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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 09:17

et la suite...

Situation ou analyse confuse

Face à cette situation pour le moins confuse, et à défaut d’entretiens complémentaires avec les hommes qui déclarent avoir été violentés, quelques constats et hypothèses issus de 20 années de recherches socio-anthropologiques sur ces questions.

 

— Si les analyses réfutant les chiffres d’hommes qui seraient violentés sont nombreuses, notamment dans les mouvances liées au féminisme, pas de contre-enquêtes sont venues proposer d’autres chiffrages. Autrement dit, il est probable qu’un nombre important d’hommes se déclarent victimes de violences de la part de leur conjointe. Le nier semble non pertinent.

 

— Les chiffres sont d’autant plus étonnants que les hommes battus, ou plus exactement une partie significative des hommes qui subissent ou subissaient des violences domestiques ne le savent pas ! Rappelons que j’ai montré dans mes travaux que la structure de discours des hommes violentés est similaire à celle des femmes ou des enfants violentés. Comme de nombreuses femmes avant les campagnes médiatiques sur cette question, ils ne définissent comme violentes que les coups où ils sont persuadés que leur compagne a voulu leur faire mal « exprès ». Alors que leur compagne (comme les hommes violents) décrivent un continuum de violence où elles peuvent décrire des violences physiques, psychologiques, verbales... Chaque violence étant associée à une intention. « C’était pour lui dire que… » entend on souvent. Autrement dit, on peut légitimement penser que le nombre d’hommes autoproclamés violentés comporte, comme pour les compagnes, un chiffre noir. Je me souviens encore de cet homme en fauteuil roulant qui avait été poussé dans les escaliers par son amie pour la troisième fois qui nous affirmait : « Non, je ne vais pas la quitter. Elle m’aime, elle va changer »….

 

— Les hommes qui déclarent avoir été violentés sont-ils des hommes battus ?

Dès 1990, j’ai décrit dans différentes publications comment certains hommes violents expliquaient qu’ils ne faisaient que répondre à la violence verbale, psychologique, ou sociale de leur conjointe. « Il faudrait créer des groupes d’hommes battus avec les mots » disait un homme accueilli au centre d’accueil pour hommes violents de Lyon. Pour ne pas être assimilé au monstre que nous propose le mythe sur les violences domestiques, pour attirer l’empathie de leurs proches, la plupart des hommes violents ont tendance à réfuter leur responsabilité au profit d’une analyse symétrique de la violence. Leur violence ne serait que réactive à celle de leur compagne. Mais comme ils sont hommes, donc plus forts que les femmes, ils ont le dernier mot, ou le dernier coup. Bref, tous les hommes qui déclarent avoir été violentés ne sont pas des hommes battus. Et un nombre important d’hommes violents se retrouvent abusivement assimilés aux victimes.

 

 

Quels profils ?

Les hommes battus que j’ai rencontrés, à l’inverse des hommes violents et des femmes violentées, présentent des éléments communs dans leur profil sociologique. Ce sont des hommes dominés dans leur quotidien qui bien souvent sont culpabilisés par rapport aux femmes et à l’égalité hommes/femmes. Leur compagne, comme n’importe quelle personne violente, veut les faire réagir. Leur expliquer — par les coups s’il le faut — qu’elles ont raison. Et obtenir leur approbation/soumission. Ce sont souvent des hommes qualifiés de « mous » par leur compagne et leurs proches.

Le défaut principal des études publiées est que nous ne disposons pas d’éléments complémentaires venant nous renseigner sur le profil des hommes déclarant avoir été violentés. Il serait pourtant intéressant de savoir si la violence déclarée est corrélée à d’autres éléments venant montrer l’inversion des pouvoirs dans les couples concernés. Car, ne l’oublions pas, la violence domestique est d’abord, et surtout, le moyen d’affirmer son pouvoir sur l’autre.

