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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 09:25

(la suite)

 

 

Une paternité active, dissociable du biologique

Une phrase de l’éditorial du premier de Contraception masculine, Paternité résume assez bien le débat en cours dans les groupes.

« Nous avons parlé et réfléchi sur […] la paternité, le rapport que nous avons avec les enfants : ceux dont on est le père biologique, ceux avec lesquels on vit, ceux qu'on voudrait avoir, ceux qu'on imagine et, pour certains, le refus d'être père ». 

Aussi curieux et paradoxal que cela paraisse, c’est en visibilisant et en surinvestissant les conditions biologiques de la reproduction du côté masculin que les hommes d’ARDECOM ont permis de débiologiser et resocialiser la question de la paternité. Le paradoxe n’est qu’apparent. Dans les modèles traditionnels, la paternité — qui restait, bien souvent un présupposé — se limitait souvent à l’autorité, au rôle de l’homme pourvoyeur de ressources. Et en même temps à l’homme qui se désintéressait de son sperme, qui déléguait à sa compagne contraception et élevage des enfants.

Pour ces hommes de l’après-68 le mode de vie commence à changer. Nombreux sont ceux qui vivent en collectifs, en communauté, donc qui s’occupent d’enfants dont ils ne sont pas les pères biologiques. Certains sont en couple avec des femmes ayant déjà eu des enfants. D’autres vivent seuls, avec ou sans enfant, et crient bien fort que leur mode de vie est un choix. Dans tous les cas la paternité qu’elle soit biologique, sociale, affective, est liée au temps passé avec l’enfant, à une structure relationnelle avec l’enfant, les enfants et leurs proches en particulier la mère. L’affirmation d’une autonomie dans le domaine du désir ou du non-désir d’enfant fait rupture avec le patriarcat et son modèle de pouvoir. De nombreuses femmes qui ont découvert dans le féminisme l’étendue de l’oppression qu’elles subissaient, qui réalisent comme l’explique Christine Delphy « que le contrat de mariage fait office de contrat de travail » (Delphy, 1970, 1998) vont rechercher ce type d’homme, un homme plus égalitaire, « un mec différent » « un mec non-phallocrate » comme disent beaucoup à l’époque. Car l’expérience l’atteste, en même temps qu’est revendiquée une autre paternité se mettent en place sous des formes diverses d’autres rapports à ce qui sera caractérisé quelques années plus tard de « travail domestique ». Une étude que nous avions faite avec Jean-Paul Filiod en 1992 nous a d’ailleurs fait caractériser le modèle d’union fréquent à l’époque « d’égalité arithmétique » (Welzer-Lang, Filiod, 1993). Chacun-e se devait de faire la moitié des travaux de la maison. Dans le vide de modèles de référence, dans un rapport homme-femme souvent marqué par la méfiance envers ces hommes qui même affichant fièrement leur différence n’en restaient pas moins des hommes, chacun-e comptait les tâches réalisées, celles à faire. Il n’était pas rare de trouver le planning hebdomadaire du lavage, du nettoyage et des activités liées aux enfants sur le frigo des domiciles.

 

Le paradoxe apparent concernant la paternité n’est pas le seul. Ainsi dès les débuts des expérimentations de la contraception masculine, des hommes revendiquant leur homosexualité, et n’ayant aucun rapport sexuel avec des femmes, ont pris la pilule pour hommes. En 1986, je l’avais analysé comme un engagement militant (même si le terme dans sa connotation militaire était à l’époque rejeté). Aujourd’hui, nous pouvons aller plus loin dans l’analyse. Certes, il s’agissait d’une forme d’engagement. Mais un engagement qui en annonçait un autre, non entrevu à ce moment-là. Devenir stérile quand on est gai est une forme de dissociation supplémentaire de la paternité biologique et de son désir ou non-désir d’enfant. Comment ne pas penser immédiatement à l’homoparentalité et aux débats et expériences (comme la coparentalité) qui se dérouleront quelques années plus tard ? Là aussi ARDECOM était symbolique de questionnements futurs.

Autre paradoxe apparent : si la volonté de changement est manifeste, d’autres éléments liés ne le sont pas moins. Il en va ainsi, à l’époque, de la culpabilité masculine.

 

 

Culpabilité par rapport aux femmes/recherche d’autonomie non oppressive

« Comment pourrait-on aimer son sexe quand on en a fait un bâton, une épée, une pièce, un dard ? » [Yannick, Bulletin Pas Rôle d’homme]

« L’horreur d’être homme » [Types, Paroles d’homme n°1, p.43]

 

« Il y avait ce qu’elles nous demandaient de faire… Subir le terrorisme féminin »

[Paul, expérimentateur Pilule, Lyon, 1985]

 

La culpabilité de ces hommes se manifeste partout ; dans leurs textes, dans les discussions des groupes d’hommes. J’ai souvent retrouvé ce sentiment lorsque des hommes découvrent les effets de la domination masculine. D’abord sur leur (s) copine(s), amie(s), amante(s), celle(s) qui va ou vont incarner pour ces hommes le féminisme. Puis sur eux. Eux élevés en « mecs ». La culpabilité est souvent vécue de manière personnelle et isolée. Notamment pour les hommes contraceptés qui se plaignaient souvent de ne pas avoir d’amis masculins, de se sentir isolés par rapports aux autres hommes : « Je n’aime pas le foot, ni la violence. Je n’ai pas fait l’Armée [à l’époque obligatoire]… Comment veux tu que je discute avec les autres mecs ? » [Bruno, 27 ans]. La soumission à la « virilité obligatoire », d’abord vécue individuellement, s’est alors parlée dans les groupes mecs, dans les premières réunions où, timidement les hommes parlaient d’eux, de leur vie, de leurs doutes, de leurs désirs de vivre autrement leurs rapports aux autres : femmes, hommes et enfants.

