Planning Familial) qui a toujours été un compagnon de route d’ARDECOM (un certain nombre de militants du « Planning » ont pris la pilule pour hommes), il existe des mouvements comme « mixité » qui se réclament d’actions mixtes, qui proposent aussi de s’interroger sur les masculinités, la synthèse entre les féminismes et les mouvements critiques sur le masculin semble toujours difficile à faire.

Bien sûr, les nouvelles générations sont mixtes d’hommes et de femmes, de gais, de lesbiennes, de bi, et d’hétérosexuel-le-s. Ils/elles revendiquent main dans la main des transformations de la domination de genre, la fin des violences faites aux femmes, la lutte contre l’aliénation des hommes, mais ils/elles sont peu suivi-e-s par les organismes spécifiques. Divers événements récents montrent la fragilité de l’alliance entre mouvement des femmes et mouvement des hommes. Même sur des bases antisexistes, antipatriarcales ou antiviriarcales claires. Même en intégrant à un degré ou un autre la lutte contre l’hétéronormativité.

 

La contraception masculine abandonnée par le mouvement social

Pour ce qu’il est des spécificités d’ARDECOM, la contraception masculine a été abandonnée. Il est possible, bien sûr, de trouver une contraception fiable et réversible auprès des équipes médicales. Ce livre en témoigne. Mais aucun groupe d’homme ne revendique cette pratique. Sans doute faut-il y voir, comme je l’ai expliqué supra l’arrivée du sida, mais cela n’explique pas tout. Le peu de vasectomie est aussi à considérer. Serions-nous en France, dans la matrice de virilité latine, plus timides, plus angoissés au fait de « toucher » de près ou de loin notre système masculin reproductif ? L’hypothèse mériterait d’être interrogée. Elle gagnerait en épaisseur à être associée à un autre questionnement.

 

La santé des hommes, un concept peu utilisé en France

Dans la même logique que les réflexions sur les contraceptions masculines, s’est développé le champ lié à la « santé des hommes ». Rapport sur la santé des hommes et rapport Rondeau au Québec (Rondeau, 2004, Tremblay et al., 2005), enquête nationale sur la santé des hommes dans de nombreux pays, l’idée fait florès. Sauf en France. Pourtant les travaux de Tremblay et son équipe pourraient nous être fort utiles. Leur recherche se voulait descriptive et comparative avec l’état de santé des femmes. La monographie sur la santé des hommes a été réalisée à partir de l’Enquête sociale et de santé (1998) auprès d’un échantillon d’hommes (n=14 894) et de femmes (n=15 492). Côté masculin, les données présentées suggèrent une réflexion distincte selon que l’on réfère à la santé des hommes en général ou à celle des hommes plus vulnérables, c’est-à-dire les jeunes, les sans emplois, les moins scolarisés et les plus pauvres. Mais d’une manière globale, il y a significativement plus d’hommes qui se disent malheureux ou très malheureux de vivre seuls que de femmes, plus d’hommes que de femmes qui rapportent un faible niveau de soutien social. Les hommes sont moins nombreux que les femmes à exprimer un problème de santé, ils rapportent moins souffrir de détresse psychologique élevée. Ils ont moins recours aux professionnel-le-s. Or, on constate que la perception subjective de la santé chez les hommes est en décalage avec les données plus objectives sur leur taux de mortalité et leurs prises de risques. L’une des explications de ce décalage repose sur l’identité de rôle et de genre. Quoique les stéréotypes genrés et sexuels aient été beaucoup questionnés au cours de dernières décennies, les études continuent de confirmer que les hommes sont décrits, et se vivent, comme étant plus forts, plus durs, plus enclins à prendre des risques, plus agressifs, dominateurs, violents, compétitifs, moins sensibles aux autres et plus individualistes. Ils sont souvent perçus de manière unidimensionnelle (soit comme parent, violent, suicidaire…) indépendamment du contexte de vie et de son impact sur le problème identifié. Ce qui expliquerait pourquoi les hommes ont peu recours au soutien de leur entourage.

La santé des hommes pourrait donc être en France un champ vivace permettant de réduire certains phénomènes liés aux masculinités traditionnelles, dont les questions de reproduction, mais aussi les suicides, les dépressions, l’alcoolisme, les violences domestiques ou homophobes et le décrochage scolaire pour les plus jeunes.

Est-ce un effet de la réduction actuelle où les questions de genre, par une inversion de l’androcentrisme sont uniquement associées aux femmes ? Une suite du non-empressement des médecins à déconstruire à leur tour le masculin hégémonique (Connell, 2000) ? Toujours est-il que problématisé ou non de manière spécifique les attitudes masculines ont emboîté le pas à différentes réflexions avancées par ARDECOM et Type-Parole d’homme.

 

L’homme acteur des changements de genre

Les attitudes masculines « actives » dans la paternité, les dissociations paternité biologique et paternités sociales, se présenter comme « responsable » de ses choix de vie, y compris dans des domaines, comme la contraception, autrefois réservés aux femmes. À l’instar du collectif de Boston qui invitait les femmes à se réapproprier leur corps et leur santé, inciter les hommes à ne plus déléguer leurs corps au pouvoir biomédical, analysé comme expression de l’Ordre masculin patriarcal et commerçant, nous avons vu comment la quête de ces hommes pouvait dessiner un objectif plus prétentieux. Participer comme homme, socialisé en mec mais remettant en cause les stéréotypes et les rôles masculin à la redéfinition du « contrat de genre[10] ».

Avec nos mots actuels, nous pouvons dire que ces hommes d’ARDECOM, de la revue Type-parole d’hommes ou des divers groupes mecs qui ont émaillé cette courte histoire ont voulu, et ont été, acteurs du changement dans les rapports de genre. Que ceux-ci concernent les rapports hommes/femmes, ou en refusant les rivalités traditionnelles des hommes en guerre pour être le meilleur, le plus fort, celui qui a métaphoriquement le plus gros phallus, dans les rapports entre hommes.

 

Sans doute, je l’ai dit, cela est passé, et passe encore aujourd’hui parfois par des travers liés à la culpabilité masculine par rapport aux femmes et au féminisme. Toutefois, et l’enquête européenne menée en 2004 (Welzer-Lang, Le Quentrec, Corbière, Meidani, 2005) est formelle sur ce point : tous les hommes « égalitaires », les hommes « en renégociation » comme nous les avons nommés, ne traversent plus cette culpabilité. D’une part, parce que les normes sociétales ont changé. Aujourd’hui tout se passe comme si l’égalité hommes/femme étaient inscrites sur le fronton de toutes les mairies de France. Qu’elle s’affirme comme une évidence. Au même titre que l’on s’affirme contre le racisme ou pour l’égalité entre les peuples et les cultures. Bien sûr, il y a encore des différences de salaires, les emplois précaires sont occupés principalement par les femmes, les hommes et les femmes ne partagent pas toujours le travail domestique à parts égales. Mais la visibilisation des restes d’inégalité, leur mise en lumière laisse entrevoir la fin de la domination masculine, l’arrivée d’une égalité réelle entre hommes et femmes, la fin du genre[11]. N’est plus marginal ou atypique aujourd’hui un homme qui se réclame de l’égalité de genre.

D’autre part, les modes de prises de conscience ont aussi changé. À côté de ceux découvrant la domination masculine à travers l’interpellation d’une femme que nous avons déjà évoqués, les transformations conjugales et sociétales, elles-mêmes produites par le féminisme et la seconde modernité individualiste (F. de Singly, 1996) produisent des effets sur les hommes eux-mêmes. Un autre résultat de notre enquête de 2004 montre que des formes majeures de changement, et ce sans culpabilité d’être homme, se déroulent pour ceux qui s’affirment progressistes dans une problématique de genre (donc normaux et modernes) quand ils vivent seuls. Et souvent après la première séparation. Le premier couple signant souvent le passage pour un homme de sa mère à sa conjointe : « Je me suis senti bien que quand je me suis retrouvé tout seul, quoi ! Dans le sens où y avait pas de regard sur moi et je pouvais être maître de mes actes. Complètement. Parce que bon, quand tu vis avec un sergent-chef, évidemment, bon, tu te sens pas toujours libre de tout, quoi. » [François, 30 ans].

Ici, il ne s’agit plus de choix idéologique, mais d’une logique produite par nos mises en couples sérielles, nos unions successives, nos modèles de familles recomposées et les recompositions des liens entre sexualités, conjugalité et parentalité (Welzer-Lang, 2007).

 

Le fait de « choisir » de vivre seul, ou dans une autre forme non hétéronormative (groupe, couple à double résidence, colocation…) était déjà central dans les hommes contraceptés. Toutefois, nous allons l’examiner, les hommes d’ARDECOM ou de la revue Type-paroles d’hommes n’ont pas innové sous tous les aspects de la déconstruction masculine actuelle. En particulier sur ce que nous pouvons nommer : la problématique queer ou la question des identités.

 

 

La problématique queer[12] absente 

Même annoncées dans l’éditorial de Types-Paroles d’hommes n°1, (« affirmer des identités multiples mais qui cherchent à se trouver, à se retrouver ») les questions liées aux identités socio-sexuelles, la porosité et la plasticité des catégories d’appartenance et/ou d’affichage sur les sexualités (être hétéro, bi, gai ou trans…) n’ont jamais été problématisées comme telles. Mais posés en actes : certains ont ainsi découvert leurs attirances érotiques et/ou sexuelle pour des hommes, de manière exclusive ou non. Il en va de même pour cet aspect de la non-hétéronormativité qu’est le dépassement du deux comme seule figure légitime du couple : les sexualités collectives, les trios que certains ont pourtant expérimentés à l’époque.

« Marc a été mon « amant »… […] Ce fut long et compliqué pour nous d’accepter, de mettre ce mot sur notre relation […]. C’était au cours d’un retour du week-end du groupe […]. C’est sa copine qui a demandé à ce qu’on dorme ensemble tous les 3. C’est elle aussi qui a dit son désir de nous voir aussi ensemble moi et Marc… […]. Elle aussi qui commencé à nous caresser tous les deux… » [Gérome, entretien réalisé en 1986].

Pruderie ou prudence ? Volonté de ne pas stigmatiser une population amie face à des faits que l’on estime peu audibles. Ou que l’époque refusait à nommer, problématiser ? J’avais moi-même décidé de ne pas publier le volet sur la sexualité des hommes ayant utilisé la pilule pour hommes dans mon travail de 1986.

Mais plus loin, même ayant des homosexuels déclarés en son sein, même ayant des pratiques sociales peu hétéronormatives, les groupes ARDECOM, et la revue Type-Paroles d’hommes ont aussi été des groupes hétérocentrés. Sans véritables liens avec la mouvance gaie présente sur la scène intellectuelle dès 1968. Il faudra attendre les années 1990, les effets des luttes conjointes sur le sida pour que la problématique masculine se définisse comme s’adressant à tous les hommes, quelles que soient les couleurs et les senteurs de leurs amours, et de leurs sexualités.

 

 

 

Il est rare de pouvoir tout à la fois, dire, transmettre des segments de mémoire et avoir un temps long de réflexivité pour en connaître les effets, les rémanences.

Trente années plus tard, nous pouvons conclure sur l’originalité des démarches de contraception masculine, leur côté novateur, heuristique, fondateur. Cela ne peut que nous encourager à être attentifs et attentives aux tendances émergentes, parfois qualifiées de marginales. Surtout quand elles concernent cette part si symbolique de nous-mêmes qu’est le corps ou la reproduction.

 

Montréal, mars 2011.

 

 

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[1] Souvent confondu avec l’hétérosexisme, j’ai défini l’homophobie en 1994 comme « la stigmatisation des qualités ou des défauts attribués à l’autre sexe ». L’homophobie — et en cela elle est constitutive de l’identité masculine quelles que soient nos sexualités —, nous apprenons à rejeter la féminité chez l’homme, à construire le féminin comme ennemi intérieur à combattre pour devenir viril. Dans la maison-des-hommes, ces lieux où les garçons sont socialisés entre eux (clubs de sport, cour d’école, puis plus tard cafés…), les hommes qui ne manifestent pas des signes redondants de virilité risquent d’ailleurs d’être maltraités, d’être désignés comme homosexuels et/ou d’être assimilés aux femmes, et d’en être puni. Les agressions que vivent ces boucs émissaires servent de menace collective à tout homme qui voudrait s’extraire des codes virils.

[2] Mossuz-Lavau Janine, 2009, Guerre des sexes : stop !, Paris, Flamarrion,

[3] Je reprends ici des extraits publiés dans Les hommes aussi changent (2004) où on trouvera l’intégralité de ces débats « complexes ».

[4] Bien entendu, il est n'est pas dans mon propos ici de légitimer soit la position des femmes qui refusaient la création des groupes d'hommes, ou celle des hommes qui refusaient de débattre avec elles. L'intérêt est de montrer le contexte : comment les débats entre hommes et femmes progressistes ont été, parfois, compliqués et difficiles.

[5] La revue d'en face, revue politique féministe du mouvement de libération des femmes, n° 9‑10, p. 29 à 47.

[6] Plusieurs communications furent reproduites dans le numéro 462 des Temps Modernes, Janvier 1985. Voir à ce propos les communications de Maryse Huet, Catherine Vallabregue, Jean-Louis Viovy reproduites dans les Temps modernes

[7] Nicole-Claude Mathieu (1991) critique le concept de patriarcat. Notamment parce que les lois limitatives des Droits des Pères ont été parmi les premiers acquis des luttes de femmes récentes ; et ce depuis 1972 en France. Mais que les pères aient ou non tous les pouvoirs, les hommes (pères ou non) ont gardé ce pouvoir. D’où le terme de viriarcat (pouvoir des hommes, qu’ils soient pères ou non), que les sociétés soient patrilinéiares, patrilocales ou non.

[8]Cf les débats au Colloque international Perspectives futures en intervention, politique et recherche sur les hommes et les masculinités, 9, 10 et 11 mars 2011, Université Laval, Québec (Qc), Canada.

[9] Les mots changent.Dans les années 80 du siècle dernier, les hommes autour d’Ardecom et de Type se réclamaient du « masculinisme » [cf mon travail de DHEPS en 1986 : le masculinisme en naissance]. Depuis les années 90 le terme est plus associé à ceux (celles) qui prônent un retour en arrière sur les positions de genre. Pour que les hommes retrouvent leur virilité traditionnelle.

[10] Cette notion de « renégociations du contrat de genre », nommée « Ordre de genre » ou « Régime de genre » par Connell (1987), intègre l’asymétrie des positions sociales des hommes et des femmes, des personnes désignées ou revendiquées comme homo, bi ou hétérosexuelles. Elle a l’avantage de mettre en valeur la capacité des acteurs et actrices d’être sujet-te-s de cette renégociation.

[11] Le genre est défini ici comme le système socio-politique qui construit, organise et hiérarchise la pseudo naturalité des catégories sociales de sexe (le sexe dit biologique) en légitimant la domination masculine hétéronormative. En ce sens les rapports sociaux de sexe analysent la domination masculine et ses évolutions, les positions sociales respectives des hommes et des femmes. Les rapports sociaux de genre s’intéressent à l’hétéronormalisation des positions des personnes définies comme hommes ou femmes, la domination des sexualités définies comme minoritaires.

[12] Dans le champ LGBT (lesbiennes, gais, bisexuels, transgenre), le terme queer correspondait aux USA à une catégorie fourre-tout où étaient regroupées les réactions individuelles et/ou collectives de femmes et d’hommes qui se jouaient des assignations pour subvertir les injonctions de genre dans la présentation de soi en public, dans les pratiques privées ou publiques, dans les discours sur les catégories. C’est aussi à l’origine un mouvement social, militant, provocateur, autoproclamé radical, que l’on a vu apparaître dans les années 80 aux Etats-Unis, auquel s’est adjoint un courant universitaire influencé par la philosophie post-structuraliste. En commun les queers proposent de regarder ce que vivent les gens qui se considèrent straights, normaux, ordinaires, à travers ce que vivent ceux et celles qui se définissent dans les minorités, en particulier les minorités sexuelles, bref d’examiner le centre à partir de la périphérie. Quant au terme queer lui-même, il signifie : étrange, différent, bizarre, spécial, malade, pédé, goudou, enculé, travelo, anormal, etc... C’est d’abord une insulte qui désigne, par un même terme, toute une série d'individus ayant des comportements « hors normes ». Son utilisation en français lui fait perdre de sa saveur » (Welzer-Lang, 2007). Le terme a été popularisé par Judith Bulter dans son ouvrage Troubles dans le genre (2005)

 

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 09:06

 

 

Retour sur la contraception masculine :

 

J’ai pris la « pilule » pendant 7 années.

7 années où d’expérimentation en expérimentation, avec les « groupes mecs» d’ARDECOM [Association pour la Recherche pour le DEveloppement de la Contraception Masculine] que nous avions créées, nous avons affirmé, comme homme, comme garçon, comme « mec », notre capacité à être autonome dans notre non-désir d’enfants.

Quelques 25 ans plus tard, ENFIN, un livre de synthèse paraît…

 

A l’époque déjà (voir l’article plus loin), certaines femmes étaient ambigües face à cette question ….

 

Rappel

 

Le n°1 de la revue : http://www.europrofem.org/contri/2_07_fr/ardecom/ardeco1.htm

 

Une émission de France  Culture :

http://www.franceculture.fr/emission-histoire-de-la-masculinit%C3%A9-24-2009-06-09.html

 

Pour acheter l’article :

http://link.springer.com/chapter/10.1007/978-2-8178-0346-3_10

 

Le dernier livre sorti sur le sujet :

http://link.springer.com/book/10.1007/978-2-8178-0346-3/page/1

 

 

 

 

 

 

 

 

la CM som+imag

 

 

Mon article dans ce livre (pour consulation) est accessible dans les deux articles publiés ici

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 09:03

La contraception masculine, ARDECOM et les groupes d’hommes,

prémisses de l'évolution des rapports sociaux de genre.