 

L’égalité progresse. Des femmes de plus en plus nombreuses accèdent à des qualifications, des postes de responsabilités, une autonomie et une aisance sociale relatives. Souvent, leurs conjoints ne présentent plus les stéréotypes de machisme et de virilisme de leurs aînés. Parfois aussi sans doute, la montée des valeurs égalitaires légitime certaines femmes à exprimer leur colère. Voire leur violence. Quitte d’ailleurs pour certaines femmes rencontrées dans mes travaux récents à céder devant la violence supérieure du conjoint. On peut faire l’hypothèse que ce sont ces conjoints-là qui vont alimenter les contingents d’hommes autodéclarés violentés. Dans la mesure où de plus en plus de femmes sont affirmatives, il est normal que le nombre d’hommes battus augmente lui aussi. Seule une pensée anhistorique et asociale peut croire que les femmes seraient incapables de violences du fait de qualités féminines. Pensons aux travaux d’Arlette Farge.

 

Les femmes plus dangereuses que les hommes

A contrario de cette pensée essentialiste qui limite l’horizon des femmes à la paix et l’amour, la beauté intérieure et extérieure [ces qualités dites « naturelles » que la domination masculine a associées au féminin et que beaucoup de femmes ont incorporées], Margaret Mead propose de penser (à propos de la conscription militaire des femmes) à la trop grande propension des femmes à tuer dans les situations conflictuelles. Elles n’ont pas eu les apprentissages masculins à apprendre et savoir se battre sans tuer. Ce que nous, garçons, avons appris dès notre plus jeune âge dans les cours d’école ; puis après dans la maison-des-hommes (clubs de sports, Armée..). Et là le décalage des chiffres est étonnant !

 

Si tous les hommes qui déclarent avoir été violentés ne sont pas des hommes battus, on peut en effet quand même faire l’hypothèse d’une corrélation statistique entre le nombre d’hommes qui se déclarent violentés et le nombre d’hommes battus. Comme il est plus que probable que le nombre de femmes tuées chaque année par leur conjoint ou ex-conjoints (environ 160) ou blessées soit aussi proportionnel au nombre d’hommes violents. Or — pour l’instant — peu d’hommes sont tués par leur conjointe ou ex-conjointe. Si on analyse les statistiques des constats réalisés par les services de Police et de Gendarmerie pour 2005, nous apprenons que sur les 759 « Homicides pour d’autres motifs » élucidés, 662 sont le cas d’hommes, pour 97 réalisés par une femme. A propos de ce même rapport, Le Monde Diplomatique (octobre 2006) précise : « […] D’après les chiffres de la gendarmerie, qui a constaté en 2004 plus de 10 000 «violences entre conjoints non mortelles », la femme était victime dans 85 % des cas. Plus de 75 % des homicides et tentatives d’homicides entre conjoints concernaient également des femmes. La police nationale, elle, n’a collecté d’entrée que les données concernant les femmes victimes. »

 

Ce décalage entre faits constatés qui donnent aujourd’hui environ 15% d’hommes battus au regard des 50% de faits déclarés de certaines statistiques doit être interrogé. Notamment pour comprendre les limites du déclaratif sur cette question.

 

 

Violences subies, violences perçues… la limite des enquêtes de victimologie

Déclarer être violenté-e dans une enquête téléphonique ou ailleurs

Et si les chiffres sur les hommes battus marquaient le bout de l’analyse victimologique ? C’est l’hypothèse qui mérite d’être étudiée. Pour cela il faut, sans doute, faire un distinguo entre violence perçue et violence subie.

 

Du côté des femmes…

La déclaration de violence doit être située dans le contexte actuel et la reconnaissance relativement nouvelle de l’importance de cette problématique. La déclaration de violence, comme tout acte social entre dans un jeu complexe de stratégies conjugales.