Autant, les gais, les hommes attirés sexuellement par d’autres hommes, se sont très vite organisés dès la fin du XIXe siècle, puis massivement au XXe, notamment autour du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et autres groupes militants après 1968. Autant dans le monde réputé « hétérosexuel », ces hommes, ces groupes d’hommes, furent les premières insoumissions aux schèmes de l’hétéronorme où l’homme avec une femme doit être actif, entreprenant, pénétrant, où la sexualité est centrée sur un axe tête/phallus : « une tête pour fantasmer, une queue pour pénétrer, le tout relié par une cravate qui indique le sens de la virilité » (Welzer-Lang, 2004). Dans un des premiers groupe mecs auxquels j’ai appartenu à Paris, il nous a fallu quasi douze mois de rapports avec des femmes sans pénétration, décidés de manière volontariste et univoque (sans l’accord des femmes de notre entourage) pour apprendre d’autres types de caresses. Pour rompre avec les stéréotypes sexistes qui nous faisaient penser que les caresses hors zones génitales étaient utiles aux filles, mais inadaptées aux hommes que nous étions. Pour découvrir que nous n’étions pas plus responsables que nos compagnes du déroulement de la sexualité : « Ecoutez bien les filles, TOUT ce qui se passe durant notre rapport est le résultat de nos deux désirs, du mien comme du vôtre » (Boutot, 1981).

Beaucoup d’entre-nous ont alors découvert la tendresse avec des femmes, mais aussi la tendresse entre hommes, interdite dans la grammaire corporelle homophobe, constitutive du masculin[1]. Et pour certains, non-dit de l’époque, ces caresses ont eu des traductions sexuelles dans des rapports entre hommes.

La contraception masculine a souvent été pour ces hommes parallèle avec la vie en collectif mixte avec des femmes qui se réclamaient de près ou de loin du féminisme (quelle qu’en soit sa forme). Dans ces vies communes, ces moments où ils alternaient moments non-mixtes, dans les groupes d’hommes [et dans les groupes de femmes pour les compagnes], et moments mixtes, la culpabilité s’est souvent dissipée, puis effacée. Elle s’est transformée au fur et à mesure en quête d’autonomie, ce qui correspondait d’ailleurs parfaitement à la démarche de demande de contraception masculine « pour soi », « pour affirmer son propre non-désir d’enfant sans dépendre de la compagne ».

 

 

Conflits, amours, attraction, et méfiance 

Les désirs concomitants de dénoncer le sexisme que subissaient les femmes, et d’être en même temps sujet de sa propre histoire personnelle, de ne pas dépendre ou faire dépendre sa vie d’une configuration idéologique ou politique, est une posture qui va être problématique.

 

Rappelons le contexte politique de cette époque. Le développement du féminisme et l’émergence de différents courants qui luttent contre le sexisme, la domination masculine, le patriarcat. La volonté des femmes d’affirmer leur autonomie politique, de critiquer la « théorie de référence » comme a pu le dire Christine Delphy (Delphy, 1970). L’analyse de l’oppression que subissaient les femmes ne devait plus être analysées comme une contradiction secondaire face à la critique du capitalisme, thème central des mobilisations de l’après 68.

Les hommes des groupes mecs, ARDECOM ou non, souvent anciens militants vont êtres amenés par leurs amies devenues féministes à critiquer le militantisme, requalifié de monocolore et triste. « Elles étaient en violet, pétillaient de sourires et de joie. Nous, nous étions comme des socio-tristes en surplus de l’Armée » [Hervé, 31 ans]. Dans cette période troublée, prémisses de ce que certain-e-s vont nommer la « guerre des sexes »[2], les femmes vont développer une forte méfiance envers ces groupes d’hommes, accusés souvent de vouloir récupérer un pouvoir mâle contesté. À Paris, des « amies » ont ainsi voulu nous interdire de nous réunir entre hommes lors de la première création en 1977 d’un groupe mec. Sur la contraception, il était courant d’entendre « Moi, je n’aurais pas confiance ». Alors que dans les faits, une fois l’azoospermie atteinte, ou une oligospermie sévère (moins de 1 million de spermatozoïdes pas ml), les hommes contraceptés l’ont souvent utilisé sans problème manifeste du côté de leurs partenaires sexuels. Bref, même entourés de femmes non-séparatistes, une forme de méfiance régnait autour de ces groupes d’hommes. Mais l’honnêteté m’oblige aussi à dire que cette méfiance était aussi entourée d’amours, d’attirances et de vies entre hommes et femmes fortement discutées.

 

À un niveau plus macro, les débats furent aussi complexes. À la parution des deux revues Types, Paroles d’hommes et Contraception masculine, Paternité, diverses revues féministes se firent écho des doutes sur la démarche de ces hommes. D’un côté, des femmes les ont toujours accompagnées, des femmes ont toujours participé aux rencontres nationales des groupes ARDECOM dans les Cévennes chaque été, un numéro mixte de la revue Type a même été édité. De l’autre, les doutes, les procès d’intention de La revue d’en face

 

Des débats hommes/femmes impossibles : la rupture[3]

Les nécessités de se constituer de manière parallèle en mouvements sociaux cristallisés sur l'antagonisme de genre expliquent, sans doute, même, l'existence de périodes où il était urgent de ne pas débattre, où des hommes ont préféré des « non-réponses » à ce qu'ils qualifiaient d'« agressions » injustifiées[4].