 

Daniel WELZER-LANG

Professeur de sociologie,

Université Toulouse Le-Mirail (France)

http://w3.univ-tlse2.fr/cers/annuaires/fiches_indivi/permanents/Daniel_Welzer_Lang.htm

mon blog : http://daniel.welzer-lang.over-blog.fr/

 

                                                                                                                        

L’article rappelle le contexte sociologique des expérimentations de contraceptions masculines en France. Il montre comment ces expérimentations annoncent une transformation des rapports sociaux de sexe et de genre que l'on a connu les décennies suivantes, le questionnement des hommes, les contradictions/paradoxes des débats avec les femmes féministes, la dissociation paternité biologique et sociale (que mettront en exergue plus tard les débats sur l'homoparentalité), le questionnement des personnes socialisées en hommes sur leur corps. L’article interroge aussi les rapports entre les expériences de contraceptions masculines et ce qui est appelé « le mouvement des hommes ».

 

 

Retour historique sur les expériences de contraception masculine

Dans les années 1980, on a beaucoup parlé d’ARDECOM (Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine). Ces « mecs », dont je faisais partie, qui se contraceptaient : pilules pour hommes pour certains. Contraception par la chaleur pour d’autres. Dont les fameuses « culottes chauffantes » comme on dit au Québec, lieu où je réside lors de l’écriture de cet article, ou la méthode toulousaine de « remonte couilles » . Je n’expliquerai pas ici les méthodes, les expérimentations, objets de ce livre[1]. J’évoquerai le contexte, les débats qui ont traversé ces hommes, leur entourage, l’écho politique d’une telle démarche.

L’hypothèse que j’aimerais développer est que ces groupes d’hommes, et les hommes contraceptés eux-mêmes sont annonciateurs et symboliques des transformations des rapports sociaux de sexe et de genre que l'on a connu les décennies suivantes. Et ceci, à travers les cheminements de ces hommes, les contradictions/paradoxes des débats avec les femmes féministes qui disaient représenter le point de vue historique des femmes, notamment la culpabilité, la dissociation paternité biologique et sociale (que mettront en exergue plus tard les débats sur l'homoparentalité), les questionnements des personnes socialisées en hommes sur leur corps, et leur volonté d’être aussi acteurs des changements dans les rapports de genre, que ceux-ci concernent les rapports hommes/femmes ou hommes/hommes.

 

L’analyse sera illustrée d’extraits d’articles parus dans les revues « Types, Paroles d’hommes » et « Contraception Masculine, Paternité », deux revues qui ont alimenté, illustré, relayé les mots, les idées, les débats, les questions et prise de position de ces hommes. Deux revues, où, première rupture avec l’androcentrisme traditionnel des sciences sociales[2], les hommes disaient « je », et parlent de leur vécu personnel comme individus singuliers. Et je ne prive pas non plus d’émailler cet article de souvenirs personnels. D’une part, par conformité avec mes critiques de l’androcentrisme que je viens d’évoquer. Ne pas parler de soi dans les analyses qui concernent les rapports sociaux de genre dans lesquels il est intégré constitue aussi pour l’auteur une forme d’androcentrisme. D’autre part, comme nous y invitent le champ de recherche naissant des « masculinités »[3], reprenant à son compte les acquis de l’épistémologie féministe, il n’y a pas de position objective dans les études genre. Nous sommes homme, femme ou trans. L’objectivité consiste juste à « situer » sa propre subjectivité. L’objectivité est souvent le privilège épistémologique des dominants dit David Halparin (2000).

L’utilisation de souvenirs personnels, avec tous les biais possibles liés à ce type de matériaux, est aussi un privilège de l’âge, et un devoir de mémoire. Éviter autant que faire se peut le révisionnisme de la pensée qui fait parfois présenter les groupes d’hommes de l’époque, pionniers dans la déconstruction de la masculinité hégémonique (Connell, 1987, 2000) comme monolithiques, lisses, alors qu’il faut les lire comme des formes plurielles, contradictoires et souvent incomprises par des femmes, nous allons le voir et il est utile de s’en souvenir, mais plus encore par des hommes à cette époque-là.

 

 

La création des groupes d’hommes

Comme je l'ai montré en 1986, les hommes qui se regroupent en « groupes d'hommes » ou « groupes mecs », sont la plupart du temps issus de l'extrême gauche (groupes maoïstes, libertaires, trotskistes…) qu'ils ont quitté après les féministes. Ces hommes alors âgés de 20 à 30 ans, ont pour certains d’entre-eux milité au M.LA.C. [Mouvement pour l'Avortement et la Contraception] qui, il faut le noter, fût un mouvement mixte

C’est d’abord très, très timidement, qu’en général, les hommes qui plus tard allaient expérimenter la pilule pour homme ou la chaleur, se sont regroupés entre eux. Face aux interpellations des femmes devenues féministes, ils ont ressenti le besoin de se regrouper « entre mecs » de leur entourage pour échanger et se découvrir.

« Nos amies et amantes étaient féministes. Et de l’avis général, elles avaient raison. Elles étaient pétillantes de vie, de joie. Les autres femmes nous paraissaient fades. Elles nous interpellaient sur nos modes de vie, nos attitudes, y compris nos vêtements. Nous n’avions pas les mots pour converser, répondre… » [Daniel, 27 ans]

En plus souvent insoumis aux modèles militaro-industriels, ils se plaignaient régulièrement de ne pas avoir d’amis-hommes, d’être isolés. Parmi eux, des insoumis à l’Armée[4], à la Médecine, à l’Eglise, à l’Ecole, bref des insoumis aux Ordres masculins. Sans doute avec le recul historique, pouvons-nous considérer ces hommes comme des cas atypiques, des marginaux en quelque sorte. Ils vont pourtant énoncer, nous allons le voir, les lignes de déconstruction du masculin, des réflexions et interrogations masculines sur le contenu des « rôles », les stéréotypes, qui sont encore aujourd’hui d’actualité.

 

Les premières réunions de ces hommes sont confidentielles, très intimes. Beaucoup d’émotions, de pleurs, de rires pour ces garçons qui trouvent dans les groupes un support à leur volonté de vivre autrement leur masculinité. Des initiatives de ce type apparaissent dans certaines grandes villes, et dans les lieux fréquentés par ceux qui sont allés vivre à la campagne après 1968. Des groupes d’hommes sont aussi créés dans la plupart des pays industrialisés.

En 1978, les « groupes hommes », apparus en France et à l'étranger après l'émergence du féminisme, commencent à se regrouper. Ils publient quatre numéros d'un bulletin « Pas rôle d'hommes » surtout composés de poèmes et petits textes divers.

 

ARDECOM et Types-Paroles d’hommes

D'une rencontre nationale en mars 1978 dans la forêt de Senart qui rassemble quelque cent vingt hommes et une vingtaine d'enfants se constituent deux groupes différents, aboutissant à deux revues distinctes et deux projets différents qui vont alors cheminer en parallèle- :

—L'association pour la Recherche et le Développement de la contraception masculine (A.R.D.E.C.O.M.) qui expérimente des contraceptions masculines et publie deux numéros de sa revue Contraception masculine-paternité .

.— La revue Type-Paroles d'hommes qui  publie six numéros, de Janvier 1981 à Avril 1984

 

ARDECOM et Contraception masculine-paternité 

La revueContraception masculine-paternité  sera centrée sur le corps masculin et le vécu expérimental et social de la contraception masculine. La règle est d'éviter des analyses globales pour privilégier le « je ». Les articles ne sont signés que du prénom de leurs auteurs.

À l’initiative de cette association, on trouve deux hommes Pierre Colin et Claude Barillon qui ont passé dans Libération (Printemps 1977) l'annonce suivante :

« On est deux mecs intéressés par une discussion, la plus large possible, sur la perception que les mecs ont de leur propre corps. C'est un peu en réponse au Collectif des Femmes de Boston « Notre corps nous-mêmes ». Il ne s'agit pas d'un projet bien défini. Mais d'une invitation qui figure dans ce livre et qui vaut peut-être le coup qu'on y réponde, histoire de voir ce qu'on pourrait changer du côté de la « virilité obligatoire ». Un détail : on a déjà nos marginaux : théoriciens de tous poils, prière de vous abstenir (on a pas du tout envie de penser par procuration). Pour ceux d'entre vous que cela intéresse, écrire à….

PS : Réservé aux mecs exclusivement, du moins dans un premier temps : on est tous des grands timides, alors les nanas laissez-nous nous exprimer entre nous ».

C'est suite à cette annonce que s'est déroulée la première expérimentation de 6 hommes à Paris, puis que c’est créé ARDECOM .

 

L’éditorial du numéro 1 de Contraception masculine, Paternité présente assez bien les objectifs de l’association.

Éditorial du n°1 de Contraception masculine, Paternité

ARDECOM , Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine

ARDECOM est née d'une série de rencontres...
Des hommes ayant participé à des " groupes d'hommes " remettant en cause le rôle de mec, les comportements virils, se sont réunis pour parler des choses les plus intimes qui nous touchent, en dehors des rivalités habituelles. Nous avons parlé et réfléchi sur notre sexualité, la paternité, le rapport que nous avons avec les enfants : ceux dont on est le père biologique, ceux avec lesquels on vit, ceux qu'on voudrait avoir, ceux qu'on imagine et, pour certains, le refus d'être père.
Sans abandonner l'idée d'un groupe de parole, nous avons voulu faire plus : pourquoi, si nous ne désirons pas d'enfant, ne pas l'assumer complètement ? Pourquoi accepter comme une fatalité l'absence d'une contraception masculine en dehors des méthodes vécues par nous comme des négations du plaisir (capote, retrait) ?
Alors a commencé une longue quête.
Nous nous sommes rendu compte que, contrairement à l'idée souvent répandue, il n'existait pas de méthode contraceptive au point, nulle part au monde. Quant à la vasectomie, si elle nous a intéressés, nous l'avons abandonnée comme étant actuellement définitive.
C'est à ce moment que nous avons rencontré une équipe de médecins, de chercheurs, qui essayaient de mettre au point une " pilule " contraceptive masculine. Les uns pour répondre à une demande de couples ne pouvant employer aucune méthode féminine, les autres dans une démarche liée à la biologie de la reproduction réunissant la lutte contre la stérilité, l'insémination artificielle et l'existence d'une contraception masculine.
Certains d'entre nous qui n'avaient pas envie d'avoir d'enfant ont décidé de participer à ces essais, non comme cobayes mais comme utilisateurs conscients.
Nous avons accepté de prendre ces produits parce qu'ils étaient connus car utilisés et en vente depuis de nombreuses années.
Il avait été établi un protocole prévoyant un contrôle médical très strict de l'innocuité et de l'efficacité du traitement. Nous avons essayé de prendre en main le maximum d'aspects comme le contrôle de la tension artérielle, le comptage au microscope des spermatozoïdes, le choix et la lecture des examens. Nous avons voulu mieux connaître notre corps, comprendre comment il fonctionne et nous avons découvert l'immensité de notre ignorance.
Nous avons rencontré d'autres hommes qui pratiquaient la même contraception mais y étaient arrivés individuellement. Nous avons échangé nos expériences et nous nous sommes regroupés. D'autres hommes, qui refusaient la contraception chimique, se sont joints à nous et cherchent des moyens de contraception nouveaux à partir de la chaleur, de l'action du cuivre...
Enfin s'est créée en octobre 1979 ARDECOM , " association d'hommes et de femmes concernés par la contraception masculine " ; une association pour que les gens qui sont intéressés, et nous sommes nombreux, se mettent en contact, échangent, se rassemblent. Nous recherchons toutes les informations sur la contraception masculine et les diffuserons.
Nous essaierons de suivre, d'impulser, de réaliser des essais de contraception (des projets de recherches ont été déposés), de faire se rencontrer les utilisateurs... Nous voulons aussi que la vasectomie soit d'accès facile et légal même si elle n'est pas considérée, à tort, comme une contraception.
Une dynamique pour l'existence d'une contraception masculine se met lentement en place. A chaque article dans un journal, de nombreuses lettres nous arrivent, un lien prometteur s'établit avec le Planning familial, des groupes se créent dans plusieurs villes (Nantes, Lyon, Toulouse, Limoges).
Nous voyons ARDECOM comme un lieu d'expression reflétant la diversité des paroles et des expériences, comme un instrument pour qu'une contraception masculine existe, même si elle ne résoud pas tous les problèmes, comme un endroit où se disent la paternité, l'amour, la vie..

 

 

Type-Paroles d'hommes. 

Types-Paroles d'hommes, de manière plus exhaustive, « contre la virilité obligatoire », va de numéro en numéro participer à cette déconstruction du masculin souhaitée par ailleurs pour les sociologues féministes. Les articles insistent sur les alternatives possibles aux archétypes masculins. Il est possible, affirment les auteurs, de vivre « autrement » ses expériences d'hommes, et le rapport aux femmes. Les auteurs, scientifiques ou non, utilisent cette revue tel un espace de paroles, pour pouvoir échanger entre hommes, ou avec des femmes. Ils ne procèdent pas à proprement parler à des analyses globales du masculin, pris comme une catégorie sociale, mais donnent des exemples personnels de déconstruction, d'interrogation des apprentissages socialement construits du masculin.

Certains hommes participeront conjointement aux deux projets (ARDECOM et Types paroles d’homme)s.

 

Affiche/éditorial de la revue Types-Paroles d’hommes

Eh ! dites ! ho !

TYPES... PAROLES D'HOMMES. UNE REVUE POUR PARLER DE NOUS A LA PREMIÈRE PERSONNE. Ou à la deuxième. Du singulier ou du pluriel. Des écritures plurielles, parfois si singulières pour affirmer des identités multiples mais qui cherchent à se trouver, à se retrouver. Sans arrogance. Sans machiavélisme. Sans naïveté non plus. Nous voudrions ouvrir un espace de vie De nos vies de " mecs ". Pour nous laisser enfin aller à dire nos cheminements au jour le jour, nos espoirs et nos lassitudes, nos amours et nos peurs, nos incertitudes, nos désirs, nos plaisirs. Pour dire la découverte de nos manques, l'apprentissage de nos isolements face aux images que nous renvoient les institutions obligatoires — l'école et l'armée — et le reste — les films, la publicité, les revues dénudées, la pornographie, la violence. Pour raconter nos explorations à côté ou à contre-temps des modèles que nous sommes censés reproduire, des symboles dont nous sommes investis. Pour affirmer un droit à l'errance, à l'erreur, au rire, sans prétendre détenir la seule vérité qui vaille ou représenter les " nouveaux hommes " dont on nous rebat les oreilles. Ni archétypes, ni contre-types. Nos vies, ce sont nos idées et nos histoires. La nouveauté c'est vrai, c'est la chose la plus vieille du monde. Des voix isolées, déjà, se sont élevées pour dire leur vie. Cris, pamphlets, écrits, elles jalonnent, sur leurs marges, littérature et média. Il s'agit ici de les rendre multiples. De les orchestrer, de faire jouer leurs dissonances et leurs assonances. Et de tenter de nous exprimer autrement que par des recours à des discours souvent plaqués : discours de pseudo-vérité, discours militants, discours d'écrasement ; multiples pouvoirs de ces discours. Ce n'est — pas totalement — une utopie. Ces histoires et ces tentatives, ces pratiques et ces idées, des groupes les ont échangées. Les " groupes hommes ". Plus nombreux qu'on ne croit, qu'on ne sait. C'est cette expérience que Types voudrait — de sa place, sans s'en vouloir le dépositaire unique, sans exclusivité — contribuer à faire connaître, à répercuter, à enrichir. Comme eux, cette revue veut ouvrir une brèche, un espace social possible — qui serve aux hommes qui interrogent les modèles dominants et leur propre pesanteur. En se voulant ouverte elle-même à d'autres voix, elle veut susciter d'autres espaces, d'autres paroles.

 Comme eux, cette revue est le produit de points de vue divers, parfois opposés : il y a ceux qui pensent que ne surgiront des discours inouïs qu'en disant : " Je " et ceux qui se méfient de toute prétendue authenticité. Il y a ceux qui souhaitent — et ceux qui redoutent — que parler de soi ne soit qu'une étape, peut-être indispensable, vers la formulation d'une réflexion plus systématique sur la masculinité et d'une pratique plus consciente d'elle-même. Comme les groupes " hommes ", cette revue sera peut-être accusée de vouloir aider les hommes à reconquérir — ou renforcer — un pouvoir qui leur est contesté. Nous ne croyons pas, quant à nous, que le simple maniement de nos stylos ou que le cliquetis de nos machines à écrire nous fortifient dans une primauté que de toutes façons nous ne revendiquons pas. Sans prétendre toujours échapper à ses pièges ou à ses attraits, nous cherchons le plus souvent à nous en déjouer, de crainte que ses échafaudages et ses machineries ne nous construisent, sous l'apparence d'un palais, une prison. Comme eux ; cette revue sera peut-être accusée de constituer une parenthèse dans la vie sociale, sans perspective militante, sans prosélytisme organisé. Les questions que nous nous posons, nous les laissons parfois sans réponse : c'est vrai. Nous ne Sommes pas une " avant-garde masculine libérée ". Nous sommes seulement désireux d'entrouvrir les carcans dans lesquels, enfermants, enfermés, nous nous éloignons d'un changement potentiel. Comme eux, cette revue n'existerait peut-être pas s'il n'y avait eu une interpellation des féministes ou des homosexuels. Mais, comme eux, Cette revue se fera aussi bien avec des hommes pour qui la tâche urgente est de réfléchir à ces interrogations, qu'avec des hommes qui revendiquent plutôt une réflexion autonome — pas hostile — sur nos spécificités, nos insuffisances et nos positivités. Types. Oui. Nous lançons Une revue. En principe trimestrielle. Autour d'un thème : la paternité. Puis : les plaisirs, le corps, le couple, le féminisme. Ou d'autres. Avec des " hors-thèmes " sur les groupes " hommes ", les itinéraires, l'actualité. Types n'est pas la propriété de ceux qui en ont eu l'initiative. Elle dépendra de ses lecteurs pour sa diffusion comme pour sa production. Nous appelons à leurs contributions. Pour qu'un espace possible devienne un espace réel. Et qui dure.

