Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
30 juin 2007 6 30 /06 /juin /2007 04:57

Diffamation contre Daniel Welzer-Lang, Professeur de sociologie à Toulouse

Communiqué de Daniel Welzer-Lang

Suite à des plaintes que j’ai déposées, et après une longue instruction, le Ministère Public poursuivait le 14 mars les collègues qui m’ont diffamé au moment de l’obtention de mon poste de Professeur de sociologie en études « genre » à Toulouse.

Le jugement a été rendu le 30 mai 2007.
Tout en reconnaissant que les propos tenus contre moi étaient diffamatoires,
— d’une part, le Tribunal a estimé qu’il n’a pas été régulièrement saisi des poursuites visant les 6 membres de l’ANEF en raison de la mauvaise rédaction d’un réquisitoire supplétif du Parquet dirigé contre elles.
—d’autre part, les deux responsables de l’AVFT ont été relaxées au bénéfice de la bonne foi.

Ce jugement appelle de ma part les remarques suivantes :
— D’abord rappelons que contrairement à ce qu’ont voulu penser ou croire certaines personnes, c’est bel et bien à mon initiative que ce procès a eu lieu et non à la diligence de mes détractrices.
L’avantage de ce procès a été enfin de savoir en quoi consistaient les accusations contre moi. Puisque depuis le début des rumeurs me concernant, sous prétexte de protection des victimes, à aucun moment,  il ne m’avait été possible d’en connaître la teneur.


— En second lieu, il résulte, tant dans l’instruction, que dans l’audience, qu’après avoir fait le tour de France pour recueillir des témoignages contre moi, personne n’a été cité pour prouver la « vérité » des faits invoqués. Je rappelle à cet égard que les prévenues avaient dix jours, à compter de la citation qui leur a été délivrée fin novembre, pour présenter la preuve des faits qu’elles m’imputaient. Or « l’exception de vérité » n’a pas été invoquée par mes détractrices ! A noter que parmi les prévenues et témoins se trouvait l’ensemble de la chaîne des pouvoirs en sociologie (de Toulouse au National), ce qui relativise fortement les allégations selon lesquelles j’aurais le pouvoir d’empêcher les témoignages. C’est d’ailleurs l’inverse qui s’est produit  puisqu’une étudiante qui a refusé de quitter ma direction s’est vue exclue de facto de son équipe de recherche.


Seule la « bonne foi »  (comme d’ailleurs la nullité de la procédure), a été invoquée et plaidée : il  s’agissait alors non pas de savoir si les faits allégués étaient vrais ou faux mais simplement d’apprécier si ceux qui les dénoncent ont pu y croire à partir des informations en leur possession.


Au tribunal, le 14 mars par écrit et de vive voix les personnes poursuivies n’ont pu rapporter que quelques rares anecdotes ne pouvant en aucun cas, et de quelque manière que ce soit constituer des faits d’harcèlement sexuel. Ces anecdotes étant transformées au gré de chaque témoignage. Nous avons ainsi vu les mêmes types de témoignages circuler, se déformer d’une personne à l’autre en modifiant le cadre, les détails, les effets, les dates. Systématiquement les reproches qui m’ont été adressés ont été transformés par celles, ceux qui ont témoigné de ouï-dire pour légitimer les accusations contre moi. Quand d’autres témoignages « anonymes », les plus nombreux ont purement et simplement  été inventés, la très grande majorité des témoignages venait dire explicitement «  On m’a dit que… ». Bref, une forme habituelle de témoignages lorsque nous avons affaire à une rumeur.
Et un acharnement contre moi.

Et, bien sûr, ont été exposés des inexactitudes, voire des fantasmes sur mes méthodes de terrain, et un débat inachevé sur la « méthode » de recherche en sociologie qui s’est focalisé sur l’échangisme et le Cap d’Agde de 1996 à 1997. Oubliées les rencontres de préparation où il était décrit par avance ce qu’on allait observer au camp naturiste, oubliées les réunions quotidiennes de l’équipe de recherche sur le terrain (y compris parfois en se réunissant de manière distincte les hommes et les femmes de l’équipe), oublié l’immense journal de terrain collectif, oubliés les interminables débats sur la méthode que nous avons entretenus pendant des années. La victimisation systématique des femmes aboutit à dire que toute présence pour enquête de salariée ou de chercheuse sur ces terrains devient une violence inacceptable. On retrouve ici (avec parfois les mêmes personnes dites abolitionnistes) les débats contradictoires qui  circulent sur les rapports entre prostitution des femmes, violence et « travail du sexe » dans lequel d’autres personnes  de mon entourage  ont été insultées. Le fait qu’un sociologue doive justifier sa méthode au tribunal ouvre peut-être une drôle de période pour la sociologie en France.

Pour ma part, tout en jugeant critiquable le motif de bonne foi devant des témoignages manifestement inexacts et contradictoires, je ne contribuerai pas à la surenchère sur cette histoire. D’une part, nonobstant certains dérapages actuels, je ne considère ni l’ANEF, ni l’AVFT comme des organisations nuisibles, en particulier pour le développement  des études sur les femmes, ou la défense de celle-ci. D’autre part, il me semble temps d’ouvrir largement les débats sur les questions posées à l’occasion de ce procès où, je le rappelle, tantôt on m’a reproché une trop grande proximité avec les étudiantes, qualifiée à tord de « harcèlement », tantôt on a voulu invalider — et souvent sans les connaître, ni même en avoir discuté avec moi — mes méthodes de recherche en critiquant ma « déontologie ».
La rumeur a ainsi rebondi d’un reproche à l’autre…

Les questions posées sont politiques.
Beaucoup de personnes m’ont interrogé sur le fond de cette histoire.
C’est dans l’analyse des critiques et des reproches plusieurs fois répétés dans les témoignages que peut aussi se lire le sens de cette affaire. Ce qui est stigmatisé est une manière différente de travailler qui sort de l’académisme  traditionnel.

Comment ne pas lire les reproches et accusations concernant le tutoiement des étudiantes, les moments de convivialité entre enseignant-e-s et étudiant-e-s comme la montée de l’Ordre moral qui veut disqualifier les acquis de Mai 68 ? Régimenter la hiérarchie universitaire ? Menacer les innovations pédagogiques ?

Comment ne pas lire les reproches et accusations concernant les fonctionnements associatifs de groupe de recherche qui ont tenté de mener de front recherches universitaires et luttes sociales contre le sida, l’homophobie, les violences faites aux femmes… comme le retour de l’académisme, l’éviction des recherches-action chères aux mouvements sociaux, la tentative d’effacer les années sida où les tenant-e-s des analyses dites abolitionnistes sur la prostitution se sont vu-e-s contesté-e-s  par les travailleurs et travailleuses du sexe ?
 
Comment ne pas lire les reproches et accusations concernant l’embauche d’étudiant-e-s, leur participation comme chargé-e d’étude payé-e-s à des recherches subventionnées (ce qui a permis à plusieurs d’entre eux/elle de payer leurs études), comme la tentative actuelle de nous imposer un cadre unique et normatif d’études et de carrières dites scientifiques ?

Comment ne pas lire les reproches et accusations concernant le terrain « échangisme », sa diabolisation comme lieu de toutes les violences, celles réelles que j’ai déjà décrites, mais surtout celles fantasmées, comme la montée en puissance, sous prétexte de lutte contre les violences, d’une nouvelle « hétérophobie » où toute tentative de dépasser l’hétérosexualité normative du deux, du couple, est déconsidérée d’avance ?

Comment ne pas lire les reproches et accusations concernant la méthodologie sur le terrain échangiste par des collègues spécialistes des grandes enquêtes… par téléphone, comme une volonté d’étouffer la recherche empirique, l’observation participante, l’imagination sociologique au profit d’études standardisées, aseptisées, médicalisées ?

Comment ne pas lire les reproches et accusations concernant les études sur les terrains naturistes où la nudité est de rigueur comme la tendance à vouloir à nouveau corseter le corps des femmes et des hommes ?


Que certaines personnes ne me trouvent pas sympathique ne me pose aucun problème. La vocation des chercheur-e-s n’est pas d’être aimé-e-s ou adulé-e-s. Depuis mon entrée dans le monde universitaire, ma carrière est marquée par de tels soubresauts où je passe alternativement du statut de sociologue maudit à celui de visionnaire. Et réciproquement.

Tout ceci, nécessite débats, et confrontations
Or, systématiquement, utilisant tantôt les rumeurs les plus folles sur mon compte, tantôt les textes et déclarations me visant, des démarches ont été entreprises auprès des organisateurs et organisatrices de colloques et de séminaires, des responsables des appels d’offres de recherche pour provoquer mon éviction du champ des débats et, in fine, refuser les débats. C’est ainsi que la recherche sur les gais-beurs n’a pas pu se réaliser.

Ces manœuvres sont concomitantes au rétrécissement progressif de ce qui se présente comme le champ des études genre aux seules analyses des femmes, et à leur victimisation. Elles sont aussi parallèles aux insultes, calomnies, agressions, d’autres collègues qui essaient de travailler sur les transformations du masculin que l’on tente d’invalider. Pourtant, comment pourrait-on faire l’économie des analyses sur les hommes, leurs transformations, leurs doutes, leurs résistances au changement ou au contraire leurs tentatives de changements ?

L’époque actuelle est marquée par la marche vers l’égalité des sexes, les transformations actuelles du genre, son début d’éclatement, la lutte contre des discriminations que subissent les femmes, et les personnes (femmes, hommes ou transgenres) qui ne situent pas dans l’hétérosexualité normative, l’articulation entre les questions que posent le système de genre et la « colorisation » et la « racialisation » de la question sociale (en particulier l’analyse critique des effets du colonialisme)… Dans ce vaste champ, les recherches et débats doivent se démultiplier.
 
Pour ma part, je continuerai à travailler sur…
    Les rapports sociaux de sexe et de genre
- les questions de l’accompagnement social des hommes aux changements, en particulier l’accueil des hommes violents. Comment, par exemple, accompagner socialement les 400 000 hommes qui frappent leur compagne ?
- les analyses critiques de l’instrumentalisation des questions liées aux violences sexistes au profit d’un nouvel Ordre moral
- les révolutions anthropologiques que nous sommes en train de vivre sur la question des parentalités, des conjugalités complexes…
- les sexualités non-hétéronormatives, etc.

J’invite tous ceux et toutes celles que ces questions intéressent à continuer à débattre ensemble.
Oui, j’ai obtenu et exerce un poste en études genre ! Oui, ces postes ne sont pas réductibles aux seules chercheuses qui travaillent, ou ont travaillé sur les femmes. Oui, les luttes de pouvoir à l’Université (et ailleurs) sont dures et complexes.
Les études sur le genre doivent quitter les différentes chapelles pour s’ouvrir aux diversités de pratiques, de situations et d’origines sociales, d’orientations et de goûts sexuels ; aux croisements avec les travaux sur les migrations.

Les débats sur le harcèlement sexuel qui a été le motif invoqué à posteriori par les prévenues pour justifier leurs écrits n’en sortent pas enrichis, bien au contraire. Même s’ils constituent un thème mobilisateur. Le nouveau moralisme et la victimologie qui assignent aux femmes une place d’éternelles mineures ont encore gagné du terrain.


Daniel Welzer-Lang

Ce texte est diffusé sur : http://daniel.welzer-lang.over-blog.fr/

Repost 0
25 juin 2007 1 25 /06 /juin /2007 07:30
Ce texte a  été écrit en 2001, au cours de  la campagne des Motivé-e-s à  Toulouse

dwl

Déviriliser la vie politique, le politique, et la politique

    Je serais artiste, je chanterais le monde : la vie d'ici, les humiliations subies et celles imposées à mes proches, connu-e-s ou inconnu-e-s, mais aussi le souffle de révolte qui donne l'énergie de penser demain…
    Je suis homme, sociologue et Motivé-e, personne n'est  parfait.
   
    Dans l'esprit qui a animé la Commission Pour Une Société Non Sexiste, et pour alimenter les débats d'après campagne, dans le cadre de la Diversité d'Eté ou ailleurs, il m'a semblé intéressant de jeter quelques idées sur le papier. Essayer de mettre en relation les luttes contre la domination masculine, contre le machisme et la virilité obligatoire, les recherches que nous menons sur les situations des femmes et des hommes avec le/la politique.

    Bref, alimenter, à ma manière nos débats. Ces mêmes débats qui nous permettent de penser un monde différent, ici et là-bas, maintenant et plus tard…


                        Daniel Welzer-Lang
Août 2001,
   

Penser la politique autrement… en intégrant les rapports hommes/femmes, les femmes, mais aussi les hommes, ce que l'on appelle le genre.

L'objectif de ce texte est d'essayer d'aider à réfléchir ce que pourrait être la politique « Autrement ». En particulier de mettre des mots sur des idées communes que nous avons agitées ensemble. Notre démarche collective à Motivé-e-s a, lors de la campagne et après, d'accepter nos différences, nos histoires particulières, de ne laisser personne hors de l'analyse. Ainsi, il n'a jamais été question de ne pas écouter et intégrer dans nos analyses et propositions les jeunes de quartiers, y compris les sœurs (moins visibles) des garçons, les immigré-e-s sans papier, les artistes…
Or, lors de la fureur électorale, nous avons bien souvent été obligé-e-s de courir entre deux rencontres, entre deux diffusions ou fêtes, sans toujours avoir le temps d'écrire nos idées, d'expliciter ce qui sous-tendait nos analyses et nos prises de position. Souvent, de manière très pragmatique, face à un événement, un discours, nous avons réagi au plus vite, proposé autre chose… D'une manière générale, nous avons fait l'économie des textes.

Aujourd'hui une réflexion me semble urgente. Pourquoi ?
    — D'une part pour briser les résistances masculines aux changements, ce qui contribue à freiner les aspirations des femmes à vivre autrement et, en même temps, pour aider les hommes à changer, les accompagner. En particulier ceux qui manifestent des difficultés à vivre les changements.

    — D'autre part, pour faire évoluer la politique, le politique en lui offrant un cadre au plus proche de la vie quotidienne des hommes et des femmes ; ce qui contribue à accompagner la révolution mise en place par le mouvement féministe. Notamment en balayant les obstacles qui limitent l'entrée des femmes, comme citoyennes à part entière dans le politique, y compris dans la mouvance Motivé-e-s.