Dans cette période où, pour la première fois en France, se visibilise et s'élabore une critique masculine de la domination des femmes et de l'aliénation masculine, les débats entre femmes et hommes sont — alors — peu aisés. Les hommes en sont convaincus :

« Comme les groupes "hommes" cette revue sera peut-être accusée de vouloir aider les hommes à reconquérir—ou renforcer—un pouvoir qui leur est contesté. Nous ne croyons pas, quant à nous, que le simple maniement de nos stylos ou que le cliquetis de nos machines à écrire nous fortifient dans une primauté que de toutes façons nous ne revendiquons pas...

Comme eux, cette revue sera peut-être accusée de constituer une parenthèse dans la vie sociale, sans perspective militante, sans prosélytisme organisé. Les questions que nous nous posons, nous les laissons parfois sans réponse: c'est vrai. Nous ne sommes pas une "avant-garde masculine libérée". Nous sommes seulement désireux d'entrouvrir les carcans dans lesquels, enfermants, enfermés, nous nous éloignons d'un changement potentiel. »

Extrait de l'éditorial du n° 1 de Types

 

Les réactions ne se font pas attendre. Bien sûr certaines femmes se félicitent des initiatives masculines. D'autres sont pour le moins sceptiques. C'est ainsi que La revue d'en face[5] publie trois articles en réponse au bulletin n° 4 de Pas rôle d'hommes et du texte de l'affiche de « Types ». Jean Yves Rognant les critique ainsi :

Certains intertitres donnent le ton : « les groupes hommes ne sont pas ce que quelques naïves imaginaient » ; « de quoi veulent se punir les hommes ? » ; « castration ou pouvoir » ; « ils ont beaucoup souffert » ; « nouveaux hommes, vieilles illusions ».

Premier article : « A propos des groupes hommes ». […] Notre histoire est ainsi résumée... Déprimés par le militantisme, nous aurions découvert après les féministes, le fait que « le privé aussi est politique » et l'aurions adopté comme dernière mode subversive […]. Puis, mis en cause par les féministes, nous aurions culpabilisé sur la et notre phallocratie (exact...). Ensuite les doutes étant trop dérangeants et la culpabilité trop lourde à porter, nous nous serions découverts nous aussi opprimés, non par la phallocratie (mot que nous aurions banni de notre vocabulaire pour ne plus nous sentir des âmes de martyrs...), mais par la virilité. Nous revendiquant comme plus ou moins « dévirilisés », notre intérêt pour le privé serait donc la recherche de la « mère consolatrice », du repos du guerrier. Quant à la parution de la revue Types, elle représente conclue C. Lapierre, un « affranchissement de la critique féministe » (qui) peut aussi fournir une base idéologique plus subtile pour le retour au statu‑quo ante...

 

            Deuxième article : « D'étranges frères, étrangers ». Une bonne partie de l'article explique les méthodes contraceptives masculines. Mais pourquoi se donnent‑ils tout ce mal ? demande ensuite F. Gilles. Elle cite alors diverses phrases tirées d'ARDECOM et trouve dans l'inconscient des mecs se contraceptant le désir de castration, de punition symbolique face aux féministes. Mais la culpabilité, là non plus, ne peut pas marcher longtemps. Alors F. Gilles préfère penser que la contraception masculine correspondrait bien au désir d'hommes de contester le pouvoir d'enfanter des femmes et le droit nouvellement acquis de contrôle de la procréation. Les motivations de ces hommes ne sont donc, selon elle, pas limpides. Elle n'envisage pas évidemment la limpidité du choix de partager la conception, la responsabilité d'élever un enfant... Non, les hommes doivent par essence reproduire le rôle du patriarche ou du père absent ! Sortis de ça, ils deviennent vraiment suspects.

 

            Troisième article : « Le mâle de vivre ». Celui‑là pose la question de l'intérêt pour les luttes féministes qu'existent des groupes hommes. « Chacun ses intérêts », dit en substance I. Théry. Il n'y a pas de symétrie possible entre le mouvement des femmes (luttes des opprimées) et les bénéficiaires du patriarcat même « pourvus d'une conscience malheureuse ». […] Pour I. Théry : « Bref, de quelque côté qu'on se tourne, dans l'attirance pour les groupes hommes ce qu'on retrouve toujours c'est la volonté de dire son malaise (s'approprier un discours dont on était exclu), de dénoncer la norme (se déresponsabiliser), d'analyser les carcans de la Virilité (se poser en victimes). » Moins élégamment dit, ça revient à ceci : envieux, irresponsables, simulateurs… 

[…] L'article se conclue sur le dévoilement de notre stratégie inavouée : le mythe du « nouveau camp » nous agite et nous parcourons déjà « tout le chemin qui va d'une crise de la virilité à l'affirmation d'une "nouvelle masculinité" ».

 

Différents hommes répondent eux aussi à cette polémique, qui très vite se termine en non-débat. Pierre Colin et Claude Barillon, les deux fondateurs d’ARDECOM , laissent entendre que les débats sont aussi compliqués du côté des femmes que du côté des hommes :

 

Non réponse, Pas de réponse

Y en a marre. Y a plus d'abonnés. Parce qu'on ne nous renvoie pas la bonne image, celle de l'homme pas-macho-pas-phallo-qui-lutte-et-à-quel-prix-contre-son-encombrante-virilité il faudrait répondre à coup de grands principes et de subtils distinguos. Non seulement, il nous faut des miroirs mais encore faut‑il qu'ils ne soient ni concaves ni convexes.

MARRE ! On en crève de ces conneries, de ce jeu de la reconnaissance, du dis‑moi que tu m'aimes, que je suis différent, surtout pas comme les autres, réassures‑moi de ma singularité : c'est cela la logique mâle, c'est ainsi que se reproduit la « virilité obligatoire », par le jeu de l'image et du regard où l'autre, dans sa différence, n'a pas lieu d'être.