 

Les groupes ARDECOM :

Au mieux les expérimentateurs de contraception masculine n’ont jamais dépassé quelques centaines (200 à 300). Les principales villes où des groupes se sont formés étaient pour la pilule pour hommes : Lyon, Paris, Montpellier et Cévennes. Et pour la chaleur : Toulouse et Paris. On ne peut donc parler d’un mouvement social comme tel, mais plutôt un segment de mouvement social plus large, ce qui a parfois été appelé « le mouvement des hommes ». Pour ma part, intégré dans le groupe de Lyon, j’expérimenterai la pilule pour hommes à travers divers protocoles de 1979 à 1986.

Chaleur ou pilule? Méthode « naturelle » contre méthode « chimique », les débats ont souvent traversé les différents groupes d’expérimentation. En fait à posteriori, outre la centration sur une méthode liée à une ville (par exemple, il n’y a jamais eu d’expérimentateur chaleur à Lyon), le choix qu’ont fait ces hommes a été politique, et lié à leurs engagements personnels, à leur insoumission, qualifiée parfois aussi de « radicalisme ». Pour certains dépendre d’un laboratoire pharmaceutique et/ou administrer de la chimie à son corps était inacceptable. Pour d’autres, grâce à la pilule, on pouvait arriver à 0 spematozoïde, donc être sûr de l’efficacité de la méthode. Efficacité/performance d’un côté, des valeurs traditionnelles du masculin, écologie politique de l’autre centrée sur le primat de l’individu, on comprend les heures de débats qui ont eu lieu à l’époque.

 

Au niveau local, même si chaque groupe gère son organisation de manière autonome, on peut repérer des constantes : non-mixité, réunion autour d’un repas, un lien très fort, et particulier, entre les membres du groupe, des réunions de concertation entre expérimentateurs et médecins. Des rencontres nationales viennent en plus permettre les échanges, et tous les ans une partie importante des gens d’ARDECOM , se réunissent de manière mixte avec des femmes dans les Cévennes, là où habitent un certain nombre de membres.

Sur la non-mixité, voilà ce qu’en dit la revue type. Les arguments sont les mêmes à ARDECOM.

Non-mixité

« La non-mixité de la revue Types a toujours été ressentie comme une condition sine qua non de l'émergence d'une réflexion masculine originale sur la virilité, les rôles et le sexisme. Comme celle des groupes hommes qui ont engendré la revue, elle n'était pas la contrepartie rancunière de la non-mixité du mouvement des femmes, mais plutôt un élément constitutif d'une spécificité autre que celle des lieux d'hommes où s'entretient la phallocratie. L'absence des femmes semblait une base indispensable pour atténuer les concurrences masculines qui, entre autres, devaient être critiquées et remises en cause (éditorial, Type, n°6) »

Une non-mixité où certains ont découvert la non-concurrence entre hommes, la fin des guerres de virilité pour s’affirmer le meilleur. Mais aussi une non-mixité pour affirmer le « rite de passage » entre l’ancien modèle de masculinité que vivaient ces hommes et le nouveau statut d’homme différent car contracepté qu’ils allaient vivre. La charge émotionnelle que présentent les hommes d’ARDECOM quand ils évoquent cette époque, la nette distinction entre l’avant et l’après, le bouleversement de la vie que cela a constitué, tout concourt à valider l’hypothèse du rite de passage. Certains groupes, comme le groupe de paroles de Lyon, perdurent encore (en 2011).

 

Du fait de cette expérience partagée, le « lien fort » entre les membres des groupes ARDECOM est particulier. On pourrait le caractériser tout à la fois de lien amical, fraternel, filial. Les hommes présents dans les groupes vont y aborder, et essayer de déconstruire, l’ensemble des constituants de leur vie quotidienne : amours, sexualités, paternité, travail, insoumission aux normes, rapports avec ses propres parents… Le groupe de pairs va mettre en avant une nouvelle solidarité basée non sur l’homogénéisation d’un groupe d’hommes comme groupe de mâles dominants et virils, ce qui est la socialisation classique des garçons. Mais, à l’opposé l’autonomisation de garçons adultes décidant de vivre de manière non-oppressive leurs rapports aux femmes, aux autres hommes et déjà à eux-mêmes. La « révolution symbolique » qu’évoquera Bourdieu par la suite à propos des gais (1997), n’est pas loin. Ce lien va d’ailleurs parfois, notamment par la durée du groupe, être alternatif à des liens plus classiques, notamment conjugaux : « En fait, tu connais mieux mon mec que moi » a pu ainsi me dire un jour la nouvelle amie d’un membre du groupe. L’intensité des liens va aussi s’ouvrir aux proches des hommes contraceptés. Les compagnes, amies, amantes de ces hommes, comme les groupes communautaires dans lesquels ils sont souvent engagés, vont créer une bulle, un réseau large de soutien, qui viendra épauler ces hommes, y compris, je vais en donner un exemple ci-après, en cas de difficultés liées aux expérimentations.

 

Valorisés comme « nouvel homme » d’un côté, mais aussi déstabilisés dans le même mouvement, les groupes de parole ARDECOM, sont devenus des groupes de soutien, des « groupes de passage ». Et plus loin, un modèle pour aider les hommes à changer. Ainsi, avec Gérard Petit, quand nous créerons en 1987 RIME (Recherches et Interventions Masculines) pour accueillir les hommes violents à Lyon, c’est tout naturellement que nous proposerons à ces hommes — qui de notre point de vue n’étaient pas différents fondamentalement de nous, mais n’avaient pas eu la chance de rencontrer des féministes —, des groupes de paroles pour accompagner leurs changements.

 

Les débats avec les médecins sont plus complexes. Les médecins de l’époque s’en rappellent toujours de manière émue, montrant s’il fallait s’en convaincre que la Révolution symbolique a bien été œuvre commune. Notons d’ailleurs que les équipes médicales, sauf exception, sont non-mixtes. Ce sont des hommes de science qui discutent avec des hommes de sens. L’exception concerne quelques médecins-femmes, militantes remarquables de la contraception et de l’IVG, adeptes d’une médecine populaire au service du plus grand nombre et adhérentes d’ARDECOM .

En se définissant comme « utilisateurs conscients» intelligents, partenaires actifs d’une recherche commune, militants de la contraception, les hommes d’ARDECOM vont, sans le savoir mettre en œuvre un modèle de collaboration que l’on retrouvera plus tard dans la lutte contre le sida, dans les liens entre associations et médecins. Dans cette collaboration, nous allons trouver tous les ingrédients déjà présents dans les rapports entre le mouvement des femmes et les équipes médicales (au sein du MLAC par exemple). Mais ici, centrés sur les hommes, le masculin, la prise en charge de la contraception masculine par les hommes eux-mêmes, il s’agit d’une pratique nouvelle, une pratique en rupture. Connaissances partagées, « cobayes » lettrés (ou qui le deviennent) à l’affût des moindres publications scientifiques, identification des lignes de pouvoir, mais aussi de contre-pouvoir, décloisonnement des statuts (des médecins sont eux-mêmes expérimentateurs), on trouve dans ce militantisme partagé entre médecins qui s’engagent dans la contraception et expérimentateurs un ensemble d’éléments novateurs.

 

Des expérimentations limitées sur 7 années

Côté chaleur, les hommes sont arrivés à des oligospermies sévères. Certains ont utilisé cette contraception dans leurs rapports sexuels. Et ceci de manière confortable pendant plusieurs années.

En 1984, une partie du groupe de Toulouse arrête l’expérience. À Paris, les expériences se sont closes en 1984, à Lyon, en 1986.

Ceci a constitué la plus longue expérimentation de ce type en France.

 

Plusieurs problèmes importants sont venus émailler ces expériences, j’en relaterai deux :

1/ La nature nocive pour le foie de la testostérone obligeant à utiliser un gel à faire pénétrer par massage. À l’usage, effet surprenant, il s’est avéré que les serviettes, draps qu’utilisaient ces hommes pouvaient polluer leurs entourages. Ainsi plusieurs compagnes ont vu survenir des poussées de poils suite à l’exposition à la testostérone. Des hommes qui prônent l’autonomie, y compris par rapport aux femmes et qui les polluent en les masculinisant, on imagine aisément les débats complexes que cela a provoqués. La douche quotidienne, et une stricte application de règles d’hygiène comme la non mutualisation des serviettes a permis de parer à cette difficulté.

 

2/ L’état dépressif à Lyon

Les expérimentations ont permis sous divers protocoles de tester produits, dosages, effets contraceptifs et effets secondaires notamment sur les hormones sexuelles permettant pour les hommes contraceptés de vivre bien. La dernière molécule expérimentée à Lyon devait faire merveille. Et comme prévu, nous sommes très vite arrivés à la stérilité complète. Le groupe d’hommes contraceptés continuait à se réunir régulièrement, mais un étrange climat commençait à exister. Ce sont les compagnes de certains expérimentateurs qui ont alors communiqué entre-elles sur ce qu’elles vivaient avec leur ami. Toutes remarquaient un état plus ou moins dépressif, une perte d’énergie et la transformation profonde de la relation. En effet, l’état dépressif gagnait le groupe. Les discussions, je me rappelle, évoquaient même la mort parfois et ce, en termes pas très dynamique. En accord avec les médecins, l’expérience s’est arrêtée rapidement.

 

Il y a donc des éléments factuels qui légitiment l’arrêt des expérimentations. Ils ne sont pas les seuls. Entre 1979 début des expériences, et 1986 leur fin, la société française avait changé. Le sida était arrivé venant, pour des hommes responsables comme nous voulions l’être, modifier la donne contraceptive. La capote est venue recouvrir de son voile de latex nos rencontres sexuelles. Ceci dans un contexte où les protocoles quotidiens commençaient à peser sur les hommes présents, et où la proposition qui était faite aux autres hommes de nous rejoindre dans un vaste mouvement pour l’égalité du côté des hommes n’a pas eu le succès escompté.

Alors, échec de la contraception masculine ? Echec relatif quant à l’extension de la démarche contraceptive aux autres hommes. Échec relatif aussi dans notre volonté d’arriver vite à des méthodes simples, sûres et réversibles.

Mais l’échec se limite là. Quelques années plus tard, on peut examiner le formidable apport d’ARDECOM aux modifications des rapports de genre dont nous allons analyser les ingrédients.

 

 

Le corps : objet et symbole de la rupture

Prendre la pilule pour homme — en réalité à l’époque une pilule matin et soir (de progestérone) et un gel (de testostérone) à se passer sur le corps —, se remonter les testicules dans les canaux inguinaux, et être obligé de se toucher « les couilles[5] » pour expliciter à ses proches ou à un auditoire la méthode [expérience personnelle], bref, intervenir sur le sperme, les bourses, comment penser un ancrage corporel plus symbolique d’une rupture masculine avec le modèle viril prévalant ?

Le corps qui grossit (moi 5 kg alors que je ne voulais surtout pas grossir), le corps observé, scruté, le corps qui interroge. Les petites rougeurs qui deviennent sources d’angoisse. Inquiétude aussi sur la présence ou non des érections matinales. Le taux de testo est-il en baisse ? Le corps (masculin), son propre corps qui devient source de connaissance. Et d’étonnement. Avec d’autres, j’ai ainsi découvert, stupéfait, que j’avais aussi, comme tous les hommes un cycle. 72 à 74 jours pour que mes spermatozoïdes ne soient produits et sortent. Drôles de petites bêtes ces spermatos, et en plus nombreux. 50 à 150 millions par millilitre. Et ce dans des éjaculats qui variaient, en fonction des hommes du groupe, de 2 à 12 ml (avec 3 jours d’abstinence). Cela fait beaucoup de monde quand même. Sans même évoquer ici ceux qui ont deux queues, ceux qui sont morts, ceux qui tournent en rond, etc. Curieux comme tout garçon sait qu’une femme a un cycle de 28 jours alors que nous sommes si ignares sur notre propre corps. Sans doute un effet de ce que nous a dit à Lyon un responsable de l’Ordre des médecins, opposé à nos expérimentations : « Messieurs, on ne touche pas au corps des hommes. Surtout pour la contraception. Les femmes sont faites pour cela ! ».

En fait, et l’expérience est alors commune aux hommes contraceptés, « ravi et valorisé dans le regard et les mots de mon entourage, j’ai découvert qu’il est possible d’être un homme responsable de soi, de ses désirs et non-désirs » écrivais-je à l’époque. La démarche de se contracepter est venue signer, attester les volontés de marquer sa différence avec les autres hommes, de témoigner sa volonté de changer les rapports à la masculinité.

 

Dans ces volontés de changements, le corps apparaît comme central. D’une part, comme l’explique Pierre Bourdieu (1998), le corps est un « conservatoire du social », une mémoire silencieuse, mais omniprésente de la virilité incorporée dans la socialisation masculine, pourrait-on ajouter. Mais c’est aussi un terrain d’expérimentation qui témoigne de l’insoumission aux modèles de virilité. Le corps est un conservatoire de l’identité de genre diront quelques années plus tard les analyses queers (Butler, 2005)

 

 



[1] Cet article a été écrit pour participer d’un ouvrage collectif sur les contraceptions masculines.

[2] Les sociologues du genre, en particulier les sociologues féministes ont dû lutter contre l’androcentrisme des sciences sociales. Androcentrisme qui nous faisait penser le masculin, comme le normal, le général, et les femmes comme le particulier, le spécifique. L’androcentrisme concernait les textes, les auteurs, et des disciplines entières, incapables de traiter avec la même attention ce que vivaient, pensaient ou subissaient hommes et femmes. Bien souvent d’ailleurs, nos sociétés assimilaient les hommes à la culture, et les femmes à la nature (Mathieu, 1991). En 1992, avec Marie-France Pichevin, nous élargissions cette notion en intégrant le refus de certains hommes de déconstruire le masculin : «… l’androcentrisme consiste aussi à participer d'une mystification collective visant pour les hommes, à se centrer sur les activités extérieures, les luttes de pouvoir, la concurrence, les lieux, places et activités où ils sont en interaction (réelle, virtuelle ou imaginaire) avec des femmes en minorant, ou en cachant, les modes de construction du masculin et les rapports réels entre eux. » (Welzer-Lang, Pichevin, 1992).

[3] Daniel Welzer-Lang « Epistémologie des études critiques sur les hommes et le masculin. Point de vue situé d'un garçon de France, après 25 ans de recherches sur ces thèmes ». Conférence prononcée au Colloque international Perspectives futures en intervention, politique et recherche sur les hommes et les masculinités, 9, 10 et 11 mars 2011, Université Laval, Québec (Qc), Canada.

[4] L’armée était obligatoire à l’époque. La plupart des hommes qui vont se regroupés alors sont réformés ou insoumis.

[5] La méthode s’est aussi appelée le RCT ou « Remonte Couille Toulousain ».

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19 avril 2011 2 19 /04 /avril /2011 06:54

 

Depuis le 1er février 2011, la Ligue de Droits de l’Homme (LDH) de Toulouse, en lien avec quelques universitaires de l’UTM (Université Toulouse Le-Mirail)  a créé l’ « Observatoire des comparutions immédiates ». Tous les après-midi des auditeurs et des auditrices scrutent les audiences de cette justice si particulière où défilent, jour après jour, immigrés sans papier expulsés qui refusent d’embarquer à Blagnac, sous-prolétaires n’ayant pas la chance d’avoir un ami propriétaire d’un jet en Tunisie, petits larcins du quotidien…

Cette  justice se fait en notre nom à tous et toutes…

Les auditeurs et auditrices, outre une grille d’observation, sont invité-e-s à écrire aussi leurs impressions : une vision plus subjective et qualitative de cette justice-là…

Premiers résultats de l’Observatoire : en juin 2011.

[Pour joindre l'Observatoire des Comparutions Immédiates : mail = ocomi31@yahoo.fr]

  Je ne manquerai pas de publier ici quelques billets traduisant mes observations.

 

 

 

 

4/4/2011

 

Etre sénégalais ET homosexuel : la prison comme seule solution

 

Que dire .

Il a fait son « coming out », bref il a dit qu’il avait des pratiques homosexuelles. Il préfère le sexe et l’amour avec des garçons. Ce qui est de plus en plus habituel dans certains pays. Sauf que dans d’autres pays, cela est interdit ! Et puni !

 

Il a 28 ans, mignon. Il parle bien, semble avoir une bonne éducation. Son avocat le dit « bien intégré ». Son casier judiciaire n’est plus « vierge » [quel mot !]. Déjà en novembre 2010, il a refusé de rentrer dans son pays. Non à cause de son homosexualité, mais à cause de la répression que subissent les homosexuels au Sénégal. Il a été condamné à 1 an d’interdiction de territoire.

« Il n’existe pas de preuve de mauvais traitement des homosexuels au Sénégal » a dit le Procureur.

Aucun traité n’existe pour ce motif a-t-il  ajouté

 

J’ai cherché rapidement. En 30 secondes, j’ai obtenu cela (Merci Google !)