J’ai rencontré des situations où des femmes — certes et heureusement largement minoritaires — déclarent des attouchements sexuels sur les enfants ou des violences conjugales pour obtenir droit de garde exclusif, divorce pour fautes… Elles essaient ainsi de profiter de l’émoi que provoque l’évocation de telles situations pour des raisons qui n’ont pas de rapports avec les violences subies.

 

Nous savons que certaines femmes, notamment parmi les plus jeunes et ceci grâce aux actions de prévention mises en place, repèrent très vite des formes symboliques de violences (regards, ton de la voix..). Vraisemblablement, elles vont déclarer plus de violences dans les enquêtes que leurs aînées qui pour certaines attendaient des dizaines d’années pour quitter leur conjoint violent. On peut faire l’hypothèse que, du côté des femmes, les violences perçues se développent et participent à la réduction des violences subies

 

Du côté des hommes…

Là où une masse importante d’hommes et de femmes « bricolent » pour trouver des nouveaux modes de fonctionnement, s’adaptent à l’individualisme égalitaire porté par la seconde modernité qui intègre revendications antidiscriminatoires des femmes, des gais et des lesbiennes, certains couples échappent à cette modernité. Que ce soit suite aux violences, ou à l’infidélité des conjoints, séparations et divorces sont alors l’occasion de conflits multiples et variés. Il est alors facile de tout interpréter a posteriori comme violences.

Mais le nombre réduit de ces cas (moins de 5% des séparations) n’expliquent pas l’ensemble des hommes qui déclarent des violences subies

 

Dans les couples hétérosexuels que j’ai étudiés, la violence majoritairement masculine s’intègre à l’interaction conjugale. Dans un couple où l’homme est, et se reconnaît, violent, comme dans de nombreux couples hétérosexuels « ordinaires » où l’homme n’est pas perçu ou déclaré comme violent, nous trouvons souvent une bipartition des rôles où la compagne assume le rôle de « maman » avec les enfants, ET avec le conjoint. L’interaction conjugale, l’ensemble des micro-interactions journalières, est marquée par cette distribution des pouvoirs. Bien sûr, alors, que la critique féminine des manières de faire de leur conjoint dans la maison, des façons de s’habiller, de jeter leurs vêtements au pied du lit avant de se coucher, les remarques vexatrices sur la non-participation masculine aux tâches domestiques, les suspicions permanentes sur leur infidélité, les reproches sur la manière de se tenir à table, les réprimandes à propos de leurs rôts et de leurs pets, les cris lorsqu’ils passent des heures lascifs devant la télévision, etc. peuvent être déclarés comme des formes de violences verbales, psychologiques lors d’enquêtes de victimisation. Et quand le désespoir vient saisir les compagnes, que par exaspération elles lancent des objets contre leur conjoint...Il est logique qu’ils déclarent cela comme des formes de violences physiques.

Tant que les enquêtes de victimisation continueront à ne s’intéresser qu’au déclaratif d’une seule personne. Sans prendre en compte l’interaction conjugale , et sans évaluer la pertinence du déclaratif lui-même, ces études seront biaisées. Que dire de cet homme qui traitait sa femme de « connasse » devant leurs ami-e-s et qui, en même temps se plaignait de sa violence  parce qu’elle critiquait sa manière de s’affaler, dans un fauteuil devant la télévision, une bière à la main et le son réglé au maximum ?

 

Quand les garçons se doivent et acceptent de jouer à l’homme, au mari, et quand les filles se doivent et acceptent de jouer à l’épouse et à la mère, la conjonction des deux positions sociales ne peut que produire des tensions et des conflits répétés. Aujourd’hui, hommes et femmes, nous avons de plus en plus tendance à percevoir cela comme des violences. Des violences contre notre droit inaliénable et individualiste à faire ce que nous voulons faire. Et à essayer que l’autre se conforme à nos attentes conjugales.

Pierre Bourdieu qualifiait l’assignation à être un homme ou une femme de « violence symbolique ». Il y voyait le fondement de la domination masculine.