On pourrait pas rêver un peu de relations, avec des femmes, des hommes, des enfants, où chacun s'accepte avec ses limites et accepte l'autre dans son irréductible altérité ?

Apparemment, du côté des bonshommes, ce n'est pas pour demain.

Claude Barillon - Pierre Colin

 

Claude Barillon et Pierre Colin, en utilisant le « nous » dans ce débat/non-débat public avec le féminisme ont sans doute ouvert, sans le savoir, la perspective du mouvement social des hommes en constituant les hommes d’ARDECOM et des revues critiques sur les masculinités obligatoires, en sujets collectifs de leur histoire ; sujets collectifs, qui à la différence d’un groupe, d’une secte ou d’une chapelle, constituent de facto un champ de débats, traversé lui-aussi de positions contradictoires.

 

Signalons, pour conclure sur les débats difficiles de cette époque et le gap entre féministes et groupes d'hommes antisexistes, l'interview de Simone de Beauvoir publié par La revue d'en face.

Simone de Beauvoir, interviewée par Irène Théry, La revue d'en face n° 9/10

Simone de Beauvoir : « Je n'ai jamais entendu parler de groupes d'hommes. Mais je connais quelques hommes effectivement féministes, évidemment parmi les plus jeunes. […] Si les hommes pouvaient parler entre eux avec autant d'honnêteté que les femmes parlent entre elles, ce serait une très bonne chose car des quantités d'hommes ont aussi des problèmes sexuels, des problèmes d'impuissance, de ceci ou de cela, dont ils ne veulent ni n'osent parler car il y a une censure très forte chez eux. Peut-être que s'ils faisaient des groupes d'hommes ce serait une bonne chose ».

Irène Théry : C'est en tout cas tout à fait dans cette perspective qu'ils se regroupent. Pour lutter contre l'idéologie virile qu'on leur impose. Mais ils ne se réunissent pas simplement comme des amis. Ils se réunissent pour faire de la politique, produire une analyse, lutter. Est-ce que même avec la meilleure volonté du monde ces groupes ne sont pas amenés inévitablement à défendre leurs intérêts d'oppresseurs puisque chaque homme reste un agent de l'oppression même s'il la combat ?

 

Il faudra attendre le colloque « Les hommes contre le sexisme » organisé en octobre 1984 par Types et ARDECOM pour que des échanges entre femmes féministes et hommes anti-sexistes réapparaissent. Là où les sociologues féministes, et de rares hommes, dressèrent un état objectif des rapports sociaux de sexe, du sexage, de la division sexuelle du travail dans l'espace domestique et dans le monde industriel ou scolaire[6], les participants masculins de Types ou d'ARDECOM ne surent que répondre par leurs interrogations personnelles et/ou collectives (Cette, Rognant, 1985, Viovy, 1985). Ce colloque fut, à plus d'un titre, un tournant historique dans cette brève histoire de la déconstruction théorique du masculin. Dans les faits, en France, hommes critiques et féministes, pour la première fois se rencontrent et échangent. Les débats sont centrés tant sur les diverses analyses théoriques du masculin et du féminin, pris comme des catégories sociales en interaction, que sur les formes que prennent les remises en cause de la virilité et du patriarcat.

 

Durant cette période, il faut aussi noter un certain nombre de publications concernant les sexualités et/ou l'homosexualité. J'ai ici très peu évoqué l'influence de la remise en cause de l'assignation masculine (et féminine) à l'hétérosexualité. Pourtant depuis 1970, de manière relativement importante et en liaison avec l'apparition des mouvements homosexuels, — les mouvements « gays » — des hommes et des femmes mènent des luttes pour obtenir le droit de vivre leurs différences sexuelles. La revendication d'homosexualité s'accompagne de nombreuses publications parmi lesquelles les revues Sexpol, Masques. Autour de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et des travaux de Philippe Aries, Michel Foucault, Jean Genet... est questionnée l'exclusivité des « rôles » dits masculins dans la sexualité. Si certains mouvements tel le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (F.H.A.R.) ont quelques fois revendiqué un « 3ème sexe », d'autres, par des études ethnologiques, historiques, montrent la non naturalité des pratiques érotiques et sociales actuelles. En décrivant d'autres « systèmes de sexualité », pour reprendre la terminologie de Foucault (1976), de nombreux textes déconstruisent une part des modèles masculins dans la sphère sexuelle. Les questions que pose l'homosexualité sont aussi abordées dans le n° 35 de la revue Communication, coordonnée par André Béjin et Philippe Aries.

 

Dans le mouvement féministe, les différentes revendications concernant le mode de vie des femmes ont trouvé une apparente unité emblématique et institutionnelle : le mouvement des femmes. Du côté des hommes, pour reprendre le titre de Guido de Ridder (1982), les remises en cause des modèles masculins ont été multiples et jamais unifiées. A côté des analyses abordant l'homosexualité, où se remarquent de nombreux chercheurs, les autres publications ont été dans leur quasi-majorité extérieures au champ scientifique. Nous ne pouvons toutefois pas dire, à l'instar de quelques sociologues qu'elles sont inexistantes. Elles ont moins pris l'aspect de constructions théoriques sociologiques et anthropologiques sur les catégories sociales et sur les rapports sociaux. Mais leurs contenus, comme les textes féministes pour les femmes, ont alimenté des mouvements sociaux où des hommes ont dans la pratique quotidienne essayé de trouver des alternatives aux formes contemporaines de patriarcat et de viriarcat[7]. Les phénomènes « groupes hommes » et « mouvements homosexuels », ont été transversaux à la plupart des pays industrialisés.