 

Sur le site du Ministère des affaires étrangères ;

 

Cette mise en garde :

Avertissement lié à l’homosexualité


L’article 319 du code pénal prévoit qu’au Sénégal "...sera puni d’un emprisonnement d’un à cinq ans, quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. Si l’acte a été commis avec un mineur de 21 ans et moins, le maximum de la peine sera toujours prononcé."
 

[http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs_909/pays_12191/senegal_12357/index.html]

 

Au vu de l’évolution des Droits de l’Homme, des traités internationaux, les discriminations pour raison de sexualités seront un jour intégrées dans nos lois communes. Et ce n’est que justice. Sauf, que le Procureur a raison, ce n’est pas — encore  — le cas.

Il refuse de repartir dans son pays homophobe. Il va en prison. Il ressort, refuse d’embarquer. Il repart en prison !

 

Faudra t-il [rayer les mentions inutiles]

1/ qu’il se suicide ? 2/ qu’il fasse un mariage blanc ou gris en France ?  3/ un mariage avec un homme en Espagne [c’est déjà trop tard !]

Comment sortir de cette spirale infernale où nous cautionnons le sexisme de certains pays contre les gais, les lesbiennes, les bi, les trans ? Dans d’autres circonstances, nous sommes pourtant rapides à dénoncer les interprétations erronées du Coran (qui n’a jamais interdit l’homosexualité !)

 

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19 avril 2011 2 19 /04 /avril /2011 06:52

Depuis le 1er février 2011, la Ligue de Droits de l’Homme (LDH) de Toulouse, en lien avec quelques universitaires de l’UTM (Université Toulouse Le-Mirail)  a créé l’ « Observatoire des comparutions immédiates ». Tous les après-midi des auditeurs et des auditrices scrutent les audiences de cette justice si particulière où défilent, jour après jour, immigrés sans papier expulsés qui refusent d’embarquer à Blagnac, sous-prolétaires n’ayant pas la chance d’avoir un ami propriétaire d’un jet en Tunisie, petits larcins du quotidien…

Cette  justice se fait en notre nom à tous et toutes…

Les auditeurs et auditrices, outre une grille d’observation, sont invité-e-s à écrire aussi leurs impressions : une vision plus subjective et qualitative de cette justice-là…

Premiers résultats de l’Observatoire : en juin 2011.

 

[Pour joindre l'Observatoire des Comparutions Immédiates : mail = ocomi31@yahoo.fr]

 Je ne manquerai pas de publier ici quelques billets traduisant mes observations.

 

28/3/2011

 

Une affaire simple et complexe : le Prince arabe

.
Simple
, cet homme de 33 ans qui n’a pas osé venir au Tribunal ce jour là est marié avec cette française, née en 1949 présente à l’audience. Contre le droit, la Préfecture refuse de lui donner des papiers réguliers. Il est donc expulsé. Il refuse l’embarquement, menace de tout casser dans l’avion. Il est donc déféré au tribunal en février 2011. Un report est demandé. Offrant de bonnes garanties de représentation — il est marié — il reste libre.

La Préfecture devrait lui donner des papiers. Son expulsion n’a pas de sens. Si ce n’est grossir les statistiques du Ministère de l’intérieur dans sa campagne liberticide.

Il n’est pas venu au Tribunal, il a peur…

 

Et l’affaire est complexe.

Complexe car la conjointe a demandé le divorce, s’est plainte de violences conjugales, a écrit à la Préfecture pour dénoncer son mari.

Complexe car elle a retiré se demande de divorce. Explique que si elle a été battue, c’est de sa faute à elle, qu’elle l’avait poussé « à bout… » [sic], qu’elle a été manipulée par une avocate pour dénoncer son mari…

 

Simple car le rapport de gendarmerie dit que lui et elle ne vivent pas ensemble : « absence de communauté de vie », dit le rapport.

 

Complexe car que doit juger aujourd’hui ce tribunal ? Le refus d’expulsion vs l’illégalité de la Préfecture qui devrait lui donner des papiers ?

Oui ! la loi est la loi !

Mais complexe car comment ne pas aussi prendre en compte : le soupçon de « mariage gris » [évoqué par Madame La Procureure] ? La violence conjugale de cet homme ? Le discours de la conjointe sur la tentative de manipulation d’une avocate qui l’a poussées à dénoncer son mari à la Préfecture ?

A quand une vraie réflexion sur les violences masculines ?

 

 

Parfois, je suis heureux de ne pas être magistrat-e !

 

Le soir chez moi, j’ai vu sur Arte une émission qui témoignait de ces hommes (tous maghrébins dans le documentaire) qui tombent amoureux, se marient avec des femmes qui ont — enfin— trouvé « le Prince arabe » (1). Puis dès le mariage prononcé, parfois avec achat d’un bien en commun, ils disparaissent, ou partent revivre avec une nouvelle conjointe.

Les hommes évoquées sont jeunes. Les femmes qui sont interviewées sont… moins jeunes. Illustration du différentiel économique nord/sud qui oblige les jeunes hommes à quitter le Maghreb pour venir chercher de l’argent et du travail en France ? Des effets délétères des mythes amoureux que vivent ces femmes ? ([avant le mariage, lors de la rencontre] « il était charmant, amoureux. M’amenait le déjeuner au lit. Me disaient sans cesse : je t’aime » explique une de ces femmes). Ou illustration de l’exploitation sexuelle des garçons maghrébins par des femmes blanches âgées qui, comme des hommes, sont prêtes à payer pour qu’on leur dise « Je t’aime » ?

(1) émission : « Un prince venu d’Orient ? », Le 27 mars 2011 à 22h sur ARTE, (rediffusion mardi 29 mars 2011 à 3h35), Un film de Wibke Kämpfer, Production : KÄMPFER FILM, Allemagne 2011

 

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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 04:41

 

Depuis le 1er février 2011, la Ligue de Droits de l’Homme (LDH) de Toulouse, en lien avec quelques universitaires de l’UTM (Université Toulouse Le-Mirail)  a créé l’ « Observatoire des comparutions immédiates ». Tous les après-midi des auditeurs et des auditrices scrutent les audiences de cette justice si particulière où défilent, jour après jour, immigrés sans papier expulsés qui refusent d’embarquer à Blagnac, sous-prolétaires n’ayant pas la chance d’avoir un ami propriétaire d’un jet en Tunisie, petits larçins du quotidien…

Cette  justice se fait en notre nom à tous et toutes…

Les auditeurs et auditrices, outre une grille d’observation, sont invité-e-s à écrire aussi leurs impressions : une vision plus subjective et qualitative de cette justice-là…

Premiers résultats de l’Observatoire : en juin 2011.

 

[Pour joindre l'Observatoire des Comparutions Immédiates : mail = ocomi31@yahoo.fr]

 

Je ne manquerai pas de publier ici quelques billets traduisant mes observations.

 

 

 

31/1/2011

Observatoire des comparutions immédiates

JDT [journal de terrain] DWL

 

Le tribunal comme miroir social des jeux de pouvoir entre hommes

 

Autant, je vais te rattraper, te buter… est une menace…

En quoi : « Vas te faire enculer », « Fils de pute » sont des insultes ?

Pourquoi assimiler un grand plaisir comme la sodomie à une insulte ? Imagine t’on porter plainte contre quelqu’un qui aurait dit « Pars en vacances en Grèce et prends du plaisir ! »

En quoi être fils ou fille de travailleuse du sexe est une insulte ? La constitution ne garantit-elle pas l’égalité de tous et toutes, quelles que soient nos origines, nos métiers ?

 

Sur la scène du tribunal ce jour-là : des hommes ! Seule une greffière et une avocate viennent troubler l’Ordre masculin hétéronormatif ! Des hommes en arme (gendarmes) viennent demander réparation parce qu’un homme ordinaire, prénommé Abdel (donc un garçon peut-être supposé venir de l’ailleurs) armé d’un jouet d’arme en plastique [bref, un homme qui joue à l’Homme], les a insultés. Un vrai homme cet Abdel. Il aime boire et montrer alors sa virilité, menacer, mettre la vie d’autres hommes en danger. Seule la sagacité du gendarme qui s’est écarté a pu lui éviter des traumatismes physiques lorsque Abdel a refusé de s’arrêter au barrage mis en place pour le contrôler.

 

Un homme, détenu ce jour-là, qui de récidive en récidive, joue à l’homme en assimilant sa voiture à une arme : « Si j’avais ma porche, j’aurais éclaté votre voiture ». Un garçon que l’on ressent comme violent. Un homme qui aurait besoin d’être aidé pour quitter ces habits de la virilité. Que lui propose t’on ? Un stage de deux ans de redressement dans ce segment si particulier de la maison-des-hommes qu’est la prison. Ce lieu où l’ordre viril règne, régule les relations. Que va t’il comprendre ? Que les hommes en armes sont, ce jour là, les plus forts !

 

Et trois gendarmes, 4 magistrats, auront validé ce jour-là l’ordre homophobe où la sodomie est considérée par les mâles, les vrais, comme un mal absolu.

 

 

 

 

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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 06:22

L’hétérosexualité n’existe pas [V2]

Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’hétérosexualité n’existe pas.

Comprenons nous, ne pas exister ne signifie pas ne pas avoir de sens pour les personnes qui adhèrent à ce mythe, à ce bluff. De la même manière qu’on peut croire à la sincérité d’un escroc, boire ses paroles, se laisser porter à rêver à ses promesses, lui donner de l’argent… On peut aussi penser l’hétérosexualité normale, naturelle et se vivre comme ordinaire(s) en regardant de loin, ceux, celles qui par leurs pratiques, leurs discours, contestent tout ou partie de l’évidence hétéronormative. Vivre et plus encore, vivre bien, c’est se penser conforme aux lois de la nature. Les hétéros vivent aussi ainsi.

L’hétéronorme est le catalogue (le programme interne, le logiciel) de l’hétérosexualité. Il ne faut d’ailleurs pas en avoir une vision morale et restrictive. L’hétérosexualité et l’hétéronorme ouvrent un paradigme, une manière de voir, de sentir, de désirer, de baiser, de faire l’amour, de dire, d’érotiser, d’observer, de penser… qui, bien sûr, et n’en déplaisent aux moralistes, ne limite pas à des injonctions positives et exclusives. L’hétéronorme nous dit ce qui est normal, propre, donc aussi en creux, ce qui est anormal, pervers, sale, transgressif... Dans la mesure où ce qui est interdit (le viol aujourd’hui), ou à peine toléré (pensons à la sodomie pour les hétéros) s’inscrit aussi dans les plaisirs dits hétérosexuels, nous les considérerons comme constitutifs, et constituants de l’hétéronorme. Observer une norme consiste aussi à étudier ses « déviances », ses marges qui à leur manière alimentent et enrichissent aussi la norme. Et en sont aussi des alternatives disponibles pour réactualiser la norme. Ainsi l’hétéronorme nous dit qu’enculer une femme est contre-nature, sale, violent, douloureux (pour la femme) …… Rien n’empêche de penser que la sodomie hétérosexuelle soit un jour, sous des prétextes de santé publique (la sodomie provoque des microlésions et favorise donc la transmission du sida), ou par désir d’apparaître moderne par des enseignant-e-s progressistes et « open »,  enseignée dans les programmes d’initiation à l’hétérosexualité dans les écoles de la République. La sodomie est aussi hétéronormative que la pénétration vaginale.

Les hétéros ne sont pas plus normaux que les autres. La création de la catégorie « hétéro » est récente. Avant l’épidémie du sida et l’évocation des groupes soi-disant à risque (notamment les homos) et la volonté de ceux, celles qui se pensaient « normaux » et « normales » de se distinguer et de se labelliser, y compris parfois dans un objectif déclaré de solidarité avec la communauté gaie lourdement touchée par le VIH, les hétéros n’existaient pas. Il y  avait eux, elles, les ordinaires, les normaux-naturels, et les autres… La création de la catégorie hétéro dans le grand public a été un pas important dans la dénaturalisation de l’hétérosexualité. Quant à la « culture hétérosexuelle », elle a été créée socialement comme catégorie « naturelle » (sic) entre le XIIe et le XVIe siècle dans l'Occident chrétien, comme le montre brillamment Louis-Georges Tin (L'invention de la culture hétérosexuelle, Éd. Autrement, 2008).

Au même titre que l’hétérosexualité n’existe pas comme réalité naturelle inscrite dans une quelconque biologie de l’espèce, qu’elle est confusion et amalgame entre reproduction et sexualité, culture et nature, gestation et coït, désirs et élevage… n’existent pas non plus l’homosexualité, la bisexualité… Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’homosexuel-le-s (des gais, des lesbiennes), de bisexuel-le-s. Gais, lesbiennes, bi existent parce que le pouvoir médical les a créé-e-s de toutes pièces, en particulier en inscrivant ces pratiques dans le catalogue des sexualités anormales, en pourchassant, poursuivant, enfermant, tuant parfois, ceux, celles qui revendiquaient ces types de pratiques. En réaction aux stigmates produits par l’hétéronorme et les visions naturalistes de l’hétérosexualité, des mouvements sociaux se sont développés en particulier au XXe siècle qui ont abouti ces dernières années à la mouvance LGBT. Les luttes des gais, des lesbiennes, des bi, des transgenres, des hétéros non normatifs comme les libertins… ont remis en cause avec succès la vision officielle et unilatérale produite sur les sexualités par les différents pouvoirs (Etat, Médecine, Eglise, Ecole…).

Il y a différentes formes de désirs sexuels pour les personnes de l’autre sexe. Tout n’est pas hétérosexualité. Ne sont hétérosexuel-le-s que les personnes qui se conforment à l’hétéronormativité. Ceux, celles que l’on qualifie ou qui se revendiquent d’être libertin-ne-s, pervers, voyeuristes, exhibitionnistes, mélangistes, multisexuel-le-s, côte à côtiste, candaulistes,  triolistes, adeptes des pluralités masculine et/ou féminine, les S-M [sado-maso], fétichistes, monosexuel-le-s, asexuel-le-s… remettent, sous une forme ou une autre, en cause l’hétérosexualité…

Ce  ne sont pas tous, ni toutes, des hétérosexuel-le-s au sens strict du terme. Reste d’ailleurs à inventer un terme pour le dire.

Il nous faut faire une rupture (épistémologique) avec nos manières de penser sexe et sexualités au XXIe siècle. Il nous faut renverser la manière de voir, penser et vivre ces questions.

Est définie comme hétérophobie toute stigmatisation, sous une forme ou une autre, des pratiques sexuelles non hétéronormatives, donc non hétérosexuelles, entre hommes et femmes.  L’hétérophobie dénigre, caricature et condamne toute forme de sexualité non conforme à l’ordre de genre viriarcal (où les hommes ont le pouvoir), patriarcal (où les hommes dirigent les échanges sexuels des femmes, leur désignent partenaire et conjoints, contrôlent la descendance…).

L’hétérosexualité définie le cadre du deux : un homme et une femme, comme fondement de la famille et du couple. Rien n’empêche de définir autrement, de fonder différemment, le système familial. Déjà des millions de personnes tout en croyant à l’hétérosexualité et à la primauté du couple, paient très cher en termes de solitudes, de travaux d’élevage, de travaux domestiques, l’abandon du deuxième partenaire (plus de 80% des fois, l’homme appelé alors le père). D’autres ont opté pour l’homoparentalité, la coparentalité et montrent dans les actes que d’autres modèles culturels de familles sont viables à long terme. Certain-e-s, en ne cohabitant pas ensemble, donc  en s’extrayant pour tout ou partie de leur temps, du contrôle de l’autre, expérimentent des mutations de l’hétérosexualité.

L’hétérosexualité nous dit ce qu’est un homme hétérosexuel, et lui accorde le privilège de se penser normal, de disposer alors des privilèges réservés à ses semblables. A sa disposition, une femme  qui adhère, souvent sans le savoir, au dogme hétéronormatif et qui, de fait, se retrouve plus ou moins soumise, dépendante. En tout cas une femme qui va se considérer comme complémentaire, en fait seconde, et inférieure, économiquement, sexuellement, socialement, politiquement, à celui, ceux, qui s’autodéfinissent comme premiers.

La personne qui dispose, pour une raison ou une autre (naissance, opération, supercherie…) des attributs externes dits masculin, et adhère à l’hétérosexualité, puis le prouve sans cesse par la démonstration de sa virilité, est définie comme un homme hétérosexuel. L’homme hétérosexuel est une personne qui, érotiquement, est mutilée d’une partie de son corps et doit se conduire comme un handicapé affectif majeur. Devant se définir, et défini, comme un guerrier conquérant, alignant (de manière réelle ou imaginaire), les conquêtes féminines comme on aligne les médailles de virilité l’homme hétérosexuel doit montrer un corps conforme aux injonctions masculines ; quitte à payer des femmes quand sa séduction dite naturelle ne fonctionne pas, ou qu’il n’a pas le temps de séduire. Il est défini comme homme actif, pénétrant. Il centre sa sexualité sur son sexe, sa queue, son phallus qu’il emblématise et fétichise comme signe, étendard, de son hétérosexualité. L’érotisation des autres parties de son corps (bras, cuisses, oreilles, anus, pieds, cheville, peau, fesses, nombril, couilles…) est au mieux secondaire, mais très souvent occultée. L’homme hétérosexuel a appris à confondre orgasme et éjaculation, limitant l’acte sexuel à une action performative prouvant sa virilité et sa qualité « naturelle » d’homme hétérosexuel. Très souvent avant même sa puberté, la pornographie hétérosexuelle lui a enseigné les codes érotiques, en particulier l’excitation devant des bouts de corps désignés comme « bandants », et appartenant à des femmes inconnues ; des femmes payées ou volées. La pornographie hétérosexuelle lui a appris à être client. Mais aujourd’hui, surtout devant des femmes, il est de bon ton, de critiquer l’accès des jeunes à cette porno qualifiée de sexiste (alors qu’elle est d’abord et surtout hétérosexuelle), tout en leur proposant d’en visionner ensemble.