L'histoire d'une commission
Souvenons-nous : à la première Assemblée Générale, quelques personnes (5, si je me souviens bien) proposent d'ajouter à la liste des commissions proposées par ceux et celles qui avaient préparé cette rencontre, une commission de plus : sur le sexisme. De suite, nous précisions qu'il n'était pas question de faire une nouvelle « Commission Femmes », que pour nous, celles et ceux qui voulions intégrer cette question dans la campagne, la lutte contre le sexisme ne concernait pas que les femmes, mais aussi les autres  : les hommes.

    Pourquoi une commission contre le sexisme  et non pas une commission Femmes ?
Cette réaction visait à refuser le consensus qui semble aujourd'hui exister sans même qu'il n'y ait eu un débat quelconque à ce propos.
La parité hommes/femmes, l'amélioration du mode de vie des femmes, leur participation citoyenne, les revendications salariales égalitaristes… seraient le problème des femmes, et des quelques « amis-hommes » qu'elles ont su se faire au cours de plus de trente années de luttes. Mais ce n'est jamais le problème « des » hommes, encore moins celui des rapports entre ces hommes et la virilité.
Or, au delà des différences biologiques — le fait d'avoir ou pas quelques centaines de grammes de chair entre les jambes ou entre les épaules — la question est d'abord sociale. C'est bel et bien parce que des femmes s'occupent du domestique que des hommes peuvent faire de la politique, et sans conteste parce que les hommes raptent les postes de pouvoir que les femmes ont tant de difficulté à y accéder… Bref la question est celle de la distribution des pouvoirs et de la lutte (conjointe) contre la domination masculine.


Inégalité/domination
    Quand il y a une (bonne et belle)  tarte, que les hommes prennent huit part et distribuent une part aux femmes, il faut que les hommes apprennent à en prendre moins,  à partager…A nous de leur faire comprendre qu'on vit mieux sans diabète, sans cholestérol… Bref que partager la tarte n'est pas sans bénéfice secondaire… Surtout pour ceux, celles qui aiment manger en altérité…

Beaucoup de texte aujourd'hui nous parlent d'inégalités persistantes, d'accès inégal… Crions le bien fort, il ne s'agit pas uniquement d'une question d'inégalité entre les sexes. Si inégalité il y a, c'est parce que, encore aujourd'hui, un groupe (les hommes) s'attribuent la majorité des hauts salaires, des postes politiques (le droit de légiférer), des postes dans la police et l'armée (le droit de réprimer), « exploitent » le travail domestique gratuit de leur conjointe (pour ceux vivant en couple) utilisent les violences comme formes de contraintes de leurs proches, etc.
Nous sommes bel et bien dans un système où perdure la domination masculine. Et c'est bien cette domination des hommes qui est aujourd'hui vacillante.
Précisons de suite qu'être dominant, comme homme, ne signifie pas être « un salaud », un « monstre ». Qu'en plus, l'âge, l'origine ethnique, la classe sociale sont des facteurs qui interfèrent sur le pouvoir dont chaque homme peut disposer.

Cette base était  implicite et évidente
    — pour les femmes du Mouvement des Femmes de Toulouse qui ont adhéré collectivement à Motivé-e-s, les mêmes qui, autour de l'APIAF, du Collectif pour le Droit des Femmes, etc. se battent depuis plusieurs années contre les violences faites aux femmes, le sexisme…
    — les quelques hommes qui, dès le début ont travaillé avec elles.

Souvent nos positions, communes et discutées à la commission ont été incomprises. Le temps limité, l'ampleur du travail à réaliser ne nous ont pas toujours donné l'énergie d'expliquer. Expliquer comment l'analyse globale, la lutte contre la domination masculine et les critiques sur les « manières de faire » étaient liées. Notamment dans la critique de la virilité.

    J'aimerais reprendre cette discussion à partir de 5 événements que l'on a vécus à Motivé-e-s. Montrer que la critique de la virilité obligatoire est, et doit être, quotidienne dans nos pratiques. Pour le bien de toutes, de tous et la marche conjointe vers une « Autre » société : une société non-raciste, non-sexiste, non-  homophobe où chacun-e puisse vivre sans être opprimé-e ou discriminé-e pour quelque raison que ce soit.


La virilité en question
D'abord, rassurons ceux qui pourraient être inquiets. Et, il y en a…
En critiquant la virilité obligatoire, il n'est bien évidemment pas question de castrer les hommes, ni les hommes motivé-e-s, ni les autres. Le fait de bander, de désirer des femmes, des hommes, ou les deux (voir plus loin) n'est pas en cause. La manière de le faire, oui !

Qu'est-ce que la virilité ?
Dans le Dictionnaire critique du féminisme,  paru aux PUF en novembre 2000, avec Pascale Molinier (CNAM/Paris), nous la définissions ainsi :
La virilité revêt un double sens :
1) les attributs sociaux associés aux hommes, et au masculin : la force, le courage, la capacité à se battre, le “ droit ” à la violence et aux privilèges associés à la domination de celles, et ceux, qui ne sont pas, et ne peuvent pas être, virils : femmes, enfants…
2) la forme érectile et pénétrante de la sexualité masculine. La virilité, dans les deux acceptions du terme, est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes au cours de leur socialisation pour qu'ils se distinguent hiérarchiquement des femmes. La virilité est l'expression collective et individualisée de la domination masculine.

 

Avons-nous été, sommes nous en dehors de ce débat ? Non.

J'utiliserai 4 exemples commentés, tirés de notre expérience commune, pour le montrer et avancer dans nos réflexions.

1er exemple : Imposer son point de vue par la force, la violence des interventions

Rappelons-nous : la première Assemblée Générale, la même où Rachida juste sortie d'un café du centre ville est venue dire de manière si émouvante combien la démarche Motivé-e-s était nécessaire, importante…
Tayeb distribuait le micro… Les débats se menaient…
Dans les faits, il s'agissait de la première rencontre publique de ceux et celles qui allaient devenir les Motivé-e-s. Beaucoup de monde : des jeunes, des moins jeunes, des hommes, des femmes, des gens aux couleurs différentes, dans tous les sens du terme. Certain-e-s venaient des luttes contre la mondialisation, d'autres des luttes liées à l'immigration et au post-colonialisme, des squats et mouvement d'artistes, du monde syndical, des associations féministes toulousaines, de l'extrême gauche officielle

Et le débat s'engagea. Avec très vite, de ma part, un double étonnement :
    — la Diversité des gens présents, et la volonté commune de faire autrement de la politique, de dire Ouste à Baudis et sa clique…   
    — la violence de certaines interventions.
Plusieurs militant-e-s d'une organisation d'extrême gauche présente au début de Motivé-e-s voulaient (déjà) débattre des places sur la liste, du second tour. Ce qui était leur droit légitime. La manière fut étonnante.

Nous avons eu droit à des interventions « en rafale » où, ce n'était pas tant les idées développées qui étaient importantes, que le rappel incessant par l'ensemble des intervenant-e-s de cette organisation  
    — de leur appartenance organisationnelle (« Moi aussi je suis membre de la XXX…» )
`    — qu'ils/elles étaient d'accord avec les positions de leur porte parole… (Moi aussi, je suis d'accord avec XXXX… »).

J'étais médusé, scotché à mon siège, ne sachant pas trop s'il fallait rire, rire d'une telle dérision de la démocratie, ou pleurer, pleurer d'une Énième tentative de putsch gauchiste visant à faire passer en force UNE position, sans débats possibles, sans écoute de l'Autre.
La suite, on la connaît. L'organisation en question est partie sous sa propre bannière.  Cette manière de débattre, de s'affronter, de faire passer son point de vue est « traditionnel » en politique. Qu'elle soit aujourd'hui, pour une partie congrue, effectuée par des femmes ne change rien. Elle rappelle la guerre entre hommes, que chacun doit s'efforcer de mener, sous peine de ne pas être considéré comme un homme. Un vrai…



La guerre entre hommes

    Dis-moi quel est ton coq de référence, je te dirai ton parti politique…
Etendons un peu le propos.
Combien de discours, d'interventions faites par les hommes n'ont comme unique objectif de montrer qu'ils sont présents et qu'ils ont raison ?


Sur la virilité en Politique

La politique, le politique sont encore masculins. Les hommes ont le pouvoir, les postes… et ont du mal à lâcher les privilèges associés à ces fonctions. Le politique est un concentré de pouvoirs masculins.
Les hommes, même ceux qui s'autoproclament « progressistes», quelle que soit leur couleur (verts, rouges, roses…) les copient, jouent aux jeunes coqs en guerre permanente, en luttes viriles pour être les premiers, les meilleurs, les plus forts, bref reproduisent ce que leur apprend la socialisation masculine… Affirmons ensemble, de suite, que nous sommes pour une autre manière de débattre, d'échanger. Que la discussion représente une forme d'échange où JE peux apprendre quelque chose de l'Autre. Nos points de vue, nos idées sont largement conditionnées par nos statuts, nos places sociales et notre appartenance de genre (être un homme, une femme). De tous temps, les riches  ont dit qu'ils avaient raison parce qu'ils avaient la connaissance, le savoir. Le fait qu'ils avaient connaissances et savoirs parce qu'ils étaient riches, qu'ils détenaient le pouvoir et que par conséquent, ils pouvaient décider eux-mêmes, entre-eux, ce qui était réellement la. connaissance et le savoir ne les a pas effleuré. Ce sont les catégories en lutte, les opprimé-e-s, les ouvrié-e-s, employé-e-s, les immigré-e-s, etc. qui ont contesté le pouvoir des riches, et les savoirs eux-mêmes.

De tous temps les hommes, riches ou non, ont pensé qu'ils avaient raison, qu'ils savaient comment conduire le monde, parce qu'ils étaient hommes. Un homme, un vrai homme, sait, fonce, dirige (le monde, mais aussi SA femme et SES enfants). Chaque homme, même celui qui n'appartient pas aux classes supérieures, reçoit les dividendes individuels de la domination masculine sous forme de droits qu'il exerce au dépend des non-hommes, des non-dominants : femmes, enfants…

La domination masculine a laissé de grandes traces dans nos débats.
Apprenons à rompre avec ces pratiques :
Ce n'est pas parce que je suis un homme que j'ai raison
Ce n'est pas parce que je suis un homme que je dois me mettre en valeur plus que les femmes
Ce n'est pas parce que je parle le plus fort que j'ai raison
Ce n'est pas parce que je monopolise la parole que mes propos sont plus justes…



2ème exemple :  L'enculé du local…


    Avant d'aller à une réunion — je ne me souviens plus laquelle — je passe au local de la rue des quêteurs. Vous savez notre local où nos camarades-filles tenaient, plus fréquemment que les garçons, les permanences.
    Comme souvent, en ces temps là, cela grouille de monde et chacun-e de commenter le dernier sondage, les rumeurs sur telle ou telle liste. Avec, cette ambiance si particulière qui constitua Motivé-e, qui fait que des gens qui ne connaissaient pas quelques semaines auparavant sont devenus amie-s, confident-e-s. Akim n'avait pas encore posé son affiche pour la création d'une commission sur le « parlé gras non sexiste», mais les murs montraient déjà les diffusions de tracts, les réunions à animer… Bref, un jour ordinaire pour la campagne électorale des Motivé-e-s.

    Et on se passait à tour de rôle un article où figurait une interview de Salah, notre tête de liste bien aimée que chacun-e commentait… La discussion a légèrement dévié et un garçon, membre de Motivé-e, a voulu résumer la position d'un de nos adversaire politique en disant : « Lui, c'est un enculé… ».

    Je me retourne rapidement, et lui dit très affectueusement qu'être enculé est une chose parfois agréable, en tous cas quand c'est fait avec douceur… Silence dans le local !
   
    Il me dit qu'il n'a rien contre les homosexuel-le-s, mais qu'il n'a pas fait d'études…
    Comme si la connaissance de la sodomie avait un rapport avec le niveau scolaire.
    Nous discutons et j'essaie de lui expliquer en quoi le fait de traiter des hommes d'« enculé » a rapport avec l'hétérosexisme, mais aussi avec la virilité, la même qui dévalorise les femmes…

La virilité, l'homophobie et les enculés

Bien sûr qu'à Motivé-e et dans toutes les listes qui se réclament du progressisme on soutient les luttes des homosexuel-le-s, des bisexuel-le-s, des transgenres. Nous pensons tous et toutes que la sexualité devrait être une affaire privée, que l'Etat, les Eglises ne devraient pas interférer dans les choix et les goûts sexuels qui sont, ou devraient, être des choses privées.
On reprendra cette question plus loin (voir exemple n° 5)

En quoi « enculé » est une insulte ?
Un homme, un vrai, un qui a des couilles, comme ont dit en langage populaire, est une mec actif. Un mec qui se bat, qui affirme haut et fort son honneur d'homme, sa parole, ses idées. Si être traité d'« enculé » est une insulte, c'est que la menace permanente qui pèse sur les hommes est d'être vu, traité, pensé, considéré comme… une femme. Ce sont les femmes qui sont pénétrées, voire enculées. Dans ce cas, dans la mesure où notre imaginaire viril nous pousse à associer la sodomie à la douleur, l'acceptation d'être pénétrée ainsi est sensé représenté un gage d'amour et/ou de soumission. De toutes façons, amour (des femmes) et soumission (aux hommes) sont liés dans notre imaginaire masculin.

Mais la peur pour un homme d'être pris comme une femme est une métaphore. Personne n'est dupe, un homme n'est pas une femme, on ne déplace pas si facilement quelques centaines de grammes de chair entre les jambes pour les placer entre les épaules. De plus, la création d'un vagin n'est pas chose aisée. Surtout dans notre société transphobe, où les transsexuel-le-s ont tant de mal à faire admettre leurs droits.
Donc, un homme n'est jamais une femme… Là se cache l'homophobie.