 

Au terme de (court) voyage historique, et quelque 30 années plus tard, il est intéressant d’interroger l’apport historique, social, de ces mouvements fortement marginaux à leur création.

 

 

 

Trente ans plus tard : les apports des premiers groupes d’hommes

ARDECOM et Type-Paroles d’hommes : prémisses du mouvement social des hommes

Dernièrement, revisitant la typologie de Clatterbaugh (1997), j’identifiais différents courants de pensées qui traversent au niveau international les débats critiques sur le masculin[8]. J’y voyais la coexistence d’un mouvement réactionnaire, résistant au changement, symétrisant situation des femmes et des hommes donc niant la domination masculine, souvent qualifié aujourd’hui de « masculiniste[9] » (Eric Zemour en France). Des courants qui se réclament de l’égalité de genre entre hommes, femmes et trans : les proféministes radicaux, et les proféministes pragmatiques (qualifiés de « libéraux » aux USA et dans les pays anglophones pour qui le libéralisme a un autre sens qu’en France). Les groupes de consciences centrés sur le développement personnel (par exemple les groupes créés par le psychanalyste Guy Corneau) et le courant Mythicopoétique (cf. Robert Bly). Et un dernier courant en création : les « Masculinités », transcourant proféministe qui essaie de refuser la déconsidération automatique du masculin et de la vie des hommes. Qui explique dans sa version « salutogène » (Macdonnald, 2005, 2008) que les hommes peuvent aussi être acteurs du changement. Ou dans mes écrits que : produit par les rapports sociaux de sexe et de genre, le masculin se situe entre résistance et changements. Les femmes changent, les hommes n’ont pas tellement d’autre choix que de s’y adapter ; de manière volontariste ou non.

 

Validant cette typologie, nos collègues québécois ont montré pour leur part, y compris en intégrant la contraception masculine qu’il s’agit de la naissance d’un réel mouvement social (Lindsay, Rondeau, Desgagnés, 2010). En France, nous n’avons pas d’unification des différents groupes, des associations. De même, les différentes créations (films, romans…) centrées sur les masculinités, tout en annonçant des thèmes communs (la situation des hommes) n’ont pas créé d’école de pensée, de création. Nous pourrions parler d’un mouvement des hommes sous formes de nébuleuse ; un mouvement non unifié ayant différents pôles ou surfaces d’émergence. Influence en France de l’analyse (post)marxiste ou radicale qui voit d’un très mauvais œil l’alliance dominant-dominés ? Difficulté de penser «l’Après », l’après-domination, l’après genre ? Les analyses et confrontations doivent se poursuivre, notamment en sociologie et en sciences politiques.

En tout cas, ce qui est remarquable est, qu’exceptés ceux qui sont pour un retour des femmes derrière les fourneaux, la tendance masculiniste et réactionnaire (au sens littéral du terme), l’ensemble des autres courants de pensée, comme les intervenant-e-s sociaux et sociales revendiquent explicitement tout ou partie de l’héritage de la contraception masculine et des revues comme Type-Paroles d’hommes en France, Hom-infos au Québec…

 

La France a été novatrice sur les questions de contraception masculine, elle semble avoir perdue une partie de son leadership sur la question. Ainsi, à la différence d’autres pays, il n’existe plus dans l’hexagone de revue de synthèse qui dans les sciences sociales ou dans le grand public soit centrée sur la déconstruction du masculin, la valorisation des nouvelles expériences. De même, différemment d’un nombre croissant de pays, pas de politique publique sur la condition masculine pour favoriser l’intégration du côté des hommes de l’égalité de genre et de la diversité sexuelle. Et, à la différence d’autres pays, peu d’activistes d’ARDECOM ou de Types-Paroles d’hommes se sont mutés en « fonctionnaires de l’égalité ». Quelques médecins utilisateurs de contraception sont devenus spécialistes de la fertilité humaine, un sociologue que je connais bien a été reconnu spécialiste de ces thèmes. Mais en général, parallèlement au peu de prise en compte de cette problématique par les pouvoirs publics, il y a eu peu de bénéfices académiques de cette période. Christine Castelain-Meunier (2005, 2007), première sociologue à s’intéresser aux groupes d’hommes et ARDECOM, proche d’Alain Touraine au CADIS (EHESS-Paris) est une des rares collègues, non utilisatrice de contraception masculine elle-même à avoir suivi ce mouvement social sur un temps long.

 

Les groupes de parole d’hommes : un modèle au long cours

Du côté de l’intervention sociale, comme du côté de l’accompagnement des hommes quand ils commencent à questionner virilité, paternité, sexualités ou rôles masculins, violences, le modèle du groupe d’homme s’est très largement développé. Inspirés des « groupes femmes » des années 1970 et/ou héritage de la psychologie sociale, les « groupes de conscience » entre hommes continuent à accompagner les réflexions masculines sur soi. Non seulement, certains groupes mecs liés à ARDECOM comme le groupe de Lyon perdurent, mais des mouvements libertaires radicaux aux pères en question, en passant par les hommes déstabilisés par le nouvel Ordre de genre en création, tous semblent plébisciter la forme non-mixte de rencontre. Que celle-ci ait lieu dans l’ambiance intime et conviviale d’un repas ou autour d’un animateur bénévole ou non. En fait, de ARDECOM à maintenant, tout se passe comme si l’aval des pairs permettait une rupture symbolique facilitatrice du changement, l’expression d’une nouvelle parole masculine collective et individuelle.