Au XXe siècle il a appris la vertu des préliminaires pour ne ne pas apparaître aux yeux des femmes hétéros comme un goujat, un macho. Mais ses caresses concernent ses partenaires. Lui a une sexualité bicentrée, bicéphale : une tête pour fantasmer, une queue pour « baiser », une cravate entre les deux pour montrer le sens du désir. Homme, il doit aussi se montrer dur, sec, et délaisser les démonstrations affectives. Au fur et à mesure de ses apprentissages à la virilité entre hommes, dans la maison-des-hommes que symbolisent les cours d’école, les matchs de sport, et pour ne pas (trop) souffrir des violences multiples subies entre hommes hétéros, sa peau se recouvre d’une sorte d’oxyde qui tend à le présenter comme insensible. Il a bien sûr le droit de pleurer. Mais ces écarts à la virilité doivent être rares, et spectaculaires. Effets garantis sur les femmes hétérosexuelles.

L’homme hétérosexuel, en contrepartie de ses efforts pour apparaître viril et ses effets corporels  limitatifs, a des droits spécifiques. Il peut, par convention patriarcale, disposer d’une femme, mère et gardienne de sa progéniture et d’autres partenaires sexuels, qu’il paie ou non. Aujourd’hui, pseudo égalité des sexes oblige, il doit juste s’assurer que sa compagne n’en ait pas la preuve. Et si, malgré ses subterfuges, elle vient à le découvrir, il doit dire, crier et prouver que sa sexualité extra-conjugale est sans affects. Les hommes hétérosexuels qui n’arrivent pas à entretenir cette illusion ont toutes les chances de se retrouver seuls.

L’homme hétérosexuel a gardé la mémoire corporelle et érotique des jeux, joutes sexuelles entre hommes  survivances des premiers siècles de l’ère chrétienne. Mais cela doit être caché. Les femmes (hétérosexuelles) ne doivent pas se douter qu’il fréquente les sex-shops, les saunas gais, les backrooms (où le noir facilite la discrétion), comme elles doivent ignorer les contenus des troisièmes mi-temps et des jeux entre hommes hétérosexuels dans les vestiaires, les prisons, les internats de garçons, les plages au Maghreb…

La femme hétérosexuelle présente une double image : la mère et la pécheresse (dénommée souvent putain, ou salope dans l’imaginaire des hommes hétérosexuels). Dans tous les cas, c’est une femme castrée de ses possibilités d’acter de manière autonome. Pour être définie comme hétérosexuelle, donc se prévaloir d’être normale, naturelle, elle doit se présenter comme douce, sensible, aimante, bref se conformer à l’image dite féminine du monde. En fait, elle est soumise aux hommes, et à son homme en particulier par les codes hétérosexuels qui se présentent comme représentatifs de la nature. La littérature romanesque lui a appris que la sexualité doit être liée aux affects, en particulier à l’Amour. Ce qui la différencie de l’homme hétérosexuel. Dans la sexualité conjugale, seule sexualité légitime, elle a acquis de hautes luttes au XXe siècle le droit de désirer et de jouir. Ses désirs sont liés à l’amour conjugal, ses plaisirs et aux actions pénétrantes des hommes hétérosexuels. Dans les codes hétérosexuels, elle est toujours présentée comme « pénétrée ». La palette d’orifices disponible s’est officiellement étendue ces dernières années. La pénétration hétérosexuelle est souvent assimilée avec la violence du désir et/ou la violence tout court. Cherchant un homme actif, protecteur, entreprenant, affirmatif, sécurisant, bref un vrai homme hétéronormatif, persuadé de son intrinsèque supériorité naturelle, la femme hétérosexuelle court un risque certain de se retrouver aux prises avec un homme violent et contrôlant. Le mariage, la mise en couple sont souvent synonymes de passeport pour la violence domestique. Elle-même persuadée de sa supériorité de mère sur les enfants, elle reproduira alors les violences sur sa progéniture.

Elle est valorisée quand elle ressemble aux codes esthétiques qu’aiment les hommes. Les codes esthétiques lui rappellent sans cesse par le temps passé à s’apprêter, à enlever tout poil qui pourrait la faire assimiler à un homme, l’utilisation des hauts talons, de la jupe, qu’elle est une vraie femme. Donc incapable de se mouvoir en toute liberté comme un homme. Luttes des femmes obligent, l’hétérosexualité s’est libéralisée ces dernières années. Depuis 1970 les femmes hétérosexuelles (et les autres) sont autorisées à porter pantalons et accessoires masculins dès le lycée. Mais seules celles qui respectent les codes érotiques masculins seront déclarées « sexy ». Elles peuvent alors disposer des quelques bribes de confort (appelées galanterie) proposées par les hommes hétérosexuels en compensation de l’infirmité sociale qu’elles mettent volontairement en scène. La femme hétérosexuelle peut aussi, quand l’esthétisme cesse de faire de l’effet à « son » homme se valoriser en devenant une épouse et/ou une mère accomplies. C’est-à-dire une boniche, non payées, à disposition de ses proches et de leur allié-e-s. La femme hétérosexuelle est sensée, si elle est normale, y trouver beaucoup de plaisirs. C’est pour elles que l’hétérosexualité a inventé « l’amour maternel » [Voir le livre d’Elisabeth Badinter, L’amour en plus. Histoire de l’amour maternel (XVIIe – XXe siècle), Flammarion, 1980 ; LGF, réed., Flammarion, 2010).  

Les insoumis-e-s à l’hétérosexualité, ceux et celles qui n’arrivent pas à se soumettre à ses diktats ou qui les refusent, se voient contester de facto leur appartenance au groupe des hommes ou des femmes normaux et ordinaires. Ils et elles sont anormaux. Certain-e-s sont même enfermé-e-s, psychiatrisé-e-s, confronté-e-s aux électrochocs ou aux thérapies chimiques, voir pour les hommes tués par des hommes hétérosexuels qui s’amusent, y compris d’ailleurs parfois en les violant.

Ceux qui se donnent à voir comme des hommes efféminés, non-virils, gringalets seront soupçonnés d’en être, de ne pas en avoir. Bref d’être des « pédés », improductifs , parasites sociaux. On pourra s’amuser d’eux, les maltraiter pour montrer aux hommes normaux et hétérosexuels ce qu’il en coûte de vouloir se distinguer des codes hétéronormatifs. Il en ira de même avec les femmes qui ne conforment pas leur esthétisme aux codes érotiques masculins, celles qui n’acceptent pas d’être appropriées du regard par les vrais hommes, ou de leur servir de supports masturbatoires, de fantasmes pendant qu’ils oeuvrent sexuellement, pour une raison ou une autre, sur leur femme légitime. Les boudins, laiderons, cageots, grosses…, sans même parler des femmes à barbes ou à moustaches, celles qui refusent de se raser les poils aux jambes ou sous les bras, seront mis à l’écart du marché de l’hétérosexualité. Sauf exceptions, elles seront attribuées aux hommes hétérosexuels qui n’ont pas les moyens virils de séduire, ou payer de belles femmes. Ou mises du côté de la maternité rapide pour servir de main d’œuvre reproductive à l’espèce.Les personnes âgées (non reproductives) qui n’ont pas d’argent pour payer des sex-toys humains seront enfermé-e-s, sans droits, dans des mouroirs à vieux avec interdiction de sexualité. Les handicapé-e-s, les malades mentaux, seront traités de la même manière.

Ceux et celles qui s’insoumettent aux codes et injonctions sexuel-le-s définies par l’hétéronormativité seront aussi assimilées à des anormaux, des anormales. On surveillera leurs enfants des risques qu’ils courent en contact avec ces « pervers », On guettera leurs déviations comme on scrute des gens malades. De loin, avec répulsion et peurs de la contamination. Au mieux, ils et elles pourront être utiles dans le commerce du sexe pour amuser les hétérosexuel-le-s. Il en va ainsi des femmes à godes qui aiment prendre un hommes, des hommes soumis, des femme dominantes, des Maîtresses femmes, des partouzeurs et partouzeuses, des libertins et libertines, des triolistes et autres pervers du sexe et de la quéquette ou de la foufoune. Les hommes et femmes qui se pensent normaux et normales pourront parfois s’amuser à les copier. A la seule condition que cela soit exceptionnel, dans des lieux clos, et de bien spécifier qu’il s’agit d’une mascarade (passagère), que l’ordre hétéronormatif n’est pas contesté. Mais au contraire réaffirmé.

Parmi les homosexuel-le-s, les transgenres, seul-e-s, ceux et celles qui s’en excusent sans cesse, affirment une erreur de la nature (et du Bon Dieu) seront toléré-e-s. Encore faut-il qu’ils et elles crient bien fort leur virilité pénétrative pour les hommes, leur féminité et leur soumission pour les femmes. Celles-ci sont d’autant plus appréciées si elles laissent les hommes normaux donc hétérosexuels les mater, rêver qu’elles sont gouines par défaut d’Amant qui sache faire. Homme que beaucoup d’hommes hétérosexuels pensent pouvoir être. Les autres, les hommes efféminés, appelés « folles » et traités parfois comme telles, ceux qui aiment être pénétrés, ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas pénétrer les femmes normales donc hétérosexuelles, trouveront au mieux des occupations dans la prise en charge esthétique de ces femmes hétérosexuelles (manucures, coiffeurs, couturiers…) ou pourront servir d’ouvrage aux hommes hétérosexuels qui veulent s’amuser ou crier leurs manques., Quant aux hommasses, butchs, camionneuses, elles pourront s’excuser, expier, en se mettant au service des gens hétérosexuels normaux : bonnes sœurs, infirmières, gardiennes de refuges pour animaux, Saintes vierges de complément... Les autres seront mis à l’index de l’hétéronormativité…

Enfin, ceux et celles qui s’insoumettent aux codes sociaux hétéronormatifs, les hommes indécis, doux, timides, hésitants en permanence, ceux qui n’aiment pas se battre et refusent une quelconque fatalité pour les guerres, les femmes affirmatives, féministes, celles qui aiment le pouvoir et se battent comme les mecs, celles qui veulent nous faire croire qu’elles en ont, un immense « plafond de verre » limitera leurs prétentions sociales. Il ne faudrait surtout pas qu’elles atteignent les mêmes postes que les hommes hétérosexuels normaux.

Les rebelles à l’hétérosexualité et/ou à l’hétéronormativité, ceux et celles qui non seulement sont insoumis et insoumises à l’hétéronormativité, mais de plus le revendiquent. Les lesbiennes qui osent dire — à raison — qu’elle ne sont pas des femmes, les queers qui mettent en scène leurs différences et osent affirmer la non-primauté du modèle hétérosexuel, les insoumis-e-s du genre qui luttent contre l’hétéronormativité et ses codes de violences, d’appropriation des femmes, de stigmatisation des gais, des lesbiennes, des bi, des trans, les autres (les non-lesbiennes, les non-gais, les non-bi, les non-trans…) qui refusent pour une raison ou une autre, ou sans raison apparente, les codes, prescriptions, injonctions distillées jour après jour, et dans l’ensemble des espaces sociaux par l’hétéronormativité et son système de signes, de punitions, de récompenses, ses dragues merdiques et lourdes, ses obligations du couple hétérosexuel où seul l’homme peut jouir sans entrave, où la femme/mère/épouse est reléguée au travail domestique et à l’élevage des enfants, les intellectuel-le-s qui prétendent déconstruire le dispositif de sexualités et ses petites boîtes catégorielles…  seront regardé-e-s comme des apprentis terroristes. On fera courir toutes les rumeurs possibles sur leur compte pour décourager les hommes et les femmes hétérosexuel-le-s de les entendre, puis de les écouter.

 

 

 

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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 06:21

Et les sexualités (20)

Bien évidemment je n’oppose pas le partage du travail domestique et l’évolution des sexualités, leurs diversités (21). Je constate juste là aussi les évolutions, la pluralité des modèles, et comment les analyses ne peuvent être simplistes et binaires. L’étude des sexualités, et plus particulièrement des rapports dits hétérosexuels entre hommes, et entre hommes et femmes, présentent plusieurs particularités. Comme pour le travail domestique, les socialisations différenciées des hommes et des femmes, la socialisation masculine par la pornographie (souvent sexiste, et réductrice des désirs) et la socialisation des femmes dans leur grande majorité dans les romans à l’eau de rose, donnent à voir à l’analyse une autre forme de double standard asymétrique où les attentes stéréotypées des garçons et des filles sont conformes aux rapports sociaux de sexe. Dans les modèles en œuvre, l’homme est actif et pénétrant, a appris à s’exciter devant des bouts de corps de femmes qu’il ne connaît pas, et distingue érotisme avec sa compagne et érotisme avec des femmes qui n’appartiennent pas à son quotidien, dont la figure de la prostituée est un exemple, comme celui de « la-salope-qui-aime-ça ». Les femmes étaient plus socialisées à attendre un tout-en-un, un homme qui soit tout à la fois bon mari, bon père, bon amant, bon ami… Une figure imaginaire qui ressemble à celle du prince charmant.

Le succès des nouvelles formes de libertinage encore imprégnées des moules de la domination masculine, mais où des femmes décident, comme les hommes, de s’amuser dans des sexualités récréatives, de revendiquer des formes non-reproductives de sexualité, est étonnant et demande à être investigué ; notamment pour comprendre en quoi il tend à se distinguer de l’échangisme. En ce sens, le taux de femmes pratiquant des fellations est intéressant. Comme le sont d’ailleurs les demandes de « gâteries » de certains conjoints qui prennent des formes a priori surprenantes. N’en déplaise aux moralistes victimologiques qui ne savent que réfléchir de manières hétérocentrées. Ainsi, que penser, et avec quels outils analyser, les demandes masculines croissantes de voir leur conjointe jouer avec leur anus ? Notons d’ailleurs que ces pratiques s’inscrivent dans une longue remise en cause des catégories ordinaires qui nous font penser les rapports entre hommes, et entre hommes et femmes. Dès 1992, nous signalions le succès des transgenres, ces belles femmes à pénis, sur les trottoirs lyonnais (22).

Remarquons aussi les avancées récentes majeures des recherches sur le thème des sexualités. Il ne suffit plus aujourd’hui dans une vision hétérocentrée (fut-elle libérale) de dire que les homos, les bi, les trans existent, de (parfois) les mentionner dans le texte. Comme, il y a quelque temps, on mentionnait que les textes sociologiques intégraient les femmes sans toutefois leur accorder une place égale aux analyses sur le général représentées par les hommes. Les études actuelles invitent à déconstruire l’hétérosexualité elle-même, son historicité, ses variations et l’hégémonie de ses modèles hétéronormatifs (23).

Publier les études et analyses sur les hommes pour favoriser connaissances et débats

Une autre étape semble absente des études sur les hommes et le masculin : la publication.

Peu de recherches critiques sur les hommes et le masculin, des réseaux de chercheure-s- sur cette question encore balbutiants et fragmentés. Les quelques spécialistes francophones qui centrent leurs travaux sur les hommes et le masculin ont, pour l’instant, complètement occulté la question de la publication, de la création d’un espace de débats qui permette de faire connaître les travaux, les discuter et pouvoir les diffuser. Souhaitons, puisque cette période est aussi celle des vœux, que ce manque soit rapidement comblé. Et ce, d’autant plus que le net offre de nouvelles possibilités.

Intervenir auprès des hommes dans une perspective critique de la Domination Masculine

Faut-il intervenir auprès des hommes ou, comme le laisse supposer notre polémiste (et d’autres hommes avec lui) refuser toute collaboration et se contenter de dénoncer les pratiques encore dominantes ? Telle est la question centrale qui traverse depuis maintenant 30 ans les groupes qui travaillent sur « la condition masculine ». En fait, tout est question de posture. Posture politique, professionnelle, et éthique.

Intervenir au non, et dans quel sens ? Trois courants de pensée transdisciplinaires occupent l’espace de débats.

1/ Souvent caractérisé de « masculinisme », le premier courant tend à symétriser situation des hommes et des femmes. Supporté en France par des associations de pères divorcés, et quelques personnalités dont Eric Zemmour, auteur du Premier Sexe (2006), cette posture tend à faire porter par les femmes, en particulier par le féminisme, la responsabilité des difficultés masculines : échec scolaire, violences, suicides… Ainsi sur les violences, prenant en exemple les violences masculines — et arguant de travaux de victimologie, en particulier une étude de Statistiques Canada, et un travail qualitatif de fin d’étude de travail social suisse requalifié de thèse (24) (Torrent, 2003) ce courant déclare que les hommes sont aussi violentés par les femmes que l’inverse. Ce courant propose globalement un retour aux valeurs patriarcales d’antan, faisant valoir que ce modèle de genre était moins anxiogène pour tous et toutes. Récemment, autour des « Congrès de la condition masculine - Paroles d'hommes » est apparue une nouvelle branche de ce courant qui, tout en symétrisant situation des hommes et des femmes notamment les discriminations subies, se définit comme « hoministes ». Si l’appel au premier congrès était particulièrement réactionnaire, certains textes suivants sont plus ambigus, notamment par la reconnaissance par certains participants à ces congrès de la domination masculine et de ses effets en termes de violences sur les femmes, de l’apport du féminisme…

2/ Le deuxième courant, soutenu en France par une frange autoproclamée « radicale » propose comme unique perspective aux hommes, comme dominants, de soutenir les femmes et le féminisme et de se taire sur les difficultés masculines analysées alors comme minimes, secondaires et sans réelles importances (Stoltenberg, 1989 ; Thiers-Vidal, Dufresne). Toute attitude autre, notamment l’exposé des difficultés de certains hommes est considérée comme une tentative de reprendre le pouvoir par des « mâles contestés ». Les hommes sont appelés à « rendre des comptes » aux féministes.