L'homophobie est la discrimination des qualités ou des défauts attribués à l'autre genre. La stigmatisation des hommes dits efféminés, ou des femmes qui veulent ressembler à des hommes. Notre société associe les hommes efféminés à des homosexuels et à des femmes. Les homosexuels mâles, eux-mêmes sont assimilés à des femmes, des folles, des tapioles…

Dans l'éducation masculine ce que j'appelle dans mes textes théoriques la Maison-des-hommes en référence aux travaux anthropologiques, les garçons sont socialisés dans le groupe des pairs, c'est-à-dire avec les autres garçons de leur âge. Dans ces groupes, qui se réunissent dans les cours d'école, dans les équipes de sports, au café, en bas des immeubles, les hommes pour prouver qu'ils sont des hommes, doivent prouver sans cesse qu'ils ne sont pas des femmes, qu'il en ont… Non seulement on apprend aux hommes à être en guerre permanente pour être le meilleur, le premier, le plus fort, mais on  va associer ces valeurs dites viriles au fétichisme phallique. Le sexe, et ses accessoires (les testicules) deviennent les emblèmes de la virilité. Et chaque homme de s'interroger (en général) sur la taille de son engin à prouver sa virilité.

Voilà un extrait d'un texte déjà écrit sur cette question en 1994.

La maison-des-hommes

Dans nos sociétés, quand les enfants-mâles quittent le monde des femmes [Ou des quelques hommes qui s'occupent des enfants en bas âges], qu'ils commencent à se regrouper avec d'autres garçons de leur âge, en général cela commence à l'école, ils traversent une phase d'homosocialité  [Que l'on peut définir comme les relations sociales entre les personnes de même sexe, à savoir les relations entre hommes ou les relations entre femmes], lors de laquelle émergent de fortes tendances et/ou de grandes pressions pour y vivre des moments d'homosexualité. Compétitions de zizis, marathons de branlettes (masturbation), jouer à qui pisse (urine) le plus loin, excitations sexuelles collectives à partir de pornographie feuilletée en groupe, voire même maintenant devant des strip-poker électroniques où l'enjeu consiste à déshabiller les femmes…  A l'abri du regard des femmes et des hommes des autres générations, les petits hommes s'initient entre eux aux jeux de l'érotisme. Ils utilisent pour ce faire, les stratagèmes, les questions (la taille du sexe, les capacités sexuelles) léguées par les générations précédentes. Ils apprennent et reproduisent alors les mêmes modèles sexuels quant à l'approche et à l'expression du désir .

Dès la prime enfance, à travers les revues pornographiques, les jeunes mâles apprennent que l'on peut fantasmer, s'exciter seul ou en groupe devant des figures de femmes, et que ces figures, ces représentations de personnes réelles (payées pour cela, mais les jeunes n'en ont pas toujours conscience) sont disponibles à leurs scripts sexuels. Ces images, de par leurs poses, les propos ou scenarii sexuels qu'on leur prête, aident à structurer un imaginaire sexuel où en achetant ces revues, les hommes achètent aussi le droit d'imaginer leur possession sexuelle. Les jeunes garçons apprennent alors à être « clients ».
La question du type d'imaginaire ne nous intéresse pas ici. Mais on retiendra qu'à travers cette socialisation pornographique les mâles apprennent à dissocier affects (produits de la rencontre entre deux personnes et des liens sociaux créés) et excitation sexuelle. On peut, et dans la maison-des-homme, on doit, être excité par les figures représentant des femmes disponibles à la sexualité du consommateur. Et cette sollicitation à la dissociation est renforcée par l'ensemble de nos mass-médias qui, à longueur de temps, nous signalent la "beauté" des femmes présentes sur les plateaux de TV, dans les films, les pubs…
Remarquons qu'en même temps que les mâles sont socialisés en clients, ils le sont dans un paradigme hétéronormatif où l'objet de désir est centré sur les femmes, leur pénétration ; ce qui dans l'idéel masculin signifie possession et soumission. Hétéronormativité intégrée au sein d'un fort vécu homosocial. Jean-Jean (2000) explique les difficultés qu'ont, par la suite, les hommes qui aiment les hommes à investir toute leur sexualité ; comment les homosexuels ou les bisexuels doivent se débrouiller seuls pour traduire la socialisation masculine hétérocentrée dans leurs goûts sexuels.
[Jean-Jean, 2000, « La cave des tantes » in D. Welzer-Lang (sous la dir) Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, pp 187-192.]
Plus tard, tout mâle sait qu'il peut, pour une somme modique, louer ou acheter les services sexuels d'une femme, d'un homme, ou d'un transgenre. Quand on observe les mâles en bandes qui rodent autour des personnes prostituées, on retrouve au sein de leur groupe cette ambiance homosociale particulière : ils chassent !
Seulement le secret qui lie les dominants entre eux (Godelier, 1982, Mathieu, 1985, Welzer-Lang, 2000) leur demande le silence. Dans un système viriarcal, à domination masculine, la sexualité extraconjugale de l'homme n'est aucunement contradictoire avec le contrat de fidélité du mariage.
[Godelier Maurice, 1982, La production des Grands Hommes, Paris, Fayard, réédition en 1996.
Mathieu Nicole-Claude, 1985, "Quand céder n'est pas consentir, des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie" in L'Arraisonnement des Femmes, essais en anthropologie des sexes, Paris, E.H.E.S.S, pp. 169-245.
Cer article est reproduit dans son excellent livre : Mathieu Nicole-Claude, 1991, L'anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes (recueil des principaux articles).]
Welzer-Lang Daniel, 2000a, « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin » in D. Welzer-Lang (sous la dir) Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, pp 109-138.]

Dans cette maison-des-hommes, à chaque âge de la vie, à chaque étape de la construction du masculin, est affecté une pièce, une chambre, un café ou un stade. Bref, un lieu propre où l'homosocialité peut se vivre et s'expérimenter dans le groupe de pairs. Dans ces groupes, les plus vieux, ceux qui sont déjà initiés par les aînés, montrent, corrigent et modélisent les accédants à la virilité. Une fois quitté la première pièce, chaque homme devient tout à la fois initiateur et initié.


Apprendre à souffrir pour être un homme. A accepter la loi des plus grands
Apprendre à être avec des hommes, ou ici dans les premiers apprentissages sportifs à l'entrée de la maison-des-hommes, à être avec des postulants au statut d'homme, contraint le garçon à accepter la loi des plus grands, des anciens. Ceux qui lui apprennent et lui enseignent les règles et le savoir-faire, le savoir-être homme. La manière dont certains hommes se rappellent cette époque et l'émotion qui transparaît alors, semblent indiquer que ces périodes constituent une forme de rite de passage.
Apprendre à jouer au hockey, au football, au base-ball, c'est d'abord une façon de dire : je veux être comme les autres gars. Je veux être un homme et donc je veux me distinguer de son opposé (être une femme). Je veux me dissocier du monde des femmes et des enfants.
C'est aussi apprendre à respecter les codes, les rites qui deviennent alors des opérateurs hiérarchiques. Intégrer codes et rites, en sport on dit les règles, oblige à intégrer corporellement (incorporer) les non-dits. Un de ces non-dits, que relatent quelques années plus tard les garçons devenus hommes, est que l'apprentissage doit se faire dans la souffrance. Souffrances psychiques de ne pas arriver à jouer aussi bien que les autres. Souffrances des corps qui doivent se blinder pour pouvoir jouer correctement. Les pieds, les mains, les muscles… se forment, se modèlent, se rigidifient par une espèce de jeu sado-maso avec la douleur. P'tit homme doit apprendre à accepter la souffrance — sans rien dire — pour intégrer le cercle restreint des hommes. Dans ces groupes monosexués s'incorporent les gestes, les mouvements, les réactions masculines, tout le capital d'attitudes qui serviront à être un homme.

Dans les tous premiers groupes de garçons, on "entre" en lutte dite amicale (pas si amicale que cela si l'on en croit le taux de pleurs, de déceptions, de chagrins enfouis que l'on y associe) pour être au même niveau que les autres, puis pour être le meilleur. Pour gagner le droit d'être avec les hommes ou d'être comme les autres hommes. Pour les hommes, comme pour les femmes, l'éducation se fait par mimétisme. Or le mimétisme des hommes est un mimétisme de violences. De violence d'abord envers soi, contre soi. La guerre qu'apprennent les hommes dans leurs corps est d'abord une guerre contre eux-mêmes. Puis, dans une seconde étape, c'est une guerre avec les autres  [Je n'insiste pas ici sur l'ineptie du discours qui tend à prouver que les mères sont responsables des violences commises par leurs enfants mâles sous prétexte qu'elles les auraient éduqués ainsi. Ce ne sont pas les femmes qui contrôlent la maison-des-hommes, mais bel  et bien les hommes eux-mêmes. Ce qui n'empêchent pas certaines mères de cautionner ce sytème, quand d'autres font tout pour protéger leurs mâles de ce type de pratiques].

Articulant plaisirs, plaisirs d'être entre hommes (ou hommes en devenir) et se distinguer des femmes, plaisirs de pouvoir légitimement faire "comme les autres hommes" (mimétisme) et douleurs du corps qui se modélise, chaque homme va, individuellement et collectivement, faire son initiation. Par cette initiation s'apprend la sexualité. Le message dominant : être homme, c'est être différent de l'autre, différent d'une femme.De plus j'ai montré dans mes enquêtes sur le viol comment l'analyse de « la première pièce » de la maison-des-hommes, ce que j'ai nommée le vestibule de la « cage à virilité » est un lieu à haut risque d'abus. Elle fonctionne, semble-t-il, comme un lieu de passage obligé qui est fortement fréquenté. Un couloir où circulent tout à la fois de jeunes recrues de la masculinité, les petits hommes qui viennent juste de quitter les jupons de leurs mères [ou plus rarement de leurs pères], à côté d'autres p'tits hommes fraîchement initiés qui viennent — ainsi en convient la coutume de cette maison — transmettre une partie de leur savoirs et de leurs gestes. Mais l'antichambre de la maison-des-hommes est aussi un lieu, un sas fréquenté périodiquement par des hommes plus âgés. Des hommes qui font tout à la fois figures de grands frères, de modèle masculin à conquérir par p'tit homme, d'agents chargés de contrôler la transmission des valeurs. Certains s'appellent pédagogues, d'autres moniteurs de sports, ou encore prêtres, responsables scouts… Certains sont présents physiquement. D'autres agissent par le biais de leurs messages sonores, de leurs images qui se manifestent dans le lieu. Ceux-là sont dénommés artistes, chanteurs, poètes. En fait, parler de "la première pièce" de la maison-des-hommes constitue une forme d'abus de langage. Il faudrait dire : les premières pièces, tant est changeante la géographie des maisons des hommes. A chaque culture ou chaque micro-culture, parfois à chaque ville ou village, à chaque classe sociale, correspond une forme de maison-des-hommes. Le thème de l'initiation des hommes se conjugue de manière extrêmement variable. Le concept est constant mais les formes labiles.

Le masculin est tout à la fois soumission au modèle et obtention des privilèges du modèle. Certains aînés profitent de la crédulité des nouvelles recrues, et cette première pièce de la maison est vécue par de nombreux garçons comme l'antichambre de l'abus. Et cela dans une proportion qui, à première vue, peut surprendre .
[Au Québec, en 1984, un comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes [la commission Badgley] signalait qu'à côté du nombre extrêmement limité de plaintes pour viols d'hommes, une étude canadienne montrait qu'une femme sur 2 et un homme sur 3 reconnaissent avoir été victimes d'actes sexuels non désirés. (42,1 % des personnes au Canada et 40,2 au Québec). La plupart des personnes ont été agressées pendant leur enfance ou leur adolescence. Pour une discussion sur les données françaises, non contradictoires avec l'étude québécoise, on se référera à mon texte sur l'homophobie (1994).
[Welzer-Lang Daniel, 1994, L'homophobie, la face cachée du masculin, in Welzer-Lang D., Dutey P-J., Dorais M. : La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Paris, Montréal, V.L.B, pp 13-92]
Non seulement, je l'ai dit, p'tit homme commence à découvrir que pour être viril, il faut souffrir, mais dans cette pièce (ou dans les autres, il ne s'agit ici que d'une métaphore), le jeune garçon est quelquefois initié sexuellement par un grand. Initié sexuellement, cela peut aussi vouloir dire violé. Etre obligé — sous la contrainte ou la menace — de caresser, de sucer ou être pénétré de manière anale par un sexe ou un objet quelconque. Masturber l'autre. Se faire caresser… On comprend que les hommes à qui une telle initiation est imposée en gardent souvent des marques indélébiles.

Tout semble indiquer dans les interviews réalisées dans l'étude sur l'homophobie, puis dans celle sur la prison (cf. mon livre violences et sexualités en Prison édité par l'Observatoire International des Prisons) que beaucoup d'hommes qui ont été appropriés par un autre homme plus âgé n'ont de cesse que de reproduire cette forme particulière d'abus. Comme s'ils se répétaient : « Puisque j'y suis passé, qu'il y passe lui aussi ». Et l'abus, outre les bénéfices qu'il procure, revêt alors aussi une forme d'exorcisme, une conjuration du malheur vécu antérieurement. Puis, au fil des ans, quand le souvenir de la douleur et de la honte s'estompe enfin quelque peu, l'abus initial fonctionnerait comme élément de compensation, un peu comme l'ouverture imposée d'un compte bancaire ; les autres abus perpétrés représentant les intérêts que vient réclamer l'ex-homme abusé. Cela vaut tant pour les abus réalisés à l'encontre des hommes que dans d'autres lieux à l'encontre des femmes.

D'autres se blindent. Ils intègrent une fois pour toutes  [Ou, plus exactement, pour un temps plus ou moins long dépendant de la capacité à les écouter et à leur rendre justice. Tout homme abusé est culpabilisé et se responsabilise de ce qu'il a vécu. Il a été incapable de se défendre. Il a échoué face à la règle première des hommes qui commande de ne pas se faire mettre, ou se faire avoir. Outre les traumatismes physiques, la honte est grande d'avoir été piégé, d'avoir été pris "comme une femme".] que la compétition entre hommes est une jungle dangereuse où il faut savoir se cacher, se débattre et où in fine la meilleure défense est l'attaque.