 

Des débats toujours complexes avec le féminisme

Fin de la guerre des sexes ? : oui et non serait-on tenté de répondre. Si, à côté du MFPF (Mouvement Français pour le Planning Familial) qui a toujours été un compagnon de route d’ARDECOM (un certain nombre de militants du « Planning » ont pris la pilule pour hommes), il existe des mouvements comme « mixité » qui se réclament d’actions mixtes, qui proposent aussi de s’interroger sur les masculinités, la synthèse entre les féminismes et les mouvements critiques sur le masculin semble toujours difficile à faire.

Bien sûr, les nouvelles générations sont mixtes d’hommes et de femmes, de gais, de lesbiennes, de bi, et d’hétérosexuel-le-s. Ils/elles revendiquent main dans la main des transformations de la domination de genre, la fin des violences faites aux femmes, la lutte contre l’aliénation des hommes, mais ils/elles sont peu suivi-e-s par les organismes spécifiques. Divers événements récents montrent la fragilité de l’alliance entre mouvement des femmes et mouvement des hommes. Même sur des bases antisexistes, antipatriarcales ou antiviriarcales claires. Même en intégrant à un degré ou un autre la lutte contre l’hétéronormativité.

 

La contraception masculine abandonnée par le mouvement social

Pour ce qu’il est des spécificités d’ARDECOM, la contraception masculine a été abandonnée. Il est possible, bien sûr, de trouver une contraception fiable et réversible auprès des équipes médicales. Ce livre en témoigne. Mais aucun groupe d’homme ne revendique cette pratique. Sans doute faut-il y voir, comme je l’ai expliqué supra l’arrivée du sida, mais cela n’explique pas tout. Le peu de vasectomie est aussi à considérer. Serions-nous en France, dans la matrice de virilité latine, plus timides, plus angoissés au fait de « toucher » de près ou de loin notre système masculin reproductif ? L’hypothèse mériterait d’être interrogée. Elle gagnerait en épaisseur à être associée à un autre questionnement.

 

La santé des hommes, un concept peu utilisé en France

Dans la même logique que les réflexions sur les contraceptions masculines, s’est développé le champ lié à la « santé des hommes ». Rapport sur la santé des hommes et rapport Rondeau au Québec (Rondeau, 2004, Tremblay et al., 2005), enquête nationale sur la santé des hommes dans de nombreux pays, l’idée fait florès. Sauf en France. Pourtant les travaux de Tremblay et son équipe pourraient nous être fort utiles. Leur recherche se voulait descriptive et comparative avec l’état de santé des femmes. La monographie sur la santé des hommes a été réalisée à partir de l’Enquête sociale et de santé (1998) auprès d’un échantillon d’hommes (n=14 894) et de femmes (n=15 492). Côté masculin, les données présentées suggèrent une réflexion distincte selon que l’on réfère à la santé des hommes en général ou à celle des hommes plus vulnérables, c’est-à-dire les jeunes, les sans emplois, les moins scolarisés et les plus pauvres. Mais d’une manière globale, il y a significativement plus d’hommes qui se disent malheureux ou très malheureux de vivre seuls que de femmes, plus d’hommes que de femmes qui rapportent un faible niveau de soutien social. Les hommes sont moins nombreux que les femmes à exprimer un problème de santé, ils rapportent moins souffrir de détresse psychologique élevée. Ils ont moins recours aux professionnel-le-s. Or, on constate que la perception subjective de la santé chez les hommes est en décalage avec les données plus objectives sur leur taux de mortalité et leurs prises de risques. L’une des explications de ce décalage repose sur l’identité de rôle et de genre. Quoique les stéréotypes genrés et sexuels aient été beaucoup questionnés au cours de dernières décennies, les études continuent de confirmer que les hommes sont décrits, et se vivent, comme étant plus forts, plus durs, plus enclins à prendre des risques, plus agressifs, dominateurs, violents, compétitifs, moins sensibles aux autres et plus individualistes. Ils sont souvent perçus de manière unidimensionnelle (soit comme parent, violent, suicidaire…) indépendamment du contexte de vie et de son impact sur le problème identifié. Ce qui expliquerait pourquoi les hommes ont peu recours au soutien de leur entourage.

La santé des hommes pourrait donc être en France un champ vivace permettant de réduire certains phénomènes liés aux masculinités traditionnelles, dont les questions de reproduction, mais aussi les suicides, les dépressions, l’alcoolisme, les violences domestiques ou homophobes et le décrochage scolaire pour les plus jeunes.

Est-ce un effet de la réduction actuelle où les questions de genre, par une inversion de l’androcentrisme sont uniquement associées aux femmes ? Une suite du non-empressement des médecins à déconstruire à leur tour le masculin hégémonique (Connell, 2000) ? Toujours est-il que problématisé ou non de manière spécifique les attitudes masculines ont emboîté le pas à différentes réflexions avancées par ARDECOM et Type-Parole d’homme.

 

L’homme acteur des changements de genre

Les attitudes masculines « actives » dans la paternité, les dissociations paternité biologique et paternités sociales, se présenter comme « responsable » de ses choix de vie, y compris dans des domaines, comme la contraception, autrefois réservés aux femmes. À l’instar du collectif de Boston qui invitait les femmes à se réapproprier leur corps et leur santé, inciter les hommes à ne plus déléguer leurs corps au pouvoir biomédical, analysé comme expression de l’Ordre masculin patriarcal et commerçant, nous avons vu comment la quête de ces hommes pouvait dessiner un objectif plus prétentieux. Participer comme homme, socialisé en mec mais remettant en cause les stéréotypes et les rôles masculin à la redéfinition du « contrat de genre[10] ».