3/ Le troisième courant, qualifié de « masculinities », ou de « proféministe » [voir plus loin] est plus pragmatique. Les auteur-e-s de ce courant intègrent le cadre problématique de la domination masculine, l’articulation violences masculines/homophobie ; notamment dans les rapports entre hommes (25). Mais ils analysent aussi, de manière compréhensive, souvent en termes de rapports sociaux de sexe et de genre, la situation des garçons, et les évidentes difficultés d’adaptation de certains. Dans le travail social et l’intervention socio-éducative, ce courant propose la formation des intervenant-e-s et l’intervention spécifique auprès des hommes et des garçons (26). Problématisant les « résistances masculines au changement », ce courant auquel je rattache mes travaux refuse une attitude déterministe qui postule à la reproduction à l’identique de la domination masculine (Bourdieu, 1998). Les hommes et les femmes sont aussi sujets de leur histoire individuelle et collective, il est donc possible d’intervenir, d’accompagner et d’aider les hommes, tous les hommes, à s’adapter au nouveau contrat de genre qui refuse la domination masculine et ses conséquences en termes de violences, de discriminations, d’exclusions. Cette attitude présuppose que les hommes aussi ont intérêt aux changements. Ou qu’ils n’en ont pas le choix, et qu’ils doivent donc s’adapter.

En fait, et cela rappellera de vieux débats aux plus ancien-ne-s d’entre nous, le problème théorique qui sous-tend la question de l’intervention auprès des hommes, reprend un vieux débat des courants marxiste-léninistes des années 70 sur les liens entre « contradictions principales » (la contradiction capital/travail) et « contradictions secondaires » (dont la domination masculine des femmes). On sait maintenant le prix à payer pour l’humanité de telles positions léninistes qui ont proposé la soumission totale des dominants aux dominés et aux avant-gardes (politiques à l’époque, religieuses et sexuelles aujourd’hui) censées les représenter. En ce qui concerne les alliances entre dominants et dominé-e-s, il est sans doute plus heuristique d’aller chercher des références du côté des « blacks féministes », des mouvements queers, ou des débats provoqués par la chute de l’Apartheid en Afrique du Sud.

Mais quelle que soit la position théorique revendiquée, le travail spécifique ou non auprès des hommes et des garçons, est toujours prise de position sur le genre. La neutralité (axiologique ou autre) n’existe pas sur le genre. On est homme ou femme ou trans, et nos positions, nos actes, nos pensées sont toujours influencées par cette appartenance sociale (et sa socialisation spécifique). Or, un nombre important de pensées actuelles, de projets d’interventions sociales et socio-éducatives se présentent comme asexué-e-s. Au mieux depuis quelque temps, mainstreaming aidant (27), et de manière variable de pays en pays, on intègre la question des femmes et en particulier des violences et ségrégations qu’elles subissent. Les hommes, le masculin, sont alors absents des projets et des réflexions. C’est la position la plus commune dans le travail social en France actuellement. Sans le vouloir, ceux et celles qui adoptent une telle posture reprennent à leur compte les positions les plus radicales qui laissent supposer soit — que les hommes sont incapables de changer (sans doute les chromosomes ! (28)) ou qu’il est inintéressant de les voir changer (29) — soit qu’ils ne doivent pas changer. Les femmes changeront toutes seules ou il ne faut pas qu’elles changent et doivent revenir à la condition de femmes soumises.

J’aimerais montrer l’ineptie de telles positions en prenant les hommes violents en exemple.

Les hommes violents

On peut les qualifier de « batteurs de femmes » de « brutes domestiques » de « tyrans », c’est-à-dire continuer à les diaboliser et alimenter le mythe moderne sur les violences masculines domestiques qui permet aux « hommes violents ordinaires » de se déresponsabiliser (puisqu’ils ne ressemblent pas au portrait dressé par le mythe) tout en contrôlant leur proche par la violence, ou plus souvent, par la peur ressentie que cette violence réapparaisse.

Quelles que soient les polémiques, la violence masculine domestique sur les femmes concerne un homme sur dix ou, dans une définition plus restrictive comme le proposent Elisabeth Badinter ou Marcela Iacub (en se limitant aux seules violences physiques exercées dans les douze derniers mois (30)), un homme sur vingt vivant en couple hétérosexuel, soit près de 422 000 hommes. Or, l’accueil des hommes violents n’est toujours pas une vraie préoccupation des pouvoirs publics qui préfèrent mettre en avant des mesures coercitives et pénales. Même si quelques centres pour hommes violents continuent à exister (sans subventionnements pérennes), même si quelques groupes sont pris en charge par le secteur public (31).

Faut-il accueillir les hommes violents ? Faut-il les aider à changer ?

Certain-e-s nous expliquent depuis très longtemps que l’accueil des hommes violents est forcément collusion entre eux et les intervenants contre les femmes violentées, d’autres qu’il est impossible de les faire évoluer vers d’autres types de relations (32). C’est d’ailleurs de telles positions défendues par certaines spécialistes de la question qui expliquent le décalage entre la situation en France et dans d’autres pays industrialisés. Parmi les mouvements masculinistes, certain-e-s arguent du nombre prétendument égal d’hommes battus pour ne pas accueillir les hommes violents, ni d’ailleurs les hommes violentés. Bref, on reconnaît ici, sur cette question spécifique mais hautement symbolique, la traduction de l’éventail des positions politiques décrites plus haut.

 

Alors que faire des hommes violents ? Les mettre en prison ? Nous ne disposons que 60 000 places (environ) dans les prisons françaises (33). Le port du bracelet électronique, promu par les responsables politiques actuels, est satisfaisant dans les cas extrêmes, lorsque les vies de la conjointe et des enfants sont menacées, mais pas une solution généralisable. À moins d’évoluer vers un tout autre style de société. En tout cas, c’est faire peu de cas de la demande des femmes victimes de violences elles-mêmes. Les premières fois que j’ai entendu demander que des hommes aident les hommes violents à changer, c’est par des femmes violentées ; certaines conscientisées par le féminisme, d’autres non.

Si on peut comprendre la priorité donnée par des femmes militantes à l’accueil des femmes violentées, le silence des hommes est plus surprenant. Que pensent les 9 hommes sur 10 qui ne sont pas violents ? Avons-nous intérêts (et je m’adresse aux hommes progressistes) à nous satisfaire de la socialisation à la violence virile que nous subissons aussi comme garçons ? N’est-il pas temps que les hommes aussi — en dehors de tout procès d’intention — comprennent l’intérêt pour eux-mêmes, et pour leurs proches, de réduire les effets de la domination masculine aujourd’hui contestée ? L’accompagnement social de ces hommes (et de tous les hommes qui éprouvent des difficultés d’adaptation entre la norme virile et les réalités modernes) est une question d’actualité sur laquelle la France a un net retard par rapport à d’autres pays.

Sans le vouloir, ceux qui arguent que toute intervention spécifique auprès des hommes pour réduire les effets de la socialisation virile est réactionnaire, masculiniste, anti-femmes ou antiféministe sont, sans doute, les meilleurs soutiens du patriarcat et de l’immobilisme social.

Conclusion (provisoire)

Involontairement Yeun L-Y a peut-être ouvert une boîte de pandore. Non sur les critiques sur ma personne, personne n’est parfait et je reconnais bien volontiers des erreurs passées, mais sur la question hautement politique de la place des hommes aujourd’hui. Quelle femme peut se reconnaître dans les propositions théoriques que sous-tend son texte ? Qui a intérêt à éliminer les hommes et le masculin de la pensée, des activités, de la vie ? Quel homme peut se laisser caricaturer à l’extrême ? À la lecture du texte, on se croit revenu trente ou quarante années en arrière. Outre le ton qui n’est pas s’en rappeler les guerres viriles qui se jouent entre hommes, tout ce qui ne victimise pas les femmes est occulté. Comme si l’objectif de l’article n’est pas une critique permettant d’avancer dans la compréhension de ce que vivent les hommes, mais juste de confirmer les femmes dans leur place d’éternelles victimes, et de dire aux hommes : TAISEZ VOUS ! Vous n’existez pas comme des personnes, des individus capables d’aimer, de douter, de s’allier aux luttes des dominé-e-s… On reconnaît ici le discours suicidaire adopté par d’autres dans le passé.

Pour ma part, je fais partie de ces hommes qui se sont toujours considérés comme alliés des femmes qui luttaient pour l’égalité. Et nous sommes un certain nombre à avoir fait des choix précis, notamment dans la promotion de méthodes de contraceptions masculines, l’accueil des hommes violents, l’intervention sur la santé des hommes. Sommes nous proféministes ? féministes ? Antisexistes ? Pragmatiques ? Les débats dans le pôle naissant des masculinities, regroupant des universitaires francophones est en cours. Un long travail d’épistémologie reste à faire, et pas uniquement pour trouver un étendard ou un label communs.

En 1995, avec quelques amis, nous avions créé le Réseau Européen des Hommes Proféministes (34) qui n’a, manifestement, pas rencontré un succès important. On peut bien sûr dire que les hommes dominants, pourvu de privilèges du fait d’être hommes, n’ayant pas intérêt à lutter contre la domination masculine, il est logique que de telles propositions ne reçoivent pas des adhésions massives. L’explication n’est pas fausse en soi, mais un peu facile et rapide. A posteriori, j’ai aussi l’impression que nous nous adressions plus aux femmes qu’aux hommes. Comme pour montrer des signes de distinction avec la masculinité hégémonique. Peut-être aussi que la période ne permettait pas d’aller plus loin. Toujours est-il que la situation a changé dans le monde militant comme dans le monde universitaire et académique. Et heureusement !

C’est ainsi que, du côté militant, de multiples initiatives apparaissent aujourd’hui, de manière mixte, ou du côté des hommes. « Mixité », « Ni putes, ni soumises » sont les plus connus. Mais, elles ne sont pas les seules, autour des mouvements squats, comme du côté des mouvances LGBT, queer, ou TransPédéGouines, nombreuses sont les mobilisations mixtes contre le sexisme, l’homophobie. Le cinéaste Patrick Jean a d’ailleurs initié un « appel des hommes contre la domination masculine (36) ».

Les analyses critiques du masculin hégémonique comme constitutif de l’ordre de genre hétéronormatif, de la domination masculine sur les femmes, de l’aliénation des hommes eux-mêmes, la prise en compte des effets délétères des socialisations hiérarchisées et asymétriques des hommes et des femmes… progressent. Y compris du côté des hommes. Il faut s’en féliciter. Souhaitons que les débats nécessaires, y compris entre personnes socialisées en mecs, ne soient pas une nouvelle occasion de rejouer une guerre virile où les femmes, une nouvelle fois, sont les jouets symboliques des luttes entre hommes pour être le meilleur.

 

Toulouse, le 22 janvier 2010.

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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 06:02
 

Pour répondre au texte de Yeun L-Y dans une tribune publiée

sur le site LMSI le 27 décembre 2009 …

Il faut débattre des hommes, étudier les hommes,

et intervenir auprès des hommes dans une perspective de genre

Daniel Welzer-Lang

Professeur de sociologie, Université Toulouse le Mirail

Auteur de : Nous, les mecs… essai sur le trouble actuel des hommes, Paris, Payot (2009).

À l’opposé d’une position, heureusement encore minoritaire exprimée de manière polémique par Yeun L-Y dans une tribune publiée sur le site LMSI le 27 décembre 2009(1), et profitant du débat ainsi créé, il me semble important d’affirmer aujourd’hui différents principes concernant les rapports hommes/femmes vus du côté des hommes.

Débattre sur les hommes, le masculin, le genre

Hommes progressistes, convaincus de la nécessité de l’égalité entre les hommes et les femmes, nous devons parler des hommes, donc de nous, et parler aussi aux hommes. Dans toute la diversité que représentent nos courants de pensée et d’agir, il nous faut accompagner la fin de la domination masculine (2). Ces débats concernent tous les hommes, ceux qui se déclarent opposés à toutes les dominations, mais n’évoquent pas leurs conditions particulières d’hommes(3), ceux qui ont encore à souffrir des effets du sexisme et de l’homophobie ou de la transphobie, ceux qui, à tort ou à raison, se sentent floués par certains effets délétères de politiques pourtant égalitaires. Ces débats concernent aussi tous les hommes, tous les garçons qui jour après jour essaient avec des femmes de bricoler et d’inventer des modes de vie qui prennent en compte les nouvelles donnes actuelles : l’individualisme, la crise actuelle du couple et les recompositions des formes familiales, le racisme post-colonial qui tente d’empêcher des personnes de s’aimer, les difficultés des entreprises, des universités, des associations et des organisations syndicales à traduire l’égalité de genre dans le monde du travail (parité hommes/femmes, égalité des salaires, prises en compte des diversités, qu’elle soient sexuelles, genrées ou d’origines sociales). Mais ces débats sont aussi essentiels à ceux qui résistent à l’égalité et au changement. Ceux qui doutent, qui ne savent plus, ceux qui sont déstabilisés dans leurs certitudes mâles(4). Aucune personne progressiste, aucun mouvement égalitariste, n’a intérêt à les voir se tourner vers les sirènes masculinistes qui accusent les femmes, le féminisme, les mouvements LGBT (5) de tous les maux de la terre.

À l’opposé de l’idéologisme (6), fut-il énoncé au nom de valeurs dites féministes par certaines personnes, il nous faut collectivement prendre acte de l’extraordinaire période de transition historique que nous sommes tous et toutes en train de vivre concernant les rapports sociaux de genre et de sexe qui lient les hommes entre eux, les hommes et les femmes (7). Non, toute parole masculine ne vise pas à lutter contre les conquêtes obtenues de hautes luttes par les femmes pour leur égalité, les luttes contre les violences masculines et sexistes. Contrairement au texte de Yeun L-Y (que l’on présuppose être un garçon), les hommes doivent quitter le traditionnel silence (8) sur leurs conditions de vie, au travail, à la maison, et ce, quels que soient leurs modes de vie. Qu’ils soient seuls, en couple avec une femme ou un homme, ou qu’ils vivent autrement.

Étudier les hommes dans un perspective de genre

Avouons notre grande méconnaissance des hommes, des dominants. D’une part, comme l’ont montré des anthropologues comme Maurice Godelier et Nicole-Claude Mathieu, parce que les dominations sont toujours structurées sur une opacité et des secrets sur ce que vivent réellement les dominants. Mais aussi dans cette époque où, même avec des problèmes dus à des discriminations persistantes, la mixité progresse (à l’école, dans le monde du travail salarié…), les hommes chercheurs ne semblent pas pressés de dévoiler les secrets qui perpétuent les dominations (9).

Pourtant la connaissance fine de l’évolution des rapports sociaux de genre, des avancées ou des régressions sur l’égalité de genre est une donne indispensable pour étayer les politiques publiques favorables à la parité, à l’égalité, orienter ou réorienter l’accompagnement des femmes et des hommes, voire pour pouvoir débattre entre hommes et femmes de nos vies, et des luttes à mettre en place contre le sexisme.

Pour une méthode pour travailler sur les hommes et le masculin

Dans cette période marquée par le manque d’analyses diversifiées sur ce que vivent, pensent, rêvent et actent les hommes, la méthode doit clairement être compréhensive et s’approcher au plus près possible des hommes eux-mêmes (10). D’autant plus qu’un effet direct des luttes égalitaristes n’est pas toujours le changement souhaité, mais aussi la culpabilité, la honte de pratiques aujourd’hui dénoncées comme oppressives par certain-e-s ; ringardes, machos ou obsolètes par d’autres. Quant aux nouvelles formes de pratiques masculines, celles forgées dans le bricolage du quotidien, elles sont aussi souvent invisibilisées par les statistiques hétérocentrées où, en définitive, les pratiques hors le couple hétérosexuel normatif, il n’y a point de salut. Les méthodes développées par l’ethnographie, la microsociologie, les méthodes qualitatives sont souvent plus adaptées pour approcher de plus près ce que font les personnes, et le sens qu’ils/elles y mettent. D’autant plus sur des thèmes (le quotidien, l’intime…) où les hommes ont peu de mots pour (se) dire.

Alors bien sûr, adopter de telles méthodes — ce qui n’est pas évident pour tout le monde —impose de s’approcher au plus près des hommes, devenir leur confident, échanger du sensible. C’est ainsi que j’ai pu parler et décrire dès 1990 les « souffrances de l’homme violent ». On ne peut pas, et l’on ne doit pas, réduire une personne, fut-elle dominante, oppressive, à ses actes (11). C’est aussi à la même époque que pour comprendre comment vivaient chez eux des hommes qui s’affichaient différents des stéréotypes sexistes que nous nous y sommes installés pour quelques jours avec notre carnet de notes (Welzer-Lang, Filiod, 1993). J’ai longtemps regretté de ne pas pouvoir mener à bien mes projets de me faire enfermer en prison quelques mois pour mon enquête sur les abus sexuels en prison (1996). Bref, face à un sujet complexe à saisir avec l’appareillage classique des sociologues, il faut savoir mettre en œuvre de l’inventivité, de la création. La sociologie réfère aussi à l’art.

Les descriptions qui en suivent mettent les hommes au centre de la description et de l’analyse. Ce n’est pas pour autant des analyses androcentriques, ni de l’ « androcentrisme méthodologique » (13) dans la mesure où les analyses dans une problématique de genre, et de rapports sociaux de sexe — même celles qui donnent à lire des effets délétères des luttes égalitaires sur certains hommes — contextualisent la construction sociale de telles situations (14). Si chaque analyse sur les femmes, où seules les femmes sont analysées, décrites, devait être caractérisée de sexisme, il resterait peu de textes à étudier en études genre !