Gageons que ces formes de violences ordinaires, intégrées à la violence symbolique des assignations de sexe, expliquent le décalage entre violences perçues et subies par les hommes.

 

Des violences qui vont encore progresser

L’égalité hommes/femmes, c’est quand les femmes s’approprient les mêmes outils que les hommes. S’affranchissent des mêmes tabous, s’accordent les mêmes droits et font… les mêmes bêtises.

 

L’égalité progresse. Comme évoluent aussi les campagnes médiatiques sensibilisant aux violences conjugales. De tabou et secrète, non discible, la violence est aujourd’hui de plus en plus banalisée. Devenant même, parfois, un simple argument de débat visant à discréditer l’Autre. Il n’y a alors aucune raison pour que le nombre d’hommes (et de femmes) qui perçoivent et déclarent des violences ne progresse pas. Comme il est aussi vraisemblable que le nombre d’hommes effectivement battus n’ait pas fini d’augmenter. Celui-ci sera proportionnel aux cas où nous assistons à des inversions de position de sexe où les compagnes prennent et reproduisent l’antique place des hommes.

 

La disparition du genre, du système socio-politique qui crée les catégories asymétriques et hiérarchisées des hommes et des femmes adviendra quand les pratiques des individus seront indépendantes de leur assignation de sexe. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que d’autres formes de domination (classe, « Race », âge…) ne perdurent pas.

 

Peut-être que d’ici là, avant que le taux d’hommes battus n’égale celui des femmes violentées, nous aurons été capables de mettre en place un nouveau « contrat de genre » qui dépasse les assignations conjugales liées à la domination masculine. Car, ce que ne disent pas les enquêtes de victimologie, est que la violence conjugale répétée, exercée par l’un-e contre l’autre, est d’abord liée non au sexe, non à la psychologie ou l’hormonologie masculine (ou féminine), mais à l’affirmation et aux effets de la domination de celui, ou celle, qui se pense et se vit comme supérieur-e.

 

A ce niveau-là, en dehors des actions d’accompagnements à mettre en place — y compris pour les hommes, battus ou non — les chiffres des violences perçues, déclarées et/ou subies par les femmes et par les hommes nous dressent la feuille de route du chemin qu’il nous reste à faire pour éradiquer la domination masculine, et plus loin la domination de genre. Qu’elle soit exercée par les hommes, ce qui est encore largement le cas. Ou, peut-être, dans un avenir plus ou moins lointain, par des personnes désignées comme femmes.



Ce que j’ai qualifié de double standard asymétrique (Welzer-Lang, 2005, op. cit.).

Farge Arlette, Dauphin Cécile, 1997, De la violence et des femmes, Albin Michel, Paris.

Mead Margareth, 1967, « A National Service System as a solution to a variety of National Problem » in Anderson (ed), The military Draft: Selected Reading on Conscription, Standford, Californie, Hoover Institution Press pp 429-443.

Sur 768 cas constatés. Aucune ligne spécifique ne concerne les meurtres domestiques dans les statistiques disponibles pour le grand public. Les 162 femmes tuées par leur conjoint sont des analyses secondaires des données. Criminalité et délinquance constatées en France, 2006, Données générales, tome1, 2006, Paris, La documentation française. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/074000386/index.shtml

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2006-10-05-Violences-conjugales

Le décalage entre la proportion des violences commises par des femmes (15% d’après les constats de Police) et les 25% de meurtres et tentatives de meurtres est conforme à l’hypothèse des femmes plus dangereuses que les hommes.

Singly (de) François, 2000, Libres ensemble, l'individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan, coll. « Essais et Recherche ».

Dans mon étude sur les résistances masculines au changement (2005, op.cit.), nous avions remarqué de multiples violences dans les couples homosexuels. Mais, celles-ci présentaient des critères relativement différents aux violences des couples hétérosexuels.

Bourdieu Pierre, 1998, La Domination masculine, Paris, Seuil, coll. « Liber ».

 

 

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