Avec nos mots actuels, nous pouvons dire que ces hommes d’ARDECOM, de la revue Type-parole d’hommes ou des divers groupes mecs qui ont émaillé cette courte histoire ont voulu, et ont été, acteurs du changement dans les rapports de genre. Que ceux-ci concernent les rapports hommes/femmes, ou en refusant les rivalités traditionnelles des hommes en guerre pour être le meilleur, le plus fort, celui qui a métaphoriquement le plus gros phallus, dans les rapports entre hommes.

 

Sans doute, je l’ai dit, cela est passé, et passe encore aujourd’hui parfois par des travers liés à la culpabilité masculine par rapport aux femmes et au féminisme. Toutefois, et l’enquête européenne menée en 2004 (Welzer-Lang, Le Quentrec, Corbière, Meidani, 2005) est formelle sur ce point : tous les hommes « égalitaires », les hommes « en renégociation » comme nous les avons nommés, ne traversent plus cette culpabilité. D’une part, parce que les normes sociétales ont changé. Aujourd’hui tout se passe comme si l’égalité hommes/femme étaient inscrites sur le fronton de toutes les mairies de France. Qu’elle s’affirme comme une évidence. Au même titre que l’on s’affirme contre le racisme ou pour l’égalité entre les peuples et les cultures. Bien sûr, il y a encore des différences de salaires, les emplois précaires sont occupés principalement par les femmes, les hommes et les femmes ne partagent pas toujours le travail domestique à parts égales. Mais la visibilisation des restes d’inégalité, leur mise en lumière laisse entrevoir la fin de la domination masculine, l’arrivée d’une égalité réelle entre hommes et femmes, la fin du genre[11]. N’est plus marginal ou atypique aujourd’hui un homme qui se réclame de l’égalité de genre.

D’autre part, les modes de prises de conscience ont aussi changé. À côté de ceux découvrant la domination masculine à travers l’interpellation d’une femme que nous avons déjà évoqués, les transformations conjugales et sociétales, elles-mêmes produites par le féminisme et la seconde modernité individualiste (F. de Singly, 1996) produisent des effets sur les hommes eux-mêmes. Un autre résultat de notre enquête de 2004 montre que des formes majeures de changement, et ce sans culpabilité d’être homme, se déroulent pour ceux qui s’affirment progressistes dans une problématique de genre (donc normaux et modernes) quand ils vivent seuls. Et souvent après la première séparation. Le premier couple signant souvent le passage pour un homme de sa mère à sa conjointe : « Je me suis senti bien que quand je me suis retrouvé tout seul, quoi ! Dans le sens où y avait pas de regard sur moi et je pouvais être maître de mes actes. Complètement. Parce que bon, quand tu vis avec un sergent-chef, évidemment, bon, tu te sens pas toujours libre de tout, quoi. » [François, 30 ans].

Ici, il ne s’agit plus de choix idéologique, mais d’une logique produite par nos mises en couples sérielles, nos unions successives, nos modèles de familles recomposées et les recompositions des liens entre sexualités, conjugalité et parentalité (Welzer-Lang, 2007).

 

Le fait de « choisir » de vivre seul, ou dans une autre forme non hétéronormative (groupe, couple à double résidence, colocation…) était déjà central dans les hommes contraceptés. Toutefois, nous allons l’examiner, les hommes d’ARDECOM ou de la revue Type-paroles d’hommes n’ont pas innové sous tous les aspects de la déconstruction masculine actuelle. En particulier sur ce que nous pouvons nommer : la problématique queer ou la question des identités.

 

 

La problématique queer[12] absente 

Même annoncées dans l’éditorial de Types-Paroles d’hommes n°1, (« affirmer des identités multiples mais qui cherchent à se trouver, à se retrouver ») les questions liées aux identités socio-sexuelles, la porosité et la plasticité des catégories d’appartenance et/ou d’affichage sur les sexualités (être hétéro, bi, gai ou trans…) n’ont jamais été problématisées comme telles. Mais posés en actes : certains ont ainsi découvert leurs attirances érotiques et/ou sexuelle pour des hommes, de manière exclusive ou non. Il en va de même pour cet aspect de la non-hétéronormativité qu’est le dépassement du deux comme seule figure légitime du couple : les sexualités collectives, les trios que certains ont pourtant expérimentés à l’époque.

« Marc a été mon « amant »… […] Ce fut long et compliqué pour nous d’accepter, de mettre ce mot sur notre relation […]. C’était au cours d’un retour du week-end du groupe […]. C’est sa copine qui a demandé à ce qu’on dorme ensemble tous les 3. C’est elle aussi qui a dit son désir de nous voir aussi ensemble moi et Marc… […]. Elle aussi qui commencé à nous caresser tous les deux… » [Gérome, entretien réalisé en 1986].

Pruderie ou prudence ? Volonté de ne pas stigmatiser une population amie face à des faits que l’on estime peu audibles. Ou que l’époque refusait à nommer, problématiser ? J’avais moi-même décidé de ne pas publier le volet sur la sexualité des hommes ayant utilisé la pilule pour hommes dans mon travail de 1986.

Mais plus loin, même ayant des homosexuels déclarés en son sein, même ayant des pratiques sociales peu hétéronormatives, les groupes ARDECOM, et la revue Type-Paroles d’hommes ont aussi été des groupes hétérocentrés. Sans véritables liens avec la mouvance gaie présente sur la scène intellectuelle dès 1968. Il faudra attendre les années 1990, les effets des luttes conjointes sur le sida pour que la problématique masculine se définisse comme s’adressant à tous les hommes, quelles que soient les couleurs et les senteurs de leurs amours, et de leurs sexualités.

 

 

 

Il est rare de pouvoir tout à la fois, dire, transmettre des segments de mémoire et avoir un temps long de réflexivité pour en connaître les effets, les rémanences.