Les écueils à éviter dans les études sur les hommes et le masculin

1 – Le simplisme de la pensée

Une méthode contre-productive, largement utilisée par le polémiste (et par d’autres) consiste à dire : « ils sont peu : ils n’existent pas », ou « ce phénomène étant minoritaire, il n’existe pas, ou n’est pas digne d’intérêt ». Et c’est ainsi qu’au long du texte de Yeun L-Y nous apprenons des vérités essentielles sur les hommes : « C’est en effet activement (consciemment ou non) que les hommes refusent de se souvenir du RDV de l’enfant chez le médecin, de prendre soin de leur entourage, de préparer la bouffe ou de nettoyer les toilettes ». Que le polémiste décrive une partie des hommes qui vivent avec des femmes est une évidence ; les homosexuels étant peu nombreux, ils n’ont pas non plus droit à apparaître dans l’analyse, comme les 13% d’hommes qui vivent seuls. (...), ni les 15% de familles monoparentales dirigées par un homme. Mais peut-on TOUT réduire aux pratiques les plus caricaturales ? Déjà dans Nous les mecs, je signalais l’absurdité de sentences définitives qui ne s’appuient pas sur des travaux actuels. Notamment je critiquais une sociologue qui a récemment déclaré : « « A un père affirmant “je suis un père autant que la mère”, je demanderais quand a été fait le dernier vaccin, quelle est sa pointure, à quand remonte sa dernière visite chez le dentiste, quel est le dernier bouquin qu’il a lu, le nom de son meilleur copain d’école… ». Que cette sociologue ne croit pas que les hommes sont capables de s’occuper des enfants est une chose, qu’elle généralise des travaux empiriques menés il y a une vingtaine d’années pour étayer sa démonstration, en est une autre.

Si l’ensemble des sociologues sont — aujourd’hui — d’accord pour dire que le cadre général des rapports entre hommes et femmes se situe dans une problématique de domination masculine, la plupart s’accordent aussi pour vouloir étudier plus finement comment la domination masculine « bouge », se recompose, se transforme. Sous l’effet des luttes féministes (ou qualifiées comme telles), mais aussi par la transformation de nos sociétés, l’articulation entre les rapports sociaux de sexe et les autres rapports sociaux : les classes sociales, ceux créés par la racialisation de la question sociale (Dorlin, 2008 ; Fassin, 2009 ; Guenif-Souilamas, Macé, 2004), l’âge… La domination masculine ne se reproduit jamais à l’identique. C’est d’ailleurs pour disposer d’outils plus fins pour analyser les transformations des conditions de cette même domination masculine que la plupart des collègues féministes ont développé des analyses en termes de rapports sociaux de sexe, et rapports sociaux de genre.

Le simplisme de la pensée qui vise à ne présenter les hommes comme un groupe d’ « objets » inanimés, incapables — y compris par calcul objectif — de s’adapter aux nouvelles donnes créées par les remises en cause de la domination masculine, est une analyse asociale qui essentialise et naturalise le masculin.

2 – Mettre les marges au centre

Contre le réductionnisme de la pensée et de la recherche, ceux et celles qui veulent étudier les hommes et le masculin doivent adopter l’attitude inverse.

Les études empiriques doivent intégrer le double mouvement observable chez les hommes aujourd’hui. D’une part, la redéfinition de rapports sociaux de sexe et de genre. Pour cela, il faut chercher les tendances émergentes, traquer les nouveaux mode de vie des hommes pour les étudier, regarder les bricolages quotidiens qu’effectuent aujourd’hui les couples hétérosexuels, essayer de les analyser sur un temps long pour éviter les clichés réducteurs, décortiquer les « nouveaux pères », observer les collectifs de logements (des manières alternatives de vivre ensemble), étudier les rapports hommes/hommes (15), interroger le hommes qui vivent en couple homosexuel, ceux qui vivent seuls, inventorier les dispositifs empiriques mis en place par certains pour articuler travail professionnel et vie personnelle… Mais cela ne suffit pas.

Dans le même temps, il faut étudier les formes actuelles de résistances masculines au changement : analyser le virilisme adopté par certains hommes face aux demande de changements, continuer à comprendre les phénomènes de violences masculines domestiques, y compris celles en œuvre dans des couples non hétéronormatifs ou celles mise en œuvre par les femmes contre les hommes (16), étudier ce qui se passe du côté de ceux qui, pour une raison ou une autre, se déclarent « victimes » des politiques égalitaires, notamment certains pères divorcés (17)…, critiquer les écrits réactionnaires qui commencent à apparaître qui vise à généraliser quelques exemples pour déconsidérer la marche actuelle vers l’égalité des sexes.

Bref, il faut mettre les marges au centre de nos analyses pour affiner la compréhension de ce qui se passe aujourd’hui dans nos sociétés.

3 – Intégrer la complexité du social

Une grande partie des travaux actuels des études genre concerne les femmes, et minoritairement les hommes. Mettre, quand c’est possible, ces travaux en perspective, comparer les pratiques et les représentations est alors fort intéressant. Cela nous donne à voir la complexité du social, comment en dehors des affirmations péremptoires et dogmatiques, hommes et femmes ne sont pas des en-soi séparés, mais des catégories sociales construites dans et par les rapports sociaux de sexe et genre. C’est ainsi que j’ai pu montrer que des « doubles standards asymétriques » étaient en œuvre dans un certain nombre de confrontations quotidiennes entre hommes et femmes. Ainsi, les violences masculines domestiques sont définies différemment par les hommes violents (mais cela marche aussi avec les femmes violentes, les parents violents) et les femmes violentées (ou les hommes violentés, les enfants subissant ces violences). Et, surprise de l’analyse, dans un couple non conscientisé par le féminisme, les hommes dès qu’ils ont quitté le déni (catégorie propre aux dominants), explicitent plus de violences qu’en a repéré leur compagne.

Dans l’espace domestique, là où les hommes étaient généralement absents et/ou exclus, l’analyse du « propre et du rangé » ouvre sur des formes de réflexions qui manifestement n’ont pas l’air de plaire à ceux qui veulent victimiser les femmes partout et sur tout. Dans un espace traditionnel (18), les femmes, mises en situation de compagne et/ou de mère, nettoient avant que cela soit sale. Elles sont préventives. Et ceci pour maintes raisons liées aux apprentissages sociaux, mais aussi parce que nos sociétés patriarcales ont l’habitude d’assimiler l’intérieur psychique d’une femme/mère à ce qu’elle donne à voir dans la gestion du propre et du rangé « chez elle ». « Si c’est sale chez elle, c’est sale, en elle » semble dire la maxime. Et cela même si, avec un peu de raison, chacun-e peut s’accorder sur le fait que propre, rangé, désordre sont des notions hautement culturelles qui varient d’une région à l’autre, d’une époque à une autre et en fonction de plein d’autres facteurs comme les conditions géographiques et météorologiques. N’empêche, cette menace d’être déconsidérée fonctionne pour une partie importante des femmes. Pour les hommes, en tout cas pour ceux qui prennent en charge tout ou partie du travail domestique, ceux qui ne sont pas majoritaires mais qui existent tout de même, ces habitus genrés n’existent pas. Eux ont plutôt été éduqués à ne pas trop déranger quand leurs sœurs apprenaient les règles du ménage. Eux nettoient quand ils « voient » ou quand « ils sentent » que c’est sale. Ils sont curatifs. On comprend très vite les difficultés que rencontre un couple hétérosexuel qui se veut égalitaire et, par exemple, alterner la mise en actes du ménage. Quand c’est à la compagne, pas de problème. Quand c’est au tour de l’homme… Lui n’a pas encore perçu qu’il devait le faire, elle attend qu’il le fasse. Parfois cela se traduit par une double charge mentale pour elle. Parfois même (je l’ai observé directement), elle préfère faire à sa place. Car une des particularité du sale est qu’on a beau savoir qu’il est catégorie culturelle, variable, il nous envahit ; mentalement, physiquement, émotionnellement… Bien sûr cela n’est pas non plus généralisable à TOUS les hommes, et à tous les couples égalitaires. Certaines femmes affichent fièrement un désordre comme preuve de leur insoumission à l’ordre hétéronormatif patriarcal. Des hommes se font un point d’honneur à éviter toute saleté dans leur espace domestique, qu’ils vivent seuls ou non.

Ce type d’étude sur les hommes et le masculin qui interroge le sens commun, déconstruit les évidences genrées, constitue un enrichissement des études genre. Elles permettent tout à la fois d’alimenter la marche vers l’égalité. De comprendre l’intérêt de discuter entre hommes et femmes, sans catégories préconstruites incrustées dans un ça va de soi qui tend, qu’on le veuille ou non, à reproduire des formes classiques de domination masculine. Plus loin, elles permettent aussi d’interroger les bénéfices secondaires accordées aux compagnes et mères, le prix que celles-ci paient ces bénéfices secondaires en termes de charge mentale, et en charge de travail réel, mais aussi d’essayer de comprendre en quoi cette forme d’oppression, d’aliénation est aussi productrice de plaisirs. J’ai proposé de caractériser les plaisirs liés à cette contrainte de libido maternandi. D’où mes interrogations sur les statistiques qui concernent le « partage » du travail domestique et qui évoluent si dramatiquement dans une perspective égalitaire. Et cette question iconoclaste qui semble déplaire. Alors que les hommes en font si peu, pourquoi les femmes en font-elles tant (19) ?. Ou : tout le travail domestique réalisé est-il utile ?

En dehors des questions qui semblent fâcher le polémiste, nous nous trouvons confronté-e-s à un débat très complexe sur le juste, le vrai. Dans une perspective égalitaire partagée, les hommes doivent-ils copier ce que font les femmes ? Les femmes doivent-elle adopter les attitudes masculines ? En fait, comme nous l’expliquons par ailleurs (Welzer-Lang, Le Quentrec, Corbière, Meidani, Pioro, 2005), les questions semblent se résoudre pragmatiquement par les mises en couple successives. Que ce soit en termes de « partage » du travail domestique, en termes de pressions sur le propre et le rangé qu’intériorisent les compagnes, en termes de frustrations subies par l’homme qui s’estime non reconnu, il vaut mieux être la seconde compagne que la première, le second compagnon que le premier. Et les hommes sont quasi unanimes pour dire qu’une période de vie solo, entre deux couples, leur a été salutaire pour pouvoir «négocier » avec leur (nouvelle) compagne. Je n’insisterai pas ici plus longuement, mais on trouve des phénomènes similaires sur l’exercice réel de la paternité où un certain nombre d’hommes apprécient de prendre de la distance avec la mère de leurs enfants pour ne pas « subir » un regard jugeant qu’à tort ou raison, ils interprètent comme une méfiance sur leurs capacités.

(1) Yeun L-Y propose un texte concernant mon dernier livre « Nous, les mecs, essai sur le trouble actuel des hommes » paru en 2009 aux éditions Payot (Paris) [http://lmsi.net/spip.php?article988]. Son texte, qui aborde globalement les questions liées aux hommes et au masculin, est une chance de débat. En ce sens il faut le remercier de l’avoir ouvert. Toutefois, l’objectif de mon article dépasse très largement la controverse ouverte. J’utiliserai donc les notes de bas de page pour répondre à certaines contrevérités qu’il me prête dans mon livre qui, je le rappelle, s’est voulu travail de vulgarisation. Les fondements théoriques de mes travaux ont été plus largement exposés dans : Les hommes violents (1991, 1996, 2005), Les hommes aussi changent (2004), Des hommes et du masculin (2008). Une bibliographie (presque) complète est disponible à http://w3.univ-tlse2.fr/cers/annuaires/fiches_indivi/permanents/Daniel_Welzer_Lang.htm. En ce qui concerne mes affaires plus privées et la pseudo « perte » du procès en diffamation que j’ai provoqué, on se reportera à mon blog : http://daniel.welzer-lang.over-blog.fr/.

(2) La fin de la domination masculine est, bien entendu, une perspective historique qui n’est pas — et c’est bien dommage — immédiate. Identifier, nommer un phénomène, le déconstruire, en comprendre les tenants et les aboutissants, lutter contre ses effets, le chiffrer et suivre son évolution, penser l’après-phénomène… sont quelques-unes des conditions qui accompagnent sa transformation. Créer les conditions d’un consensus pour qu’il disparaisse ne peut que le faciliter. Remarquons d’ailleurs que cette perspective a déjà été énoncée par d’autres auteur-e-s (Badinter, Delphy).

(3)Curieux comme la gauche de la gauche est aussi silencieuse sur cette question, le site LMSI compris. Des femmes et quelques rares hommes ont critiqué le virilisme de certaines formes de militantisme, des hommes et des femmes, l’homophobie de certaines organisations. Des militants participent aux manifestations féministes (quelle qu’en soit la diversité), mais… on les entend rarement parler comme homme(s).

(4)Je préfère parler du « trouble actuel des hommes » que de «  crise de l’identité masculine ». La déstabilisation de la domination masculine par les luttes de femmes et certains de leurs alliés masculins, la remise en cause de privilèges accordés aux hommes, modifient leurs statuts. Le constater, comme d’ailleurs évoquer la souffrance de certains, ne constituent pas, en soi, une attitude réactionnaire. Réduire les analyses sur le masculin à ces termes, et plus loin accuser les femmes d’en être responsables : oui.

(5) LGBT : pour, lesbiennes, gais, bisexuel-le-s, transgenres.

(6) L’idéologisme consiste non à se revendiquer d’une forme de pensée critique en « isme » (marxisme, féminisme, anti-colonialisme…), mais au nom de cette pensée critique s’arc-bouter sur des affirmations péremptoires qui ne traduisent pas des réalités matérielles et sociales mais visent à consolider une idéologie.

(7) Yeun l-y à raison rappelle « qu’il n’y a pas de masculinité, quelle qu’elle soit, sans domination des femmes et sans hiérarchisation bi-catégorisante ». La perspective théorique de la fin du genre signifie la disparition du masculin et du féminin pris comme constructions asymétriques et consubstantielles du genre, i.e. du système socio-politique du genre qui produit domination des femmes par les hommes, du féminin par le masculin, discriminations et oppressions des personnes qui ne se situent pas dans l’hétéronorme censée symboliser la coexistence du masculin et du féminin, aliénation des hommes [Bourdieu disait domination] par le même système qui les créent comme hommes, donc comme dominants… Dans ce sens des concepts comme la parité, l’égalité, la non-discrimination… ne sont que des concepts temporaires liés historiquement à la période anthropologique actuelle. Vouloir disqualifier le doute, la recherche compréhensive sur la complexité des phénomènes actuels, en affirmant de manière péremptoire et virile : « l’égalité est là ou non », est absurde. Lorsque l’égalité sera réalisée totalement, il n’y aura plus de catégories figées hommes/femmes, de tiroirs opposés masculin/féminin, plus de domination masculine. Gageons d’ailleurs que contrairement aux illusions populistes qui font porter aux femmes (ou aux dominé-e-s) l’avenir d’une humanité douce et heureuse, l’égalité signifiera que des (ex)dominées feront dans une proportion similaire aux (ex)dominants les mêmes horreurs (guerres, meurtres…). Sauf que l’appartenance de sexe, de genre, ne sera plus significative pour savoir qui fait quoi. Quand l’égalité sera là, il n’y aura plus de genre. Les théories et mouvements queer, par le travail incessant de déconstructions des catégories [pseudo] identitaires ouvrent d’ailleurs sans doute un voile sur ce que pourra être l’après genre. Ce que Christine Delphy nommait le « non-genre » (1991), que je qualifie de « tout genre ».

(8) Mais dire que tous les hommes sont silencieux sur le sujet pour garder leurs privilèges, pour que les femmes s’occupent d’eux (travail relationnel), constitue un raccourci paresseux de la pensée. C’est en partie juste, mais seulement en partie. Comme beaucoup d’exemples pris dans le texte, nous avons à faire avec une analyse anhistorique, des affirmations qui n’intègrent pas les luttes pour l ‘égalité menées depuis plusieurs décennies ; luttes qui ont contestées la suprématie masculine avec un certain succès. Oui, les hommes sont encore majoritairement silencieux sur leur intime. En comprendre le sens demande de faire un détour dans la socialisation masculine. Le silence est d’abord un habitus appris aux hommes dans leur socialisation dans la maison-des-hommes (dans leur éducation entre pairs, entre garçons, à l’abri du regard des femmes). Ne pas parler de soi, et remplacer ces paroles par des échanges autour des thèmes (signes) renforçant la virilité (sports, voitures, guerres entre hommes, filles…) est, dans la construction du masculin normatif, une manière de se distinguer des femmes et de leurs équivalents symboliques que sont les homosexuels (homophobie oblige). Aujourd’hui beaucoup d’hommes disent en souffrir et vouloir le changer. Il n’y a qu’à voir le succès des thérapies new-age où l’on apprend aux hommes à parler d’eux, de leur intériorité, pour s’en convaincre. Si, comme le montrent les travaux de Christophe Desjours (1998), la normopathie virile est convoquée contre la peur, la honte (du sale boulot), le danger, il est abusif de réduire TOUS les hommes à cela. Certains (ce sont nos travaux de recherche qui le montrent) par des moyens empiriques essaient de quitter ce corset de la virilité, y compris je suppose, parmi les amis du site LMSI.