J'évoque ici les abus (dits) sexuels [Il faudrait plus exactement parler d'abus sexués. C'est-à-dire d'abus qui réfèrent à la domination des sexes et à leurs constructions sociales. Pour les victimes de viols, l'agression est rarement sexuelle. Même si j'ai entendu quelques hommes me dire que le premier abus vécu leur a révélé leur homosexualité, les mêmes sont unanimes à dire qu'ils auraient préféré être initiés autrement. Bien plus, à cause de l'abus, certains s'interdisent pendant un laps de temps plus ou moins long, d'accepter leurs désirs sexuels pour d'autres hommes] . Ils sont bien réels et en nombre très important. Les recherches futures nous en révéleront les formes, la fréquence et les effets à courts, moyens et longs terme. Avouons pour l'instant notre partielle incurie sur ce thème. D'autres formes d'abus sont quotidiennes, complémentaires ou parallèles par rapport aux abus sexuels. Elles en constituent d'ailleurs souvent les prémices. Des abus individuels, mais aussi des abus collectifs. Qu'on pense aux différents coups : les coups de poing, les coups de pieds, les "poussades". Les pseudo-bagarres où, dans les faits, le plus grand montre une nouvelle fois sa supériorité physique pour imposer ses désirs. Les insultes, le vol, le racket, la raillerie, la moquerie, le contrôle, la pression psychologique pour que p'tit homme obéisse et cède aux injonctions et aux désirs des autres, … Il y a donc un ensemble multiforme d'abus de confiance violents, d'appropriation du territoire personnel, de stigmatisation de tout écart au modèle masculin dit convenable. Toutes formes de violences et d'abus que chaque homme va connaître, tant comme agresseur que comme victime. Petit, faible, le jeune garçon est une victime désignée. Protégé par ses collègues, il peut maintenant faire subir aux autres ce qu'il a encore peur de subir lui-même. Conjurer la peur en agressant l'autre, et jouir alors des bénéfices du pouvoir sur l'autre, voilà la maxime qui semble inscrite au fronton de toutes ces pièces.

Ne nous y trompons pas. Cette union qui fait la force, cet apprentissage du collectif, de la solidarité, de la fraternité — les hommes d'un même groupe peuvent être assimilés à des frères — ne revêt pas que des côtés négatifs. Bien que dans la maison-des-hommes, la solidarité masculine intervienne pour éviter la douleur d'être soi-même victime, cette maison est le lieu de transmission de valeurs qui, si elles n'étaient pas au service de la domination, sont des valeurs positives. Prendre du plaisir ensemble, découvrir l'intérêt du collectif sur l'individuel, voilà bien des valeurs humanistes qui fondent la solidarité humaine.

Toujours est-il que dans la socialisation masculine, il faut pour être un homme, ne pas pouvoir être assimilé à une femme. Le féminin devient même le pôle repoussoir central, l'ennemi intérieur à combattre sous peine d'être soi-même assimilé à une femme et d'être (mal)traité comme tel.
Et on aurait tort de limiter l'analyse de la maison-des-hommes à la socialisation enfantine ou juvénile. Une fois en couple, l'homme tout en « assumant » sa place d'homme pourvoyeur, de père qui dirige la famille, de mari qui sait ce qui est bon, et bien, pour femme et enfants, continue à fréquenter des pièces de la maison-)des-hommes : les cafés, les clubs, voire parfois même la prison, où il faut toujours se distinguer des faibles, femmelettes, des « pédés», bref de ceux qui l'ont peut considérer comme des non-hommes.


Le masculin, les rapports entre hommes sont structurés à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. Ceux qui ne peuvent pas prouver qu'ils « en ont », sont alors menacés d'être déclassés et considérés comme les dominées, comme les femmes. « Ils en sont » dira-t-on à leurs propos ». Et ils vont être traités comme des femmes, servir de boucs émissaires, être violenté par les autres hommes.

Le fait d'être pris comme une femme, y compris abusé parfois sexuellement, est une menace qui s'exerce sur tous les hommes qui ne veulent pas, ou n'arrivent pas à faire croire à leur virilité.

C'est ainsi qu'en prison, un segment particulier de la maison-des-hommes, les jeunes hommes, les hommes repérés ou désignés comme homosexuels (hommes dits efféminés, travestis…), hommes qui refusent de se battre, voire ceux qui se sont fait prendre à violer des dominées [Idéellement, dans l'idéologie masculine, on doit pouvoir s'approprier des femmes en respectant l'injonction qui dit qu' « on ne doit pas battre une femme, même avec une rose ». Le charme et la séduction naturelle du mâle supérieur devrait suffire. Même si cette « séduction » peut elle-même être de l'ordre du harcèlement, plus ou moins poussé. ], sont traités comme des femmes, appropriés sexuellement par les « grands hommes » que sont les caïds, rackettés, violentés. Souvent même, ils sont tout simplement sont mis en position de « femme à tout faire » et doivent assumer le service de ceux qui les contrôlent notamment le travail domestique (nettoyage de la cellule, du linge…) et les services sexuels.

Les rapports sociaux de sexe sont transversaux à l'ensemble de la société et hommes et femmes en sont traversé-e-s.

Dans cette perspective j'ai proposé alors de définir l'homophobie comme la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l'on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l'autre genre. L'homophobie bétonne les frontières de genre.
Lorsque dans une enquête, nous avons demandé à quelques 500 personnes à quoi elles reconnaissaient des personnes homosexuelles dans la rue, celles-ci, à une écrasante majorité, ne parlent que des hommes homosexuels (le lesbianisme est invisible). Et qui plus est, elles assimilent aux homosexuels les hommes qui présentent des signes de féminité (voix, vêtements, postures corporelle). Les hommes qui ne montrent pas des signes répétitifs de virilité sont assimilés aux femmes et/ou à leurs équivalents symboliques : les homosexuels.

Le  domination masculine divise hommes et femmes en groupes hiérarchisés, donne des privilèges aux hommes au détriment des femmes, et face aux hommes tentés, pour une raison ou une autre, de ne pas reproduire cette division (ou qui, pire, la refuseraient pour eux-mêmes), la domination masculine produit de l'homophobie pour que, menaces à l'appui, les hommes se calquent sur les schèmes dits alors normaux de la virilité.

Les « Grands hommes »
Je viens d'invoquer les caïds en prison, et d'évoquer à leur propos les « Grands-Hommes ». Il se peut que la prégnance de l'analyse marxiste qui a privilégié les classes sociales, ou celle féministe post-marxiste qui nous a fait adopter une analyse analogue pour étudier la domination masculine, doublé du peu d'études sur les hommes et le masculin, ait occulté ce que chaque homme sait. On a beau être un homme, un dominant, chaque homme est lui même soumis aux hiérarchies masculines. Tous les hommes n'ont pas le même pouvoir ou les mêmes privilèges. Certains, que je qualifie de Grands-Hommes ont des privilèges qui s'exercent aux dépens des femmes (comme tous les hommes), mais aussi aux dépens des hommes. 

Qui sont les Grands-Hommes ? Comment leur statut est-il rétribué ? En argent, honneur (confortant la virilité) et en statuts de pouvoir.
Empiriquement (cf. mes étude sur l'échangisme et le commerce du sexe), on sait que pour un homme, le fait d'être vu avec des « belles » femmes fait classer cet homme dans les Grands-Hommes ; au même titre que celui qui a de l'argent et/ou du pouvoir manifeste sur les hommes et les femmes. Chaque homme a ou peut avoir, s'il accepte les codes de virilité, du pouvoir sur les femmes (qu'il reste d'ailleurs à quantifier) ; certains (chefs, Grands-Hommes divers) ont en plus du pouvoir sur les hommes. C'est bel et bien dans ce double pouvoir que se structurent les hiérarchies masculines.
On peut, on doit, aussi articuler ces divisions avec les classes sociales. Un-e cadre, un-e patron-n-e a — de fait — du pouvoir dans l'espace professionnel sur d'autres hommes et d'autres femmes. Sans doute il n'est pas indifférent d'être à ce moment-là un homme ou une femme. Il faut encore travailler les liens entre pouvoirs professionnels et pouvoirs (et privilèges) domestiques. Mais tout cela reste encore à faire.

Cette question est importante dans l'étude des changements masculins. Certains hommes RMIstes, tout en restant des hommes dans leurs rapports aux femmes suivent une mobilité sociale qui les fait se rapprocher sérieusement de la situation d'exclusion, de précarité de certaines femmes, quand d'autres femmes, en mobilité ascendante tendent à calquer les schèmes de concurrence virile des hommes.
Ce que cache, in fine, l'analyse sur la pseudo naturalité de la division sociale en genres, c'est l'historicité de cette division. Qu'il est probable que suite aux luttes féministes et à l'évolution égalitariste de nos sociétés, elle devienne obsolète , quitte à être remplacée par d'autres formes de domination entre humain-e-s.
Voir à ce propos l' article de Chistine Delphy de 1991.
Delphy Christine, 1991, « Penser le genre », in Hurtig Marie-Claude, Kail Michèle, Rouch Hélène (Dir), Sexe et genre, de la hiérarchie entre les sexes, Paris, éd. CNRS, pp. 89-107.
Cet artticle est reproduit dans ses excellents livres
Delphy Christine, 1998, 2001, L'ennemi principal, t.1 : Economie politique du patriarcat, t.2 Penser le genre, Paris, Syllepse (recueil d'articles)..


Toujours est-il que la menace pour un homme est d'être pris, considéré et traité COMME une femme.

Quand on insulte quelqu'un en le traitant d'enculé, on le menace EN FAIT de ne pas être considéré comme un homme viril et d'être puni comme une femme.

L'insulte homophobe renforce de ce fait la domination masculine, et le culte de la virilité.


Je suis persuadé qu'à Motivé-e on devrait être capable de construire d'autres système de valeur qui ne doit pas péjoratif, ni dévalorisant ni pour les femmes, ni pour les homosexuels.

Maintenant, oui beaucoup d'hommes ont été abusés, enculés contre leur gré.
Mais ceci est une autre histoire. Nous en saurons sans doute beaucoup plus sur cette question quand les hommes commenceront à parler d'eux, au lieu de fantasmer ensemble sur les exploits imaginaires qu'ils exerceraient sur (contre ?) les femmes.


3ème exemple : les débats lors d'une coordination

C'était en mai. Après la rédaction du texte d'appel national par un groupe de travail, et juste avant notre Assemblée Générale, différentes délégations venues d'autres villes se sont retrouvées au premier étage du Puerto pour débattre de la rencontre de juin.

Averti par Paul, j'arrive en retard. En discussion, un projet de plate forme qui commence par ces mots :
Liberté, Egalité, Fraternité…

Très vite j'explique notre difficulté à Motivé-e-s à accepter le terme Fraternité (tous les hommes sont frères) comme seul chapeau d'une plate-forme commune, notre volonté d'intégrer les femmes…

Stupeur de certain (là-haut, ce jour là, il n'y a que des hommes…). Pour un mot, vous exagérez dit un de nos amis extérieur à Toulouse.
Salah, Paul expliquent comment l'intégration des femmes, des idées féministes a été constitutive de Motivé-e-s…
Deux minutes plus tard, un autre ami, en parlant d'autres courants politiques dit « On ne va pas se faire mettre par eux…». A nouveau, je demande pourquoi le fait de se faire mettre est désagréable et insultant…
Re-stupeur… Oui nous devons discuter.

L'antisexisme n'est pas qu'un mot… C'est d'abord une posture, un regard, une idée égalitaire…

Un exemple : l'insécurité

Quid des débats sur l'insécurité ?
Quand on sait que le lieu le plus dangereux pour une femme, n'est pas la rue, mais son domicile. Une femme sur 10 est victime de violences de son conjoint… Un viol sur deux est commis par un proche des victimes…

Qui parle ? et à qui ?
Bien sûr, pour l'instant l'Etat, LE pouvoir met en exergue l'insécurité de ses groupes dominants : les hommes. L'insécurité est calculée, prévenue en fonction du risque d'insécurité que vivent les hommes : vols dans leurs voitures, agressions dans la rue des hommes et de LEURS femmes et de LEURS enfants…

Et pour prévenir cette insécurité, nous voyons mis en place des (hommes) vigiles aux allures viriles utilisant, eux-aussi, la même violence (la violence masculine) pour imposer le calme aux autres hommes.

Que se passe-t-il alors ? Au lieu de lutter contre l'insécurité des femmes confrontées à des hommes qui pensent normal d'utiliser la force et la violence pour affirmer leur virilité, l'utilisation dite préventive d'hommes aux méthodes viriles renforce l'insécurité des femmes, des enfants et de toute personne qui refuse (ou ne peux pas) utiliser la même force.
Pensons l'insécurité en intégrant aussi les femmes, et le terme FRATERNITE  ne sera pas qu'un mot, mais montrera clairement comment la Révolution Française a exclu les femmes de la citoyenneté !

De plus — ainsi fonctionne toute les dominations —  les dominants n'ont souvent pas idée de ce que vivent les dominé-e-s. Souvent même, ils ne les écoutent même pas, pensant qu'il s'agit de bruits…

Pour ce qui concerne les rapports entre hommes et femmes, entre hommes et minorités stigmatisées et maltraitées, c'est pareil !

Apprenons à écouter les dominé-e-s,

        — celles et ceux qui subissent la domination masculine, y compris celle que nous, hommes, mettons en place, et reproduisons…
        — celles et ceux qui ont contesté la domination masculine


Parfois, la non-écoute, la dévalorisation des paroles de femmes, la non prise en compte de leurs préoccupations, s'apparente à une véritable cécité.

Ce que font les hommes, les dominants, ou ce que le système patriarcal les oblige à faire : travailler à l'extérieur pour faire vivre les familles, être obligé de se battre entre eux, devoir lutter pour de meilleurs salaires et conditions de travail… sont des faits considérés comme importants. Les femmes sont alors les bien-venues sur ce type de luttes et de problématiques.

Le reste, en particulier le privé, les violences faites aux femmes, les relations avec l'école, l'élevage  des enfants, bref ce à quoi sont cantonnées les femmes, sont des trucs privés donc secondaires, des trucs « de bonnes femmes »,. sans rapport avec la politique elle-même.
Et le regard qu'en porte le politique est alors un regard qui doit être porté par les femmes, dans le cadre de l'Action Sociale.
Les femmes sont éduquées dans la volarisation que porte le regard de l'Autre, et non pour ce qu'elle font. Jeunes, on valorise leur beauté en les obligeant à se calquer sur les schèmes érotiques masculins, et  quand leur corps ne ressemble pas ou plus aux jeunes femmes anorexiques disponibles dans les catalogues (ou à  tout autre modèle), on (= nous les hommes et les femmes qui se conforment aux codes masculins) les valorise parce qu'elles s'occupent bien des autres : maris, enfants, parents… La politique reproduit cette division.
Le regard porté sur les « activités de bonnes femmes » est un  regard différent de celui porté aux activités masculines.