Trente années plus tard, nous pouvons conclure sur l’originalité des démarches de contraception masculine, leur côté novateur, heuristique, fondateur. Cela ne peut que nous encourager à être attentifs et attentives aux tendances émergentes, parfois qualifiées de marginales. Surtout quand elles concernent cette part si symbolique de nous-mêmes qu’est le corps ou la reproduction.

 

Montréal, mars 2011.

 

 

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[1] Souvent confondu avec l’hétérosexisme, j’ai défini l’homophobie en 1994 comme « la stigmatisation des qualités ou des défauts attribués à l’autre sexe ». L’homophobie — et en cela elle est constitutive de l’identité masculine quelles que soient nos sexualités —, nous apprenons à rejeter la féminité chez l’homme, à construire le féminin comme ennemi intérieur à combattre pour devenir viril. Dans la maison-des-hommes, ces lieux où les garçons sont socialisés entre eux (clubs de sport, cour d’école, puis plus tard cafés…), les hommes qui ne manifestent pas des signes redondants de virilité risquent d’ailleurs d’être maltraités, d’être désignés comme homosexuels et/ou d’être assimilés aux femmes, et d’en être puni. Les agressions que vivent ces boucs émissaires servent de menace collective à tout homme qui voudrait s’extraire des codes virils.

[2] Mossuz-Lavau Janine, 2009, Guerre des sexes : stop !, Paris, Flamarrion,

[3] Je reprends ici des extraits publiés dans Les hommes aussi changent (2004) où on trouvera l’intégralité de ces débats « complexes ».

[4] Bien entendu, il est n'est pas dans mon propos ici de légitimer soit la position des femmes qui refusaient la création des groupes d'hommes, ou celle des hommes qui refusaient de débattre avec elles. L'intérêt est de montrer le contexte : comment les débats entre hommes et femmes progressistes ont été, parfois, compliqués et difficiles.

[5] La revue d'en face, revue politique féministe du mouvement de libération des femmes, n° 9‑10, p. 29 à 47.

[6] Plusieurs communications furent reproduites dans le numéro 462 des Temps Modernes, Janvier 1985. Voir à ce propos les communications de Maryse Huet, Catherine Vallabregue, Jean-Louis Viovy reproduites dans les Temps modernes

[7] Nicole-Claude Mathieu (1991) critique le concept de patriarcat. Notamment parce que les lois limitatives des Droits des Pères ont été parmi les premiers acquis des luttes de femmes récentes ; et ce depuis 1972 en France. Mais que les pères aient ou non tous les pouvoirs, les hommes (pères ou non) ont gardé ce pouvoir. D’où le terme de viriarcat (pouvoir des hommes, qu’ils soient pères ou non), que les sociétés soient patrilinéiares, patrilocales ou non.

[8]Cf les débats au Colloque international Perspectives futures en intervention, politique et recherche sur les hommes et les masculinités, 9, 10 et 11 mars 2011, Université Laval, Québec (Qc), Canada.

[9] Les mots changent.Dans les années 80 du siècle dernier, les hommes autour d’Ardecom et de Type se réclamaient du « masculinisme » [cf mon travail de DHEPS en 1986 : le masculinisme en naissance]. Depuis les années 90 le terme est plus associé à ceux (celles) qui prônent un retour en arrière sur les positions de genre. Pour que les hommes retrouvent leur virilité traditionnelle.

[10] Cette notion de « renégociations du contrat de genre », nommée « Ordre de genre » ou « Régime de genre » par Connell (1987), intègre l’asymétrie des positions sociales des hommes et des femmes, des personnes désignées ou revendiquées comme homo, bi ou hétérosexuelles. Elle a l’avantage de mettre en valeur la capacité des acteurs et actrices d’être sujet-te-s de cette renégociation.

[11] Le genre est défini ici comme le système socio-politique qui construit, organise et hiérarchise la pseudo naturalité des catégories sociales de sexe (le sexe dit biologique) en légitimant la domination masculine hétéronormative. En ce sens les rapports sociaux de sexe analysent la domination masculine et ses évolutions, les positions sociales respectives des hommes et des femmes. Les rapports sociaux de genre s’intéressent à l’hétéronormalisation des positions des personnes définies comme hommes ou femmes, la domination des sexualités définies comme minoritaires.

[12] Dans le champ LGBT (lesbiennes, gais, bisexuels, transgenre), le terme queer correspondait aux USA à une catégorie fourre-tout où étaient regroupées les réactions individuelles et/ou collectives de femmes et d’hommes qui se jouaient des assignations pour subvertir les injonctions de genre dans la présentation de soi en public, dans les pratiques privées ou publiques, dans les discours sur les catégories. C’est aussi à l’origine un mouvement social, militant, provocateur, autoproclamé radical, que l’on a vu apparaître dans les années 80 aux Etats-Unis, auquel s’est adjoint un courant universitaire influencé par la philosophie post-structuraliste. En commun les queers proposent de regarder ce que vivent les gens qui se considèrent straights, normaux, ordinaires, à travers ce que vivent ceux et celles qui se définissent dans les minorités, en particulier les minorités sexuelles, bref d’examiner le centre à partir de la périphérie. Quant au terme queer lui-même, il signifie : étrange, différent, bizarre, spécial, malade, pédé, goudou, enculé, travelo, anormal, etc... C’est d’abord une insulte qui désigne, par un même terme, toute une série d'individus ayant des comportements « hors normes ». Son utilisation en français lui fait perdre de sa saveur » (Welzer-Lang, 2007). Le terme a été popularisé par Judith Bulter dans son ouvrage Troubles dans le genre (2005)

 

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