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26 mai 2007 6 26 /05 /mai /2007 05:02
Conférences prononcées dans le cadre la 3ème Journée Mondiale de Lutte contre l'Homophobie (IDAHO),
— Université de Bordeaux, 17 mai 2007. Conférences-Débats "Où (en) sont les normes ?", Association Wake Up Université de Bordeaux.
— Homophobie, Colloque scientifique et transdisciplinaire, Université de Fribourg, 1er juin 2007

Daniel Welzer-Lang
Professeur de sociologie,
Université de Toulouse Le-Mirail

L’évolution de la notion d’homophobie : un signe de l’éclatement du genre
et d’une marche égalitaire vers la multisexualité

Une naissance controversée
Dès 1994, suite à une recherche socio-anthropologique menée à Lyon, et avec mes complices de l’époque Pierre-Jean Dutey, Chantal Picod et Patrick Pelège de Bourge, je définissais l’homophobie ainsi : « L'homophobie est la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l'on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l'autre genre » [1994]. Je distinguais alors homophobie de l’hétérosexisme : cette "promotion incessante, par les institutions et/ou les individus, de la supériorité de l'hétérosexualité et de la subordination simultanée de l'homosexualité. L'hétérosexisme prend comme acquis que tout le monde est hétérosexuel, sauf avis contraire "(1) ».
Les réactions ont été rapides. Outre des menaces pour ma carrière, et quelques propos de couloirs désobligeants où  certains collègues qui se sont plaints de notre « manie » d'associer homosexualité et domination masculine, un comité scientifique de l’ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) refusa de publier le résumé de notre étude sous prétexte de la non-scientificité de nos analyses et du concept d’homophobie (Calvez, Schlitz, Souteyrand, 1996).

Mais c’est surtout dans la presse spécialisée sur le sida et dans la presse gaie, que l’on trouve à l’époque des réactions sur le concept d'homophobie.
Il fut adopté largement par le mensuel Illico (2) qui fait paraître, dans son numéro de février 1994 (3) , un article intitulé « Phobie - la haine des pédés » avec une accroche en première de couverture, et un parallélisme avec le sida (« Associé à l’homosexualité, la séropositivité est elle aussi l’objet d’agressions racistes et haineuses. »). Dans les 4 ou 5 pages de cet article interviennent 11 occurrences des termes « homophobe » ou « homophobie ». Les Lesbian and Gais Pride de 1996 et 1997 feront aussi de la lutte contre l'homophobie leur thème central.
Puis en février 1997, d’une part le même Illico se félicite de l’entrée du terme homophobie dans Le Robert et le Petit Larousse en 1998 grâce à l'action de l'association SOS Homophobie (4) , et présente une synthèse du concept en citant notre propre définition du terme. D’autre part, le journal Ex æquo titre en couverture : « La haine des gais, insultes, agressions, violences : l'homophobie au quotidien ; Morale, politique, médias, les homophobes » et présente un dossier complet (pp 16-30). A côté d'un article où je décris nos travaux, un collègue, historien et (dit le journal) sociologue, ouvre une polémique en écrivant un article : « Du mauvais usage de l'homophobie ». Après avoir rappelé que le concept de sciences sociales est créé au États-Unis au début des années 70 par un psychologue, il ajoute :

L'histoire de cette notion, entre sciences et militantisme, pose dès lors un certain nombre de problèmes.
Du point de vue scientifique, le concept d'homophobie devient une notion "auberge espagnole" définie a minima comme les réactions négatives vis-à-vis de l'homosexualité et apparaissant finalement comme peu opératoire si l'on ne précise pas le niveau de pertinence du terme, que celui-ci soit individuel ("homophobie intériorisée"), interindividuel (criminalité à l'encontre des homosexuels), collectif (idéologie politique ou religieuse) ou culturel (stéréotypes des médias). […]
Du point de vue du militantisme, en dehors d'une certaine efficacité en matière de communication, on peut se demander si l'aspect générique du terme ne risque pas de camoufler les réelles questions que posent les différents problèmes auxquels sont confrontés les homosexuel(le)s. […]
Dire, par contre, que ce phénomène soit généralisable à l'ensemble du groupe social étudié (les homosexuels, en l'occurrence) est au mieux une erreur méthodologique, au pire une escroquerie intellectuelle. D'un point de vue politique, cette forme de discours qui renvoie tout problème individuel à la persistance de l'homophobie peut tendre alors à faire de celle-ci le principal ciment du groupe (de la communauté, du milieu...).
C'est au travers de cet effroyable réductionnisme que peuvent se construire des discours cherchant à faire passer la constitution des homosexuel(les) en un groupe politique et social comme illusoire face à un modèle d'intégration républicain des minorités. Mais ceci permet aussi de considérer comme irresponsables les personnes, en créant un déterminisme supérieur et absolu: "de toute manière, ils sont—nous sommes— victimes de l'homophobie".



Un peu plus tard, sous la plume de Philippe Edelman, Le journal du sida dans son numéro 57 (Décembre 1997) conteste aussi la notion psychopathologisante d'homophobie, à l'occasion d'une critique du livre de Frank Arnal (1993) : « L'ouvrage se termine par un glossaire, où apparaît, immanquablement, l'étrange néologisme homophobie; laquelle désignerait « le racisme à l'égard des homosexuels », ou encore « la haine de l'autre vu comme homosexuel ». Pourtant, si l'on considère ce terme sous l'angle de sa construction étymologique, cette attitude, ou réaction, traduirait une horreur, ou aversion du « même », autrement dit de son semblable, ce qui semble en totale contradiction avec l' idée que ce mot est censé véhiculer. En effet, s'il s'agit d'une phobie, faut-il rappeler que celle-ci, par définition, qu'elle soit maligne ou bénigne, relève de la psychopathologie ? (5) »

On sait l’avenir qu’a eu ce terme, dont Pierre-Jean Dutey soulignait à raison l’ambiguïté sociolinguistique (Dutey, 1994), devenu concept, objet central de dictionnaire, et même aujourd’hui norme juridique (Tin, 2003 ; Borillo, 2001).

L’homophobie : la resexuation du genre
A notre époque où la lutte contre l’homophobie est célébrée lors de l’IDAHO (Journée mondiale de lutte contre l’homophobie du 17 mai), il faut s’interroger sur le contenu que l’on donne au concept. Trop souvent, nous apercevons une forte tendance à la limiter à la seule stigmatisation de l’homosexualité et des homosexuel-le-s, à l’