Déviriliser la politique implique qu'hommes et femmes s'ouvrent au monde.
Bien entendu, il est hors de question de dire que ce que font (traditionnellement) les hommes ou les femmes est chargé de moins ou de plus de valeurs.
 
Le système patriarcal divise hommes et femmes en privilégiant des activités qu'il nomme masculines ou féminines. Mais l'ensemble de ces activités sont nécessaires, et doivent être repensées politiquement.

Pourquoi dévaloriser systématiquement ce que font les femmes ? Pourquoi ne pas partager le travail ? Tout le travail. Celui invisible fait à la maison, et celui visible et rétribué fait à l'extérieur.

Avouons pour l'instant que nous sommes à un tournant.
Les changements qui vivent femmes et hommes depuis une cinquantaine d'années (Droits de vote des femmes, droit à la contraception et à l'avortement, politiques d'égalité…) n'ont pas d'équivalent en 20 siècles d'histoire.
En cela, nous devons innover. Penser Autrement…


4ème exemple : Comment débattre ?

Deux illustration sur cette question  :

    — la première concerne la maison des homosexualités (MDH), ou — le titre exact n'est pas encore défini — ce qui devrait exister à Toulouse sur ce thème. Dans un premier temps, Douste Blasy, ou des gens de son cabinet, négocient en sous-main avec une association d'étudiant-e-s, puis avec une autre. Suite à notre réaction, une réunion avec une grande partie des associations gaies, lesbiennes, bi et les associations de luttes contre le sida aboutit à ce que la délégation qui rencontre Le Maire soit composée de plusieurs associations et que le projet de MDH devienne un « vrai » projet : un lieu central, visible, ouvert, etc. Il est prévu que les gens qui rencontrent le samedi matin le maire soient ceux, celles présent-e-s à la dernière réunion.
Act-up et Prochoix informent les autres association par mail qu'ils/elles ont décidé que leur représentante sera Marie, qui n'était pas présente (pour cause de travail).

A ce moment là, un des jeunes gai lié à l'association étudiante envoie ce mail…


Je vais être grossier, et je m'en excuse. La liste des participants n'est pas modifiée puisqu' elle a été décidée en réunion inter-associative. Sauf si nous n'avons pas les couilles de nous opposer à ce que quiconque, eut-il les meilleures raisons du monde, nous impose sa présence de manière autoritaire et fasciste.

En je pèse mes mots.

La rencontre s'est très bien passée. Douste — avec la touche de démagogie qui le caractérise — a fait savoir que naturellement il soutenait le projet, qu'il était heureux de voir Act-up avec qui il avait travaillé lors de son passage au Ministère de la Santé… Et  alors que nous ne nous étions jamais rencontrés, il m'a demandé « si je m'étais bien remis de la campagne électorale ». Comme quoi…

Quant au garçon qui a si peur d'être grossier, nous n'avons pas vu ses couilles…  Dommage, peut-être…


    — la seconde illustration est plus près de nous, de notre grand et beau mouvement. Sur la liste Motv'net, on a reçu cet échange de  mails suivants :

C'est à propos du logo Motivé-e-s :

A dit :
Mais pourquoi donc avez vous changé le Logo motivé-e-s?
Est-ce bien raisonnable, alors que…[…]
les motivé-e-s sont-ils des flèches ou plus simplement des êtres sensibles
>===

B répond :
on l'a pas changé
puisqu'on n'a pas encore récupéré le bon.
 
==
Que répond A ?  juste un mot :

                            connard

====
et quelques mails plus loin, après avoir évoqué Fabien, C reprend le « débat »

C'est une des première fois que je vois un email avec pour seul mot "connard", et c'est tout ! Celui qui embête Fab, il a intérêt a savoir courir sinon, c'est pas une chataigne virtuelle qu'il va se prendre.... Moi aussi je peux faire dans le léger ! Mais je préfèrerai des arguments...


Je sais même pas si Fabien, notre célèbre collaborateur de groupe a été au courant des projets guerriers qu'on lui prête, mais…


De ces deux exemple pris dans des origines différentes, nous avons une belle illustration de comment, homosexuel ou non, les garçons discutent et débattent, y compris des garçons proches de Motivé-e-s. .



A propos des homosexualités

J'ai eu parfois l'impression dans la campagne électorale qu'évoquer la présence d'homosexuel-le-s dans une communauté particulière : un quartier, un groupe, une famille laissait mes interlocuteurs ou interlocutrices mal-à-l'aise. L'image, encore valorisante de la virilité, tend à nous faire penser que les pédés, les gouines, les bi… ce sont les autres, qu'il n'en existe pas chez nous. Comme si, les homosexuel-le-s, hommes ou femmes, les bi, n'étaient pas des gens comme les autres. En tous cas, n'étaient pas, pour les garçons hétérosexuels, des hommes normaux.
L'hétérosexisme — je m'excuse pour ce gros mot, c'est ainsi que l'on appelle la stigmatisation de l'homosexualité, la promotion incessante de l'hétérosexualité par les institutions, les individu-e-s — tend à nous faire admettre que seul-e-s les hétéros sont normaux.

L'analyse est différente pour les filles et les garçons.
Pour les hommes, du moins la majorité d'entre-eux, le lesbianisme n'existe pas. Les lesbiennes [on dit lesbiennes pour les femmes qui revendiquent leur homosexualité] seraient des femmes qui n'ont pas encore trouvé de garçon capable de les faire jouir, homme que chacun, dans son for intérieur pense pouvoir être. C'est ainsi que toutes les vidéos pornos, des femmes « se gouinent » comme disent les hommes entre-eux. Elle ne font pas l'amour m'a dit un jour un homme à propos des femmes homosexuelles, elles se font guili guili.

Les gais [on dit gai pour les hommes qui revendiquent leur homosexualité], du fait de l'assimilation aux femmes (voir exemple n°1) sont présentés comme des passifs, des hommes « qui se font baiser ». Ce n'est pas vraiment des hommes ! Prétendre le contraire reviendrait à accepter que l'on peut être homme et excité, sans pour autant bander, que l'on peut même jouir sans bander… On imagine aisément le trouble de virilité que cela représente.
`
(Un petite parenthèse pour ne pas mourir idiot-e )
Rappelons que c'est un des apports majeurs de Michel Foucault —  un philosophe connu qui s'est battu contre l'Asile, les prisons et pour les Droits des homosexuel-le-s — qui montre que la sexualité comme telle est une invention récente. Avant le XVIIIème siècle, il n'y a pas de sexualité. Bien sûr, un tel énoncé a de quoi faire bondir. Il y a eu, de tout temps, des coïts, et même des coïts hétérosexuels, sans quoi nous ne serions pas ici pour en parler. Cela, Michel Foucault le savait ! Mais ce qu'il nous montre, ce sont deux choses : il montre, d'une part, qu'il est illusoire de chercher une quelconque transhistoricité dans la manière de problématiser la reproduction biologique. Ainsi, nous dit Michel Foucault dans l'Usage des Plaisirs : « On aurait bien du mal à trouver chez les Grecs (...) une notion semblable à celle de "sexualité" et de "chair". Je veux dire : une notion qui se réfère à une entité unique et qui permet de regrouper, comme étant de même nature, dérivant d'une même origine, ou faisant jouer le même type de causalité, des phénomènes divers et apparemment éloignés les uns des autres : comportements, mais aussi sensations, images, désirs, instincts, passions » (p 43).

Michel Foucault expose ensuite  la manière dont cette catégorie en vient à se structurer, au fil d'un ensemble de maturations très lentes. Il identifie au moins trois facteurs.
    —  l'apparition d'une subjectivité singulière, qui amènera le sujet à se reconnaître comme sujet désirant ; et ceci dans le cadre (toujours actuel) de la pastorale chrétienne de la chair. Ah la religion !
    —  l'apparition d'une morale, c'est à dire comme Foucault l'a montré, d'infiniment plus de choses qu'un simple ensemble de normes qui viendrait réguler les modalités de l'agir individuel et inter-individuel.
    — le troisième ingrédient, c'est l'institution, environ au XVIIème siècle, d'un nouveau, et toujours actuel, rapport au monde dont la science  est le véhicule cardinal. Le monde, alors relégué au statut d'extériorité devient objet de pure connaissance instrumentale et expérimentable. L'impérialisme scientifique prétendra dès lors ne rien laisser hors champ. Le XIXème siècle finissant nous livre ainsi une biologie de la reproduction et une « théorie de l'âme qu'on a pu présenter comme science » : la psychanalyse.

De la rencontre de ces trois ingrédients, le désir, la morale, la sc
ience, naîtra donc la catégorie de « sexualité », attestée dans le lexique à partir du XIXème siècle. Emergent dans le lexique, autour des années 1870, les termes d'homosexuels et d'homosexualité. Ces créations ne proviennent pas de n'importe qui : elle reviennent en propre à des médecins qui oeuvrent dans le champ de la psychopathologie.   Et, si ces savants sont alors  occupés à dire le vrai, ils sont surtout occupés à dire le bon. Ils veulent surtout connaître et reconnaître le normal.
Retenons donc que c'est la médecine au XIXème siècle qui se charge de définir de manière normative ce qu'est la sexualité normale. La catégorie « homosexuelle » [pas la pratique désignée sous cette catégorie] est récente. Et c'est parce que les sciences médicales désignent une catégorie déviante, que l'on peut, par la suite, créer son corollaire : l'hétérosexualité. Homo/hétéro, comme homme/femme sont des couples d'opposition qui n'ont de sens que pris ensemble.

Apparaît alors la science de la sexualité (scientia sexualis pour les érudit-e-s). La définition des individus non plus à travers une donnée physiologique (l'appareil génital), mais au travers d'une catégorie psychologique qu'est leur désir sexuel, a contribué à imposer chez les hommes  un cadre hétérosexuel présenté, lui-aussi, comme une forme naturelle de sexualité. Assimilant la sexualité, et son lot de jeux, de désirs, de plaisirs à la reproduction humaine, le modèle hétérosexuel s'est imposé comme ligne de conduite pour les hommes et les femmes.
C'est ce qui fonde aujourd'hui l'hétérosexisme.

(fin de la parenthèse )
Cette analyse sur la performativité du modèle hétérosexuel est à moduler pour les femmes. Le cadre hétérosexuel qui leur est aussi imposé se conjugue à une attirance masculine pour les amours saphiques sous contrôle. Voir ainsi le nombre de vidéos pornographiques mettant en scènes — pour les hommes spectateurs — des lesbiennes. Celles-ci — homophobie oblige — sont conformes aux critères masculins et homophobes d'érotisme.
Pour plus de textes sur cette question — certains sont simples à lire — comme sur les liens entre violences faites aux femmes et prévention sida, on peut ausi consulter le site www.multisexualite-et-sida.org


Retenons que la catégorie homosexualité date du 19e siècle ; que ce sont les médecins qui tout en se constituant comme Ordre de pouvoir, se sont proposés pour repérer et normaliser ces insoumis à l'Ordre « normal».

Toujours est-il, et l'exemple du premier mail est éloquent, que l'on peut être stigmatisé comme homosexuel, transsexuel (j'en parlerai une prochaine fois) et vouloir se présenter comme un homme viril, donc avoir des couilles pour prouver qu'on est un mec ! L'imagerie gai (ces mecs à crâne rasé et petite moustache) en sont une autre illustration. Comme souvent chez les hommes, il faut, là-aussi se démarquer des femmes, ou des « folles » (c'est ainsi que l'on nomme les hommes effémines).

Et je ne confonds pas cela avec les travaux, pour l'instant avortés, de la célèbre commission pour un parler gras non sexiste  proposé par Akim, notre artiste chéri.
Le parler gras, le fait de dire : bites, couilles, gonzesses, enculés… est souvent une manière de réagir, de provoquer, un exutoire… Souvent ce parler gras est associé à des images et des formes sexistes. Souvent aussi, le parler gras est associé à un langage populaire.
Je ne pense pas que le langage fasse tout. Que les étudiant-e-s, ceux et celles qui savent manier le verbe soient moins sexistes parce qu'ils/elles savent les codes de langage à ne pas utiliser. Comme peut être aussi dominant qu'un autre homme, un garçon frêle, pas costaud qui ne montre pas des signes extérieurs de virilité. Longtemps une partie des ouvriers n'ont eu que leur force de travail à vendre. Là où des techniciens, ou d'autres cadres sup pouvaient faire l'économie du développement de leur système musculaire. L'infor
Repost 0
10 juin 2007 7 10 /06 /juin /2007 05:26






couv-UC.jpg



Présentation


Dans de multiples milieux sociaux, des femmes et des hommes ont engagé ces dernières décennies une révolution pour vivre des relations nouvelles, plus égalitaires, du moins qui essaient d’être différentes des modèles hérités du patriarcat et de la domination masculine. Forcé-e-s de bricoler le quotidien, la vie de couple semble être pour eux, et pour elles, une des dernières utopies de la modernité individualiste qui est la nôtre.
Reprenant les acquis des études sociologiques qui s’intéressent au genre, ce livre fait état des changements masculins et féminins, analysant les obstacles encore actuels liés à nos manières de penser et de vivre masculinités et féminités, maternités et paternités, virilisme et maternitude. Et ce, que l’on soit un homme ou une femme.
Puis, à la lumière des nouvelles manières de vivre le couple, le livre interroge l’utopie conjugale elle-même. Comment analyser ce que vivent aujourd’hui les couples, quelles qu’en soient les formes ? Qu’en est-il des recompositions familiales ? Comment se vivent les mises en couples successives ? Quels ont été les apports des réflexions sur les couples gays et lesbiens ?  Quelle est la place des rencontres sur internet dans la mise en couple  ? Qu’en est-il des violences conjugales dans les nouvelles formes d’unions ? Quels rapports entre vie conjugale, parentalités et sexualités ?
A l’opposé des analyses totalitaires qui essaient de nous imposer la vision d’un modèle de couple unique, souvent teinté de moralisme et de victimologie, le livre décrit la diversité des situations actuelles. Hommes et femmes inventent aujourd’hui les formes d’unions de demain. Le livre en démontre l’extrême richesse.