D’après les linguistes, il faut plusieurs siècles pour changer une langue, notamment la féminiser, la désandrocentrer. Le silence persistant des hommes, preuve de la différence masculin/féminin naturalisée, est aussi, sans doute, un signe de la transition historique actuelle. Beaucoup d’hommes veulent parler ou disent vouloir parler. Mais nombreux sont ceux qui signalent alors qu’ils n’ont pas de mots adéquats pour dire les choses de l’intime. A nous pédagogues progressistes de les y aider.

(9) Ce point est essentiel. Peu d’hommes sont engagés dans des travaux pour déconstruire le masculin, expliciter et analyser les hommes. Les causes sont multiples : le peu de valorisation académique qu’ont reçu les premiers travaux critiques sur la domination masculine dans les sciences sociales, et à contrario aujourd’hui, l’extrême compétition dans un secteur où beaucoup de jeunes chercheur-e-s arrivent et peu de postes de titulaires leur sont offerts. Le texte de Yeun L-Y qui nous explique aujourd’hui que tout travail compréhensif d’ethnographie ou de microsociologie sur les hommes ne viserait qu’à consolider la domination masculine ne va pas arranger les choses.

Pourtant depuis longtemps les sociologues féministes appellent à des travaux critiques pour connaître ce que vivent les hommes (Devreux, 1985 ; Daune-Richard, Devreux 1986 ; Mathieu, 1973, 1985). La déconstruction du masculin, l’analyse critique que propose l’analyse genre sur les hommes est — j’en reste persuadé — un bon moyen efficace de lutter contre la violence symbolique que subissent les femmes, de déconstruire leurs croyances  et illusions créées par l’idéel de la domination masculine. Ainsi, les travaux de Said Bouamama sur les clients de la prostitution (2004), comme ceux que nous avons menés sur les mêmes thèmes dans le commerce du sexe ou l’échangisme (2005) désillusionnent les femmes qui veulent croire que leur conjoint est différent des autres hommes.

L’étude critique des hommes et du masculin, et dans cette période de pénuries de connaissances situées, la multiplication de publications de « moments ethnographiques » (Connell, 1995), permet aussi de saisir finement la double construction du social que provoque la domination masculine. J’en donnerai des exemples plus loin. Comme l’explique Nicole-Claude Mathieu : dominants et dominées ne partagent pas les mêmes représentations (1985, 1991).

(10) Sur la posture compréhensive, voir les travaux de Goffman dans L’arrangement des sexes (2002), de Georg Simmel (1908, 1999).

(11)  À l’époque cela n’avait pas provoqué des cris d’Offraie. Il faut dire qu’à cette période, les hommes qui déconstruisaient la domination masculine étaient nettement moins nombreux. C’est aussi un signe du changement.

(12) Est-ce de l’empathie sexiste ?

Décrire « les souffrances » des hommes, dire les doutes de certains, déconstruire les logiques complexes, contradictoires et parfois paradoxales des (toujours) dominants, contextualiser ces propos dans la marche vers l’égalité, la lutte contre les violences masculines, n’est pas, bien sûr de l’empathie sexiste. N’en déplaise à tous les léninistes de la pensée. Décrire les conditions particulières des hommes, ou de certains d’entre eux, permet d’illustrer ce qu’est, ou peut être, l’aliénation masculine. Soyons réalistes et pragmatiques. Les formules dites (à tort ou à raison) radicales pour dénoncer la domination masculine se sont d’abord (et c’est logique, et propre à toutes les luttes des personnes mises en situation de domination) adressées aux femmes. Les hommes, même ceux qui ont toujours été favorables à l’égalité ont eu du mal à les entendre, à les comprendre. D’une part, parce que quand les dominées parlent, les dominants entendent souvent du bruit. La croyance que les femmes jacassent est encore bien vivante. Mais, plus loin, parce que cela semblait ne pas les concerner. Décrire la vie des hommes permet de donner du corps, des larmes, des émotions aux analyses sociales. Outre que cela permet de lutter contre la moralisation des analyses sociales (tout traduire par une perception du bien et du mal), c’est un travail de traduction qui doivent faire les hommes progressistes, et notamment les sociologues, parallèlement aux mobilisations des femmes. Que le polémiste pense que l’on est, alors, loin DU féminisme (comme si le féminisme était unique, décrété par un parti, une église, ou par décret) est un autre débat.

Pour ma part, j’ai souvent rencontré, ou reçu, des témoignages de femmes qui m’ont remercié pour de telles descriptions qui permettaient, tout en refusant domination et violences, de mettre des mots sur du ressenti.

(13)  Est-ce de l’androcentrisme méthodologique ?

Rappelons ce que j’ai publié en 2004 en ce qui concerne la définition de l’androcentrisme.

Nicole-Claude Mathieu (1985) — dans un texte peu connu avant sa réédition en 1991 — reprend à propos de l'androcentrisme, appelé quelquefois dans la littérature « sexual bias », « mâle bias » « male-centeredness » , « viricentrism ».., la définition proposée par Molyneux (1977).

Par androcentrisme j'entends un biais théorique et idéologique qui se centre principalement et parfois exclusivement sur les sujets hommes (male subjects) et sur les rapports qui sont établis entre eux. Dans les sciences sociales, ceci signifie la tendance à exclure les femmes des études historiques et sociologiques et à accorder une attention inadéquate aux rapports sociaux dans lesquels elles sont situées. L'androcentrisme peut se concevoir comme un glissement idéologique de la part de l'auteur, mais ce glissement a des effets théoriques qui sont transférés au texte. C'est pourquoi il est légitime de parler à la fois de l'androcentrisme du sujet-auteur et de l'androcentrisme de tel texte ou de telle théorie (Molyneux, 1977 : . 78-79).

La conséquence en est que (p.55) : « La (...) non-considération des rapports sociaux dans lesquels les agents-femmes sont impliqués veut dire que certains rapports sociaux cruciaux sont mal identifiés et d'autre pas identifiés du tout. Ceci (...) pervertit nécessairement les arguments avancés quant aux caractéristiques générales de la formation (sociale et économique) en cause ».

Cette définition m'a d'emblée parue pertinente dans l'explication des biais concernant la non-prise en considération des femmes, « la tendance à exclure les femmes des études historiques et sociologiques et à accorder une attention inadéquate aux rapports sociaux dans lesquels elles ont situées ». Toutefois, dès que l'on adopte un point de vue masculin critique sur le masculin, l'autre terme du rapport social, on voit aisément que l'androcentrisme consiste aussi :

… à participer d'une mystification collective visant pour les hommes, à se centrer sur les activités extérieures, les luttes de pouvoir, la concurrence, les lieux, places et activités où ils sont en interaction (réelle, virtuelle ou imaginaire) avec des femmes en minorant, ou en cachant, les modes de construction du masculin et les rapports réels entre eux.

C'est ainsi que nous avons défini l'androcentrisme avec Marie-France Pichevin en 1992 (Welzer-Lang, Pichevin, 1992).

(14) Et pour être plus précis concernant les deux exemples d’androcentrisme que cite Yeun :  le Rmiste et le cadre, voici l’extrait concerné :

« Cette nouvelle attitude est aussi favorisée par un cadre mouvant de la virilité.

Les conditions d’exercice de la virilité, les manières d’être homme, sont aussi en réécriture. L’attribution aux hommes d’une condition supérieure aux femmes n’est plus automatique. Dans la marche vers l’égalité, jour après jour, dans le monde professionnel, syndical, politique et dans la vie privée, les femmes avec un certain succès contestent les primautés masculines. Les privilèges masculins ne sont plus des attributs automatiques que l’on déplie à l’avance. Que penser d’un homme qui touche le R.M.I (minimum social), qui se retrouve sans travail, sans argent ? Autrement dit sans signe social de virilité (travail, métier, revenus…). Que dire d’un homme ancien cadre supérieur que l’on remercie à la cinquantaine et qui se voit remplacé du jour au lendemain par une femme ? Comment interpréter les succès scolaires des filles ? Les suicides des garçons qui n’arrivent pas, ou ne veulent pas être de « vrais » hommes ? »

C’est clair, le Rmiste ou le cadre au chômage ne sont pas présentés comme des en-soi séparés des rapports sociaux qui les construisent, que ces rapports sociaux dans le monde du travail concernent les hommes et les femmes, les hommes et les grands-hommes, comme d’ailleurs les rapports sociaux qui opposent les femmes liées aux classes sup détentrices d’un carnet d’adresses, de réseaux,  aux autres femmes des milieux populaires.

La question à poser est donc : Pourquoi ? Pourquoi falsifier le texte ? Pourquoi vouloir déconsidérer toute analyse qui montre, ou décrit, des mobilités sociales de sexe et de genre ? Pourquoi vouloir nier toute avancée produite par les politiques d’égalité ? Qui a intérêt à ce catastrophisme victimologique ?

(15) Les rapports hommes/hommes sont structurés à l’image hiérarchisée des rapports hommes/femmes, ils sont aussi construits et reproduits par les rapports sociaux de sexe et de genre.

(16) Je renvoie ici à mon dernier article sur « les hommes battus » paru dans la revue Empan, [Les violences conjugales, n°73, Toulouse, Erès,  pp 81-89] et disponible sur mon blog. Il ne suffit pas de dire que le phénomène est asymétrique, minoritaire pour en refuser l’étude. Parce que le mythe moderne de la violence domestique décrit dans le livre les hommes violents, et Arrête, tu me fais mal, la violence domestique, 60 questions, 59 réponses (2005), a tendance soit à nier complètement le phénomène, soit nous expliquer que les hommes sont autant battus que les femmes, il nous faut justement examiner de manière rigoureuse la question. En fait le phénomène progresse aujourd’hui parallèlement à l’égalité hommes/femmes. Le croisement détaillé des différences sources statistiques disponibles, et cela est confirmé par certains travaux empiriques, laissent penser qu’environ 15% des personnes victimes de violences sont des hommes.

(17) Il est aujourd’hui d’usage de dire que toute étude des avatars de l’égalité, notamment les discours et pratiques de certains pères divorcés est antiféministe, réactionnaire, masculiniste. Que certains discours, certaines pratiques des pères divorcés le soient, cela semble une évidence. J’en ai moi-même donné maints exemples dans mes publications. Mais interdire de fait toute étude sur ces phénomènes en menaçant a priori les chercheur-e-s est une drôle de conception de la recherche, et de la démocratie.

(18) Je relate ici une recherche particulière, et empirique, effectuée au début des années 1990. Ces analyses ont été, en partie, confirmées dans notre étude collective en 2005 (Welzer-Lang, Le Quentrec, Corbière, Meidani, Pioro). Reste maintenant, et dans le détail, à étudier comment hommes et femmes essaient de manière pragmatique et empirique de dépasser ces oppositions qui peuvent apparaître binaires.

(19) Question que pose aussi François de Singly (2007).

(20) Je ne reprendrai pas ici les débats sur le « travail du sexe », ni sur la négation et la victimisation des paroles de femmes dès qu’elles travaillent et oeuvrent — comme Grisélidis Réal a pu le faire — dans le commerce du sexe. D’excellents travaux sont éclairants sur ce thème. En particulier les analyses croisant aujourd’hui sexe, « Race » et classe. [Françoise Guillemaut, Stratégies des femmes en migration : pratiques et pensées minoritaires, repenser les marges au centre, Thèse de sociologie, Université Toulouse Le-Mirail, Janvier 2007].

(21) Et je n’intègre pas non plus le « service sexuel » dans le travail domestique comme différents textes ont pu le faire dans les années 70.

(22) Welzer-Lang Daniel Mathieu Lilian, Barbosa Odette, 1994 : Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Anne-Marie Métaillé.

(23) Voir ainsi les excellents travaux de Louis-Georges Tin [2008, L’invention de la culture hétérosexuelle, Paris, Autrement], la publication d’ouvrages collectifs : Deschamps Catherine, Gaissad Laurent et Taraud Christelle, 2009, (dir), Hétéros, discours, lieux, pratiques, Paris, EPEL.

(24) Institut de la statistique du Québec. La violence conjugale envers les hommes et les femmes au Québec et au Canada, 1999, Québec, 2003 ; Laroche, 2005. En fait dès que l’on applique les mêmes questions sur les violences perçues aux hommes et aux femmes, on se rend compté des biais de certains travaux qui ne s’intéressaient qu’aux femmes ; Sophie Torrent, 2003, L’homme battu, Un tabou au coeur du tabou, Éditions Option Santé. Ce livre est l’édition d’un mémoire réalisé au Département de travail social et des politiques sociales de l'Université de Fribourg (Suisse).

(25) Dans ce courant de pensée on trouve les travaux de Robert Connell, Gilles Tremblay, Michael Kimmel, Michel Dorais, Gilles Rondeau, Christine Castelain-Meunier, Germain Dulac, etc. On trouve des textes de ce courant dans l’ouvrage de synthèse que j’ai coordonné à Toulouse en 2000 : Welzer-Lang (dir), Nouvelles approches des hommes et du masculin, PUM (Presses Universitaires du Mirail).

(26) Voir ainsi la revue Intervention (2002) oubliée au Québec, remise à jour actuellement (nouvelle publication : 2010).

(27) Le mainstreaming est une posture qui refuse de faire de la question des femmes et de leur domination une analyse spécifique et différenciée. Le mainstreaming, mis en valeur par les différentes instances de l’Europe, propose d’intégrer la question des femmes dans l’ensemble des politiques publiques sous le qualificatif de « genre ».

(28) Et bien sûr, il s’agit ici d’un trait d’humour !

(29) Dans les débats d’idées actuels, on sous-estime sans doute la place qu’occupent certains corps de professionnel-le-s, de groupes qui se proclament militants, structurés et légitimés autour de l’évidence de la domination masculine et de sa reproduction, voire son accentuation.

(30) Sur la contestation des chiffres avancés et les précisions concernant les violences physiques, voir l’article : de Hervé Lebras, et Marcela Iacub : « homo mulierilupus ? » in Les temps modernes, n°623, pp 112-134, 2003. Ces auteur-e-s expliquent l’imprécision des définitions adoptées par l’équipe ENVEF dirigée par Maryse Jaspard et privilégient la prise en compte des violences physiques.

(31) Courtanceau Roland ,2006, Auteurs de violence au sein du couple : prise en charge et prévention, Paris, Rapport au Ministère de la cohésion sociale et de la parité, La documentation française.

(32) D’autres, notamment parmi les militantes qui accueillent les femmes victimes de violence, ont toujours exprimé la peur que le subventionnement de tels centres vienne diminuer leurs propres subventions. Ces craintes, légitimes, ont été facilement résolues dans des pays comme le Québec. Il en va de même sur le contenu de l’intervention auprès des hommes violents qui, bien entendu, ne doit pas conforter les présupposés sexistes qui légitiment violence et contrôle.

(33) De plus, nous savons depuis longtemps comment la prison est criminogène, comment elle produit de la récidive. Et ce, d’autant plus que nos prisons sont structurées elles-mêmes par la violence masculine, légitime ou non, régulées par l’abus dit sexuel entre détenus (Welzer-Lang, Mathieu, Faure, 1996).

(34) Je n’ai d’ailleurs jamais entendu les critiques dont parle le texte de Yeun L-Y sur ce réseau précis. Le Réseau Européen d’Hommes Proféministes (www.europrofem.org) a été créé en liens avec des féministes universitaires de la francophonie, et l’équipe Simone de l’université Toulouse Le-Mirail.

Je me suis longuement interrogé sur le sens des propos de Yeun L-Y quand il cite le n°9-10 de La revue d’en face (éd. Tierce) publié en… 1981 pour critiquer le réseau de… 1995.  Je sais que certaines astrologues célèbres sont devenues des sociologues, mais quand même !

Pour mémoire il s’est agi d’une controverse entre les premiers groupes d’hommes antisexistes, notamment ceux regroupés dans la revue Types, Paroles d’hommes, et certaines femmes féministes qui accusaient ces hommes, en se regroupant, de vouloir récupérer un pouvoir mâle contesté. La controverse se conclut alors par un texte de Pierre Colin et Claude Barillon intitulé : « Non réponse, Pas de réponse », et commençant par : « Y en a marre. Y a plus d'abonnés.

Il faudra attendre le colloque « Les hommes contre le sexisme » organisé en octobre 1984 par Types et A.R.DE.CO.M (association de recherche et de développement de la contraception masculine) pour que des échanges entre femmes féministes et hommes anti-sexistes réapparaissent [on lira les textes précis de la controverse dans Les hommes et le masculin, Petite collection Payot, pages 88-91].

Quel sens prend donc le rappel de cette controverse ? Est-ce à dire qu’en 2010, pour Yeun L-Y,  il n’est à nouveau plus possible de mener des analyses et/ou des combats communs ? La présence sur le terrain de l’antisexisme de collectifs mixtes se réclamant du féminisme semble contredire cette affirmation.

(35) http://www.ladominationmasculine.net/petition-des-hommes.html

Même si je trouve l’initiative sympathique, je n’ai pas signé cet appel qui me semble un peu trop autoproclamatoire et facile. 35 ans après que les premiers hommes se soient déclarés contre le sexisme, la domination masculine ! 25 ans après le colloque : « Les hommes contre le sexisme » ! 19 ans après que Pierre Bourdieu ait écrit ce remarquable article sur la même domination masculine ! 11 années après qu’on ait lancé — sans succès — la campagne du Ruban Blanc contre les violences faites aux femmes ! Autant, il est important d’affirmer des grands principes (luttes contre les violences, solidarité..), autant il me semble que nous devrions aller plus loin. En particulier, réfléchir à comment de notre position d’hommes (antisexistes), nous pourrions aider les autres hommes qui n’ont pas encore cette prise de conscience à changer. Après tout, la conscience de la domination masculine n’est jamais spontanée. Elle est même souvent produite par une rencontre, souvent une femme féministe. Les lieux d’accueil des hommes sont aussi des moments possibles pour une prise de conscience masculine.

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