Ecrit par un des rares spécialiste francophone des hommes et du masculin, Professeur de sociologie à l’Université de Toulouse, auteur de nombreux ouvrages sur le genre (dont les derniers : les hommes aussi changent et La planète échangiste chez Payot), ce livre se veut allier réflexions critiques et descriptions  pratiques des obstacles plus ou moins surmontés que rencontrent hommes et femmes dans leurs quêtes d’égalités conjugales.

 


Les utopies conjugales
Introduction


La mise en couple, mais surtout la vie à long terme à deux semble être une des dernières utopies de la modernité individualiste qui est la nôtre. Slalomant entre une divorcialité importante, une recherche éperdue du moi, des carrières professionnelles qui imposent couramment des déplacements importants et des exigences nouvelles dans les rapports hommes/femmes et hommes/hommes ou femmes/femmes — ce que nous appelerons ici des rapports de genre — hommes et femmes courent après des formes de vies conjugales aux contours incertains. Le nombre important d’hommes et de femmes qui vivent seul-e-s, la croissance des nouveaux dispositifs de rencontre, parfois véritable marché des solitudes, comme les multiples articles et ouvrages qui traitent du couple et de ses problèmes, de l’amour, sont là pour témoigner des difficultés de mettre en place cette utopie conjugale.

Si la plupart des personnes que rencontrent les sociologues ont une claire conscience de l’obsolescence du modèle de la famille traditionnelle, expriment une recherche importante de nouvelles formes de possibles, peu d’ouvrages ont traité cette question à travers le prisme du « genre ». Bien sûr, la littérature féministe a exposé le point de vue des femmes, les difficultés des femmes qui font carrière, les obstacles que représentent pauvreté et obligation d’élever souvent seules les enfants pour d’autres, la volonté bien compréhensible qu’ont la grande majorité des femmes de mettre à bas machisme, virilisme et la domination masculine qui les engendre et les légitime. Mais dans ce type d’écrits, les hommes n’existent pas ou peu. Ils sont souvent présentés comme un bloc uniforme et homogène ; parfois même assimilés aux seuls hommes violents. Comme si la situation des femmes et des hommes, leurs rapports sociaux, n’étaient pas interactifs. Comme si la domination masculine n’était pas un cadre social qui se recompose au rythme des luttes collectives, des révoltes individuelles, mais un carcan immuable qui se reproduit à l’identique. Voire pour certaines collègues plus portées sur la victimologie que sur l’analyse sociologique, comme si les luttes des femmes n’avaient servi qu’à accroître la domination des femmes. Dans d’autres écrits ne sont présentés que les couples hétérosexuels. Bien sûr — il ne faut surtout pas pouvoir être présenté comme homophobe — une note de bas de page veut nous faire croire que les réflexions présentées pour les couples hommes/femmes sont aussi valables dans les couples hommes/hommes, ou femmes/femmes. Pourtant, non seulement cela est faux mais surtout en procédant ainsi, sans même aborder les questions complexes liées aux bisexualités, les auteur-e-s s’interdisent de profiter des apports importants, des nouvelles réflexions et expériences amenées par les gais et les lesbiennes. Et pour ne pas devenir grincheux ou incorrect, je n’évoquerai pas ici l’ensemble des autres écrits où seuls certains points de vue masculins que l’on peut qualifier de « réactionnaires » (au sens littéral du terme) sont évoqués. Certains accusent les femmes et les féministes de tous les maux de la terre, en particulier on leur fait porter la responsabilité du trouble conjugal actuel. Dans d’autres, leur point de vue n’est ni exposé, ni pris en compte. Le point de vue des hommes, et de ceux-là en particulier, suffirait pour décrire ou changer le monde.

Mon propos est autre. Au terme d’une vingtaine d’années de recherche sur les rapports sociaux de sexe, le genre et les sexualités, et en adoptant volontairement une attitude positive sur ce qui est communément appelé l’égalité des sexes, j’aimerais approfondir ce qui semble, de mon point de vue, constituer des obstacles à la réalisation du couple postmoderne. Bien sûr, et justement parce que c’est une utopie — ou plus exactement comme nous le verrons dans ce livre une « hétérotopie » —, je ne prétends pas présenter un livre de recettes conjugales ou sexologiques. Simplement essayer de déplier ce qu’il en est — du moins ce que les sociologues ont trouvé — des difficultés des hommes et des femmes, c’est-à-dire des personnes socialisées comme telles, à atteindre cet idéal d’égalité et d’altérité dans une vie commune. Et ceci sans tabou, en abordant autant la banalité du quotidien que représente l’épreuve du ménage, du propre et du rangé, les obstacles que sont les violences dans le couple ou, de manière plus ludique, les questions de sexualités (le pluriel, on le verra, s’impose).



Du même auteur

AUX ÉDITIONS PAYOT

Les hommes aussi changent (2004)
Les hommes violents (2005)
Arrête ! tu me fais mal ! La violence domestique en 60 questions
et 59 réponses (2005)
La planète échangiste, les sexualités collectives en France (2005)


Du même auteur : les autres livres :

De Daniel Welzer-Lang
— 1988 : Le Viol au Masculin, Paris, l'Harmattan.
— 1993 : Les Hommes à la conquête de l'espace domestique, Montréal, Paris, Le Jour, VLB (avec Jean-Paul Filiod).
— 1994 : Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Anne-Marie Métaillé (en coll. avec Lilian Mathieu et Odette Barbosa).
— 1996 : Sexualités et Violences en prison, ces abus qu'on dit sexuels en milieu carcéral, Observatoire International des Prisons, Lyon, éditions Aléas (avec Lilian Mathieu et Michaël Faure).
— 1998 : Violence et masculinité, Montpellier, éditions Scrupules (avec David Jackson).
— 2000 : Un mouvement gai dans la lutte contre le sida : les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, Paris, l'Harmattan, coll. « logiques sociales » (avec Jean-Yves Le Talec et Sylvie Tomolillo)




Ouvrages dirigés
— 1992 : Des Hommes et du Masculin (avec Jean-Paul Filiod), Aix en Provence - Université de Provence - CREA, Université Lumière Lyon 2, CEFUP, Presses Universitaires de Lyon, (Bulletin d'informations et d'études féminines, n.s.).
— 1994 : La Peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie (ouvrage collectif coordonné avec Pierre Dutey et Michel Dorais), Montréal, VLB.
— 1996 : Les faits du logi : épistémologie et socio-analyse de la condition de l'opérateur (avec Laurette Wittner), Lyon, éditions Aléas.
— 1999 : Prostitution et santé communautaire, essai critique sur la parité, Lyon, éd. Le Dragon Lune, (avec Martine Schutz Sanson).
— 2000 : Nouvelles Approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, coll. « féminin & masculin ».
— 2003 : Genre et sexualité, Paris, L’Harmattan (avec Gérard Ignasse).

==


Repost 0
Published by dwl - dans livres
commenter cet article
26 mai 2007 6 26 /05 /mai /2007 05:02
Conférences prononcées dans le cadre la 3ème Journée Mondiale de Lutte contre l'Homophobie (IDAHO),
— Université de Bordeaux, 17 mai 2007. Conférences-Débats "Où (en) sont les normes ?", Association Wake Up Université de Bordeaux.
— Homophobie, Colloque scientifique et transdisciplinaire, Université de Fribourg, 1er juin 2007

Daniel Welzer-Lang
Professeur de sociologie,
Université de Toulouse Le-Mirail

L’évolution de la notion d’homophobie : un signe de l’éclatement du genre
et d’une marche égalitaire vers la multisexualité

Une naissance controversée
Dès 1994, suite à une recherche socio-anthropologique menée à Lyon, et avec mes complices de l’époque Pierre-Jean Dutey, Chantal Picod et Patrick Pelège de Bourge, je définissais l’homophobie ainsi : « L'homophobie est la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l'on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l'autre genre » [1994]. Je distinguais alors homophobie de l’hétérosexisme : cette "promotion incessante, par les institutions et/ou les individus, de la supériorité de l'hétérosexualité et de la subordination simultanée de l'homosexualité. L'hétérosexisme prend comme acquis que tout le monde est hétérosexuel, sauf avis contraire "(1) ».
Les réactions ont été rapides. Outre des menaces pour ma carrière, et quelques propos de couloirs désobligeants où  certains collègues qui se sont plaints de notre « manie » d'associer homosexualité et domination masculine, un comité scientifique de l’ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) refusa de publier le résumé de notre étude sous prétexte de la non-scientificité de nos analyses et du concept d’homophobie (Calvez, Schlitz, Souteyrand, 1996).

Mais c’est surtout dans la presse spécialisée sur le sida et dans la presse gaie, que l’on trouve à l’époque des réactions sur le concept d'homophobie.
Il fut adopté largement par le mensuel Illico (2) qui fait paraître, dans son numéro de février 1994 (3) , un article intitulé « Phobie - la haine des pédés » avec une accroche en première de couverture, et un parallélisme avec le sida (« Associé à l’homosexualité, la séropositivité est elle aussi l’objet d’agressions racistes et haineuses. »). Dans les 4 ou 5 pages de cet article interviennent 11 occurrences des termes « homophobe » ou « homophobie ». Les Lesbian and Gais Pride de 1996 et 1997 feront aussi de la lutte contre l'homophobie leur thème central.
Puis en février 1997, d’une part le même Illico se félicite de l’entrée du terme homophobie dans Le Robert et le Petit Larousse en 1998 grâce à l'action de l'association SOS Homophobie (4) , et présente une synthèse du concept en citant notre propre définition du terme. D’autre part, le journal Ex æquo titre en couverture : « La haine des gais, insultes, agressions, violences : l'homophobie au quotidien ; Morale, politique, médias, les homophobes » et présente un dossier complet (pp 16-30). A côté d'un article où je décris nos travaux, un collègue, historien et (dit le journal) sociologue, ouvre une polémique en écrivant un article : « Du mauvais usage de l'homophobie ». Après avoir rappelé que le concept de sciences sociales est créé au États-Unis au début des années 70 par un psychologue, il ajoute :

L'histoire de cette notion, entre sciences et militantisme, pose dès lors un certain nombre de problèmes.
Du point de vue scientifique, le concept d'homophobie devient une notion "auberge espagnole" définie a minima comme les réactions négatives vis-à-vis de l'homosexualité et apparaissant finalement comme peu opératoire si l'on ne précise pas le niveau de pertinence du terme, que celui-ci soit individuel ("homophobie intériorisée"), interindividuel (criminalité à l'encontre des homosexuels), collectif (idéologie politique ou religieuse) ou culturel (stéréotypes des médias). […]
Du point de vue du militantisme, en dehors d'une certaine efficacité en matière de communication, on peut se demander si l'aspect générique du terme ne risque pas de camoufler les réelles questions que posent les différents problèmes auxquels sont confrontés les homosexuel(le)s. […]
Dire, par contre, que ce phénomène soit généralisable à l'ensemble du groupe social étudié (les homosexuels, en l'occurrence) est au mieux une erreur méthodologique, au pire une escroquerie intellectuelle. D'un point de vue politique, cette forme de discours qui renvoie tout problème individuel à la persistance de l'homophobie peut tendre alors à faire de celle-ci le principal ciment du groupe (de la communauté, du milieu...).
C'est au travers de cet effroyable réductionnisme que peuvent se construire des discours cherchant à faire passer la constitution des homosexuel(les) en un groupe politique et social comme illusoire face à un modèle d'intégration républicain des minorités. Mais ceci permet aussi de considérer comme irresponsables les personnes, en créant un déterminisme supérieur et absolu: "de toute manière, ils sont—nous sommes— victimes de l'homophobie".



Un peu plus tard, sous la plume de Philippe Edelman, Le journal du sida dans son numéro 57 (Décembre 1997) conteste aussi la notion psychopathologisante d'homophobie, à l'occasion d'une critique du livre de Frank Arnal (1993) : « L'ouvrage se termine par un glossaire, où apparaît, immanquablement, l'étrange néologisme homophobie; laquelle désignerait « le racisme à l'égard des homosexuels », ou encore « la haine de l'autre vu comme homosexuel ». Pourtant, si l'on considère ce terme sous l'angle de sa construction étymologique, cette attitude, ou réaction, traduirait une horreur, ou aversion du « même », autrement dit de son semblable, ce qui semble en totale contradiction avec l' idée que ce mot est censé véhiculer. En effet, s'il s'agit d'une phobie, faut-il rappeler que celle-ci, par définition, qu'elle soit maligne ou bénigne, relève de la psychopathologie ? (5) »

On sait l’avenir qu’a eu ce terme, dont Pierre-Jean Dutey soulignait à raison l’ambiguïté sociolinguistique (Dutey, 1994), devenu concept, objet central de dictionnaire, et même aujourd’hui norme juridique (Tin, 2003 ; Borillo, 2001).

L’homophobie : la resexuation du genre
A notre époque où la lutte contre l’homophobie est célébrée lors de l’IDAHO (Journée mondiale de lutte contre l’homophobie du 17 mai), il faut s’interroger sur le contenu que l’on donne au concept. Trop souvent, nous apercevons une forte tendance à la limiter à la seule stigmatisation de l’homosexualité et des homosexuel-le-s, à l’isoler de son contexte genré. Pourtant, comme en 1994, maintenir un lien entre la définition de l’homophobie et la critique du genre me semble encore essentiel. Non pas tant pour comprendre l’homosexualité, mais surtout pour déchiffrer la construction profondément homophobe du masculin dans ce que j’ai nommé, suite aux travaux de Maurice Godelier (1982) la « maison-des-hommes » : ces espaces mono-sexués multiples où les garçons sont initiés entre hommes à la virilité (cours d’écoles, clubs de sports, rues, cafés, stades…), socialisés dans l’image hiérarchisée des rapports hommes/femmes où le féminin [ou plus exactement ce qui est commun aux hommes et aux femmes] devient le pôle repoussoir central, l'ennemi intérieur à combattre. L’éducation des hommes est une socialisation à la violence de genre, contre les femmes, mais aussi et d’abord contre les garçons faibles, fragiles qui deviennent des boucs émissaires, menace qui plane sur tout homme qui ne s’affiche pas viril. Mais la socialisation homophobe des garçons est aussi une violence contre soi-même pour que le corps soit conforme à celui des mecs. Exclure la sensibilité, la douceur, l’empathie, apprendre à se battre pour être le plus fort, le meilleur, le premier, est une manière de faire apprise dans cette maison-des-hommes. Et malheur à ceux qui refusent les codes virils ! Ils sont déclassés du groupe des hommes pour être assimilés à des femmes, ou à leur équivalent symbolique que sont les homosexuels. Maintenir un lien entre la définition de l’homophobie et la critique du genre permet ainsi d’expliciter la place des sexualités non-hétéronormatives dans la constitution et le vécu du genre. Bref, cela nous oblige à sociologiser le genre pris alors non comme une catégorie qui se substitue à « femmes », ou « études sur les femmes » [ce qui est encore trop souvent le cas], mais permet d’intégrer dans les analyses, les actions de prévention, les rapports sociaux qui construisent conjointement les catégories sociales de sexe et de sexualités. Or, concurrence des victimes [voir plus loin] ou guerre de légitimité pour représenter les minorités opprimées, force est de constater les liens difficiles entre critiques féministes ou post-féministes de l’oppression des femmes et analyses critiques et déconstruction du dispositif de sexualité (Foucault, 1976). Notons ainsi que les liens entre lesbianisme et féminisme ont, pour le moins, souvent été problématiques ; voire constitue une forme d’exclusion qui sous couvert de lisibilité, d’efficacité et sur fond d’une stratégie de lutte par étapes (6) , renvoie les lesbiennes à nouveau dans l’invisibilité (Guillemaut, 1994). Quant aux études sur les hommes (minimes encore aujourd’hui) et celles sur les gais, il a fallu attendre 1995 pour que de réels liens puissent se tisser. Chaque sous-champ ayant auparavant ses centres d’études, ses intellectuel-le-s spécifiques.
Ceci n’empêche pas d’ailleurs la difficulté d’établir une analyse savante soucieuse de resituer les différentes positions. Ainsi, les critiques contre la misogynie traditionnelle de l’humour camp, comme l’analyse des mouvements gais et des gais eux-mêmes comme une forme, dominée certes, mais une expression particulière de la domination masculine (Collin, 2003) a toujours eu du mal (sans jeux de mots) à se frayer un chemin dans la littérature consacrée aux sexualités.

Succès et diffusion du concept
Et le concept s’est développé en croisant d’autres formes d’oppression, de stigmatisation, en se déclinant en autant de nouvelles formes chargées de décrire des groupes identitaires particuliers : lesbophobie, gaiphobie, biphobie, transphobie… Non sans problème. Il a fallu « se battre » à Toulouse pour que les notions de lesbophobie, puis de biphobie, soient acceptées… par les gais identitaires. Je me souviens aussi de débats complexes aux UEHH (Universités d'été Euroméditerranéennes des Homosexualités) de Marseille.

Cette prolifération revêt un double sens :
— Dès qu’une catégorie de sexualité se crée et/ou s’affirme, en même temps, ses membres déclarent lutter contre les discriminations qu’ils/elles subissent. La carte des variations identitaires nous renseigne sur la profondeur de l’extension égalitaire en œuvre aujourd’hui, la multiplicité des effets de l’hétéronormativité.
— `Tout se passe aujourd’hui comme si l’affirmation identitaire ne pouvait passer qu’à travers le prisme d’une victimologie catégorielle (7) . Pensons d’ailleurs à la manière dont l’opinion publique lors des conférences est souvent sensibilisée à l’homosexualité masculine à travers les chiffres (supposés ou extrapolés en France, là où les instances de santé publique résistent à cette étude (8) ) du suicide de jeunes garçons (9) . Comme si la simple affirmation des plaisirs provoqués par les désirs érotiques et les pratiques sexuelles n’était pas légitime.

La victimologie, tout comme la psychologisation, et l’idéologie libérale qui nous présente les individus libres de leurs choix, tendent à remplacer l’analyse sociale des inégalités et des oppressions. Et les appartenances multiples (femmes et lesbienne ou bi ou trans, et noire ou métisse ou beur, homme et gai ou bi, et noir ou métisse ou beur) traitées sous l’angle de la concurrence des victimes et non de l’interconnexion, de l’interpénétration, de la consubstantialité (Kergoat, 2000) des rapports sociaux.

En même temps, au sein du dispositif de sexualité, à côté des catégories/identités déjà présentes dans le champ des luttes contre les discriminations phobicisées : homos, bi, trans [avec une évolution anti-naturaliste et anti-substantialiste des transexuel-le-s vers les transgenres], nous assistons à une autre efflorescence de catégories. Non seulement sont apparues dernièrement sur la scène sociale, médicale ou médiatique les inter[sexuel-le-s] (10) , les a—[sexuel-le-s], mais les « hétéros » eux-mêmes, elles-mêmes, après avoir représenté-e-s le « normal », commencent à se dissoudre dans l’appareil taxinomique, à quitter l’affirmation de normalité exclusive. Ils, elles deviennent « libertin-e-s », « échangistes », « mélangistes ». Aujourd’hui on voit le libertinage gagner les nouvelles générations (11) et s’étendre dans la quasi-totalité des classes sociales. On assiste même aux premières mesures que l’on peut qualifier « d’hétérophobes » (12) . Les chats, ces nouveaux territoires de rencontres (Welzer-Lang, 2007) sont remplis de Hsoum, FenCplemais…, cplsm, hbiact, fbi, trio, Fdom, Hpass, Fpour GangBang, Cplpourf…. Et il n’est pas abusif de qualifier de « monosexuel-le-s » ceux et celles qui profitent des échanges via msn, ou par webcam pour satisfaire leurs désirs, à la main, ou avec les divers sex-toys toujours plus diversifiés que propose le marché ; y compris maintenant avec Durex et Ophrys, en pharmacie (13) .
Le manque de porte-paroles, la stigmatisation différente, la plus grande capacité à maintenir secrètes les pratiques libertines, les fortes tendance familialistes de certains dignitaires échangistes (Welzer-Lang, 2005), la pression exercée par les homophobes libéraux qui ne veulent pas que l’on « touche » au modèle conjugal dit « normal », le manque de chercheur-e-s sur ces questions… expliquent sans doute le peu de visibilité de ces nouvelles émergences dans les sciences sociales.

En fait, mon hypothèse est que nous assistons à une Queerisation de l’hétérosexualité
(même si la dynamique queer n’est pas encore complètement traduite en France (14) ). Cette queerisation quitte les chemins de l’hétérosexualité hégémonique par divers aspects : — On ne met plus uniquement l’emphase érotique sur les signes de la différence et/ou l’opposition cosmogonique féminin/masculin représentée par : pénis/vagin, dur/mou, sec/humide, actif/passive, etc. A ce propos, les jeux avec l’anus, les pénétrations avec des sex-toys (y compris ceux vendus à La Redoute), sont hautement symboliques — on quitte de manière réelle et/ou fantasmatique l’enfermement dans le cadre restrictif du deux, du couple — on dénaturalise les catégories de sexualité elles-mêmes qui deviennent poreuses, contingentes, liées aux trajectoires personnelles et collectives. On peut être homosexuel-le une partie de sa vie, hétérosexuel-le ou bisexuel-le à un autre moment ou tout à la fois. Ou même se taire sur son appartenance et fréquenter assidûment les backroms gais ou non. Mais surtout, la sexualité personnelle devient, dans les faits, une occurrence de « multisexualité » où les pratiques, et les représentations, empruntent ce qui était auparavant réservé à une catégorie spécifique, se mixent, s’échangent et se transforment au gré des personnes concernées. La norme tend a devenir multisexuelle. A ce propos le film Shorbus est significatif des évolutions modernes.

Et en même temps, on assiste à une critique explicite ou implicite, à des déconstructions empiriques du modèle du deux. Bien sûr, on voit apparaître des couples fissionnels (Chaumier 2004) pour qui 1+1 + 3 = chaque individu-e ET le deux. Mais surtout aujourd’hui le couple, le conjugal, comme le genre, ne sont plus uniquement troublés (Butler, 2006), mais éclatent et volent en éclats.

Parentalies, conjugalité, sexualité : des dispositifs qui s’autonomisent (15)
Lorsqu’il avait fallu comprendre le succès grandissant de l’échangisme, l’arrivée massive de ces jeunes couples entre 20 et 25 ans, j’avais invoqué Michel Foucault qui, dès 1976 s’exprimait ainsi :
On peut admettre sans doute que les relations de sexe ont donné lieu, dans toute société, à un dispositif d'alliance : système de mariage, de fixation et de développement des parentés, de transmission des noms et des biens […]
Les sociétés occidentales modernes ont inventé et mis en place, surtout à partir du XVIIIè siècle, un nouveau dispositif qui se superpose à lui, et sans lui donner congé, a contribué à en réduire l'importance. C'est le dispositif de sexualité : comme le dispositif d'alliance, il se branche sur les partenaires sexuels ; mais selon un tout autre mode […]
Le dispositif d'alliance a, parmi ses objectifs principaux, de reproduire le jeu des relations et de maintenir la loi qui les régit ; le dispositif de sexualité engendre en revanche une extension permanente des domaines et des formes de contrôle […]
[…] le dispositif de sexualité est lié à l'économie par des relais nombreux et subtils, mais dont le principal est le corps — corps qui produit et qui consomme […] Dire que le dispositif de sexualité s'est substitué au dispositif d'alliance ne serait pas exact. On peut imaginer qu'un jour peut-être, il l'aura remplacé. Mais de fait, aujourd'hui, s'il tend à le recouvrir, il ne l'a pas effacé ni rendu inutile. Historiquement d'ailleurs, c'est autour et à partir du dispositif d'alliance que celui de sexualité s'est mis en place […]
Foucault M., Histoire de la sexualité, vol. I : La volonté de savoir, Gallimard, 1976, pp. 140-142.

Le dispositif d’alliance s’est fissuré. Aujourd’hui nous sommes en présence de trois dispositifs qui s’autonomisent devant nos yeux : la parentalité [P], la conjugalité [C] et la sexualité [S]. Chaque dispositif inclut et propose comme légitimes des pratiques qui peuvent ou non se combiner aux autres. Nous voyons certaines formules de couple avec [P]+[C]+[S], d’autres avec [P]+[C], ou [P]+[S] ou [C]+[S], voire encore des couples où seul est présent [P] ou [C] ou [S].
Chaque dispositif trouve sa place dans des temporalités variables. La conjugalité et la sexualité s’y inscrivent de manière permanente ou non. [C] et [S] peuvent se décomposer en temps plein, mi-temps, quart de temps ou dans des moments qui, même plus réduits, font sens pour les partenaires du couple formé. Sans même parler ici des « vieux couples » pour qui la sexualité, réduite parfois à l’expression et l’imposition des désirs masculins, est déjà une vieille histoire, il est remarquable de voir apparaître des « couples sans sexe ». Couples de cohabitant-e-s qui décident au Japon (Ueno, 1995) de ne pas entretenir de relations sexuelles pour éviter les problèmes attenants à la gestion conjugale des désirs. Mais aussi couples de cohabitant-e-s, de colocataires, qui vivent ensemble, font leurs courses ensemble, programment des vacances communes, visitent et accueillent les parents respectifs, mais qui pour diverses raisons n’ont pas de sexualités communes.
Quant au dispositif de parentalité, il est en pleine évolution. La paternité a toujours été un présupposé. L’enfant d’une femme mariée est, aujourd’hui, de par la loi, supposé provenir de l’union avec son mari. La loi est d’ailleurs le cadre qui fixe non seulement l’origine dite biologique de l’enfant, mais aussi depuis longtemps les règles de la parentalité : droits à la procréation et à sa reconnaissance, droit de garde, versement des pensions aux enfants, droits de visites, droits de correction, etc.
De par les procréations médicalement assistées, maternité et paternité ont pu se décomposer de manières multiples. Qui est le père ? Celui qui amène son sperme ? Celui qui accompagne la mère ? Celui qui met le sperme dans la mère ? Celui qui élève l’enfant ? Qui est la mère ? Celle qui fournit l’ovule ? Celle qui porte l’enfant ? Celle qui l’élève ? Autant de questions qui montrent comment la parentalité, que l’on présente à tort comme un phénomène biologique, est d’abord un dispositif qui articule modes de procréation et dispositions légales.

Les contestations, les tentatives utopiques ou non de dépasser les cadres restrictifs du dispositif de parentalité sont multiples et polysémiques. L’homoparentalité — « qu’aucune loi ne pourra désormais arrêter […] qu’il nous faut […] reconnaître et […] accompagner socialement pour [qu’elle] acquière des structures légales, acceptables par les homosexuels et par la société », comme dit Maurice Godelier (2004) — a ouvertement débiologisé, dénaturalisé les liens entre la parenté et la reproduction (la sexualité reproductive). Autant l’adoption pouvait encore, moyennant quelques subterfuges, faire illusion de procréation « naturelle », autant devant un couple d’hommes, ou un couple de femmes qui élèvent « leur » enfant, il n’est plus possible de faire comme si…
Mais, dans ou hors la loi, les remises en cause de la parentalité traditionnelle intègrent aussi un nombre important d’autres situations. La coparentalité, souvent évoquée dans l’homoparentalité, aboutit à ce que plusieurs adultes qui décident de contribuer ensemble à la naissance et/ou à l’élevage des enfants puissent adopter ensemble, séparément ou successivement, des rôles et fonctions de parents. La coparentalité propose une définition des parents qui quitte les voies du deux pour se démultiplier. Il en va de même dans les familles recomposées. Parâtre et marâtre sont aujourd’hui des termes frappés d’obsolescence. Sans doute faut-il y voir un effet des connotations péjoratives associées, mais aussi le fait qu’aujourd’hui une famille recomposée est constituée d’un ménage comprenant un-e adulte avec enfant-s qui se remet en couple avec un-e autre adulte qui, lui ou elle aussi, peut être accompagné-e d’enfants. Et cette union peut être stable dans le temps, mais aussi temporaire. Nous pouvons constituer des familles recomposées successives. Bien évidemment, le nouveau conjoint ou la nouvelle conjointe assure souvent des fonctions et des rôles qualifiés de parentaux. Entre l’adoption pure et simple et la simple présence, la parentalité « de fait » présente de multiples visages aux noms encore inconnus.
De même, parentalité et élevage ont été soumis à de fortes transformations. Quoique subissant encore des résistances dues à la maternitude, le temps de l’exclusivité maternelle est en train de devenir un temps révolu. Les gardes alternées, les autorités conjointes, les arrangements multiples et interpersonnels, ont achevé de détricoter les mailles d’une parentalité fortement genrée qui allait de soi.
Faire un enfant, l’élever ou en faire son héritier-e, n’est plus un acte simple inscrit dans une pseudo-évidence.


Enoncer ces divers modes d’unions, de couples, n’est pas encore suffisant. Il nous faut aussi en décrire les contours, pouvoir circonscrire leur contexte, et en particulier les liens avec les réseaux d’appartenance. La famille (au sens de lignage) a encore du sens, mais ce n’est plus le seul mode d’appartenance. D’autres groupes affinitaires, électifs, identitaires, sont venus s’ajouter ou se substituer aux antiques liens familiaux. Non seulement certaines personnes ont dû démissionner des obligations familiales pour cause d’incompatibilité de modèles (pensons aux gais, aux lesbiennes, aux transgenres, aux bisexuel-le-s, à ceux, celles, qui ont imposé un mariage — ou une union — mixte — au sens de mise en couple avec une personne aux origines lointaines et/ou colorées autrement que le blanc habituel de nos tropiques que nous avons pris l’habitude de ne pas considérer comme une couleur). Mais aussi, certain-e-s ont choisi des modes d’habiter plus ou moins coopératifs ou collectifs, certain-e-s, isolé-e-s se sont recréé une famille, une famille élective cette fois. Bref, le groupal, le réseau d’appartenance, identitaire ou non, qu’on le nomme famille, ami-e-s, collectif ou réseau, est aussi à prendre en compte.

La quête d’«utopies conjugales » (16) aujourd’hui s’inscrit dans une ère particulière. La deuxième modernité, celle qui a vu croître l’individualisme, est en train d’achever sa mue sous nos yeux en obligeant chacun, chacune, à redessiner ses cartes d’appartenance, ses liens identitaires. En même temps, face à la fin des grandes idéologies, chacun-e bricole ses appartenances, et le couple quelqu’en soit la forme est devenu un terrain d’aventure où hommes, femmes et transgenres veulent se réaliser et s’épanouir. De même, nous pensions souvent que l’abolition du genre comme système sociopolitique hiérarchisant les catégories de sexes changerait nos vies personnelles et conjugales. Force est de constater que la disparition du genre n’est qu’une des modalités des redéfinitions des rapports entre ego et les autres, entre soi et le monde, entre l’individu et la société. A l’opposé d’un modèle de « non-genre » (Delphy, 1991), nous voyons apparaître un modèle du « tout-genre ». Chacun-e essaie de prendre, de choisir, d’adopter ce qui lui paraît positif, agréable dans les diverses configurations genrées disponibles.

Derrière les débats amorcés par les luttes des gais, des lesbiennes, des bi contre l’homophobie et ses déclinaisons particulières se cachent en fait une révolution anthropologique du genre et de l’alliance.


Notes :
1 : Cette définition est une adaptation (libre) de celle proposée par Joseph Neise (1990).
2 : Depuis la disparition en octobre 1992 de Gai Pied Hebdo après son numéro 541, il semble que Illico Magazine fût le plus lu de la presse gaie. C’est notamment lui qui a repris la diffusion annuelle des questionnaires Pollak-Schiltz, antérieurement diffusés par GPH, et qui fournissait une étude longitudinale tout à fait essentielle des modes de vie gais en France à l’heure du sida.
3 :Fabien Biasutti : « Phobie - La haine des pédés. » In Illico Magazine, février 1994, rubrique “Focus”, pp. 18-25.
4 :Association créée en avril 1994 sur une idée de la FAR (Fraction Armée Rose). Le projet initial était de doter Paris d'une ligne d'écoute téléphonique contre les violences à caractère homophobes. Des lignes similaires existent à Londres, Berlin, New-York, depuis de nombreuses années. Chaque année, l'association publie un rapport détaillé sur le thème (enquête sur les agressions homophobes réalisée sur les lieux gais, l'évolution des luttes et des actions contre l'homophobie…).
5 : Philippe Edelman, « La maladie de la culpabilité », Journal du sida, n°57, Décembre 1997, p. 16.
6 : En opposant, par exemple luttes pour le droit à l’avortement censée concernéer toutes les femmes, et luttes pour le droit à des lesbiennes à l’existence
7 : Voir aussi les analyses très stimulantes d’Elisabeth Badinter sur cette question dans Fausse route (2003).
8 : Alerté par les chiffres québécois, je me souviens pourtant être intervenu sur cette question à Paris, dès avril 1996 dans un colloque sur l’adolescence. Les collègues chercheur-e-s en santé publique nous avaient expliqué avoir „oublié“ cet item dans leurs enquêtes sur les causes des suicides des adolescentss. Ils/elles annonçaient remédier à cet oubli très rapidement... (Rey, 1996).
9 : Voir ainsi les travaux pionniers de Michel Dorais (2001), de Verdier et Firdion (2003), de Verdier et Dorais (2005)
10 :Dont un spécialiste chiffrait dernièrement la fréquence à une naissance sur 250.
11 : Dans certaines villes certains lieux sont de plus en plus réservés aux “jeunes couples“, ceux et celles qui ont moins de 30 ans, voire moins de 25 ans. A côté des couples „de fait“ ou „de fête“, certain-e-s ont juste quelques mois de vie commune. Et, à l’opposé de formes de violences manifestes aperçues lors de notre première étude sur ce thème (Welzer-Lang, 2005), aujourd’hui chez ces jeunes couples, la volonté égalitaire, le double désir de l’homme ET de la femme à participer à ces jeux pluriels est manifeste.
12 : Notamment quand on stigmatise sous un prétexte ou un autre les pratiques libertines entre hommes et femmes.
L’hétérophobie peut ainsi être définie comme la dénonciation, la discrimation, la stigmatisation des personnes et/ou des pratiques hétérosexuelles non normatives. Notamment celles qui remettent en cause l’Ordre de genre, en particulier la sacralité du couple, du deux.
13 : Une mention particulière pour cette dernière marque qui met en vente dans les pharmacies à partir de septembre 2007 un vibro-masseur qui ne reproduit plus l’éternel phallus. Pour 55 euros (en France) vous disposerez d’un appareil de 16 cm de long à double forme : une forme oblongue d’un côté, une forme allongée (genre doigt) de l’autre. Ce sex-toy est équipé de 5 vitesses, la possibilité d’activer les vibrations d’un côté du sex-toy ou de l’autre, ou des deux à la fois. Son contact est agréable et celui que l’on m’a livré en échantillon (après en avoir fait la demande à un colloque de sexologie où il était présenté) est rose, un rose thyrien agréable. De plus il est étanche. Mais surtout, les premières expérimentatrices font état d’une montée de jouissance „particulière“.. „qui ne ressemble à rien de connu auparavant“…
14 : Les écrits de Marie-Hélène Bourcier (2005), de Béatrice Preciado (2000) ou les nôtres (Welzer-Lang, Le Talec, Tomolillo, 2000), voire même la traduction récente de Judith Butler (2006) décrivent encore imparfaitement l’effervescence provoquée aux Etats-Unis dans les mouvements sociaux et dans les universités autour du queer.
15 : Ces idées sont plus largement développées dans mon dernier livre Utopies Conjugales (2007)




Bibliographie citée :
Arnal Frank, 1993, Résister ou disparaître ? Les homosexuels face au sida, Paris, L'Harmattan.
Badinter Elisabeth, 2003, Fausse route, Paris, Odile Jacob.
Borillo Daniel, 2001, l’homophobie, PUF ? Que sais-je ?
Bourcier Marie-Hélène, Sexpolitique queer zone, 2005, Paris, La Fabrique Eds.
Butler Judith, 2006, Trouble dans le genre, Paris, La découverte.
Calvez Marcel, Schiltz Marie-Ange, Souteyrand Yves (dir.), 1996, Les homosexuels face au sida, rationalités et gestion des risques, Paris, ANRS.
Chaumier Serge, 2004, L'amour fissionnel : Le nouvel art d'aimer, Paris, Fayard.
Collin Françoise, 2003, « Mouvement féministe, mouvement homosexuel : un dialogue », in Ignasse Gérard, Welzer-Lang Daniel (Dir), Genre et sexualité, l’harmattan.
Delphy Christine, 1991, « Penser le genre », in Hurtig Marie-Claude, Kail Michèle, Rouch Hélène, Sexe et genre, de la hiérarchie entre les sexes, Paris, éd. CNRS, pp. 89-107.
Dorais Michel, 2001, Mort ou fif, Montréal, VLB
Dorais Michel, Verdier Eric, 2005, Petit manuel de gayrilla à l'usage des jeunes. Ou comment lutter contre l'homophobie au quotidien, Paris, H&O.
Foucault Michel, 1976, Histoire de la sexualité : la volonté de savoir, Paris, Gallimard.
Godelier Maurice, 1982, La Production des Grands Hommes, Paris, Fayard.
Godelier Maurice, 2004, Métamorphoses de la parenté, Paris, Fayard.
Guillemaut Françoise, 1994, « L'invisibilité lesbienne », in Welzer-Lang D., Dutey P., Dorais M., La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, V.L.B., pp. 225-237.
Neisen Joseph, 1990, "Heterosexism : Redefining Homophobia for the 1990s" Journal og gay and lesbian Psychotherapy, vol 1 (13), pp 21-35;
Kergoat Danière, 2000, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe » in Hirata Héléna, Laborie Françoise, Le Douaré Hélène, Senotier Danièle (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, Presses Universitaires de France, 2000, pp. 36-44.
Preciado Béatrice, 2000, Manifeste contra-sexuel, Paris, Balland
Tin Louis Georges, 2003, Dictionnaire de l'homophobie, Paris, PUF.
Rey Caroline (dir), 1996, les adolescents face à la violence, Paris, Syros.
Ueno Chizuko, 1995, « Désexualisation de la famille : au delà de la modernité sexuelle », in EPHESIA, La place des femmes, les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Paris, La découverte, pp 100-110.
Verdier Eric, Firdion Jean Michel, 2003, Homosexualité et suicide, Paris, H&O.
Welzer-Lang Daniel 2007 : Utopies conjugales, Paris, Payot.
Welzer-Lang Daniel, « L'Homophobie, la face cachée du masculin », in Welzer-Lang D., Dutey P-J., Dorais M. (dir.), La Peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, VLB, pp. 13-92.
Welzer-Lang Daniel, 2005 : La planète échangiste : les sexualités collectives en France, Paris, Payot .
Welzer-Lang Daniel, Dutey Pierre-Jean, Dorais Michel, 1994, La Peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, VLB, pp. 13-92.
Welzer-Lang Daniel, Le Talec Jean-Yves , Tomolillo Sylvie, 2000, Un mouvement gai dans la lutte contre le sida : les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, Paris, l'Harmattan.
Repost 0
23 mai 2007 3 23 /05 /mai /2007 08:51

Je suis un homme.
Aussi étrange que paraisse cette affirmation, elle guide mes travaux de recherche depuis que j’ai décidé de faire des études de sciences sociales.
À « homme », j’aurais pu adjoindre un ou plusieurs adjectifs : juif, moderne, intellectuel, universitaire, post-soixante-huitard, engagé, contradictoire, paradoxal, pressé… Dire aussi en quelques mots ma paternité, parler de mon fils Rudy, ou décrire mon itinéraire quelque peu nomade depuis les Vosges natales jusqu’à Toulouse aujourd’hui, en passant par Nancy, Paris, Valence, Lyon. J’aurais pu aussi égrener les ouvrages que j’ai signés ou parler de ma double carrière, de travailleur social d’abord, puis de sociologue.
Mais rien ne me résume aussi simplement que le fait d’être, ou plutôt d’avoir été mis dans une position d’homme.
Comme un disque rayé, dès la prime enfance, parents, enseignant-e-s, ami-e-s, collègues, voisin-e-s vous assignent et vous répètent la part de genre que vous devez occuper. Moi, à la roulette du genre, je suis tombé sur la case « homme » qui, en fonction des circonstances de la vie, se décline en garçon, mec, fils, père, ami, amant, compagnon, conjoint, mari… Que j’en sois aujourd’hui fier ou honteux, content ou triste, comme pratiquement une personne sur deux, je n’ai pas eu le choix. Une fois désigné comme homme, on le devient.
Cela ne serait pas un problème si la division entre hommes et femmes, ou plutôt la hiérarchie produite par la division du monde en deux parties du « genre», n’avait été contestée par des femmes, en particulier des femmes se réclamant du féminisme ; et si des hommes, notamment ceux qui n’arrivaient pas à entrer dans les petites boîtes préconstruites du masculin, n’avaient eux aussi interrogé les uniformes sociaux, militaires, mentaux, sexuels distribués et imposés aux hommes pour qu’ils ressemblent à des hommes et agissent comme tels, avec les femmes et avec les hommes. Dans cette période singulière, tous les hommes, moi y compris, ont été déstabilisés. Nous le sommes toujours.
S’ensuivent de multiples questions. Que veut dire aujourd’hui être un homme ? Comment vivent les hommes ? Comment s’arrangent-ils entre hommes ou avec les femmes ? Devant la carence actuelle des études sur ce sujet, j’ai voulu faire le point sur les connaissances scientifiques concernant l’autre moitié de l’humanité (du moins celle qui vit dans nos pays industrialisés), donner des outils, des clefs pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui du côté des hommes, inviter chacun à réfléchir et penser l’état actuel des masculinités, nos rapports aux hommes et aux femmes.

[extrait de l’introduction des Hommes aussi changent  [Paris, Payot, 2004]
Repost 0
Published by dwl - dans CV
commenter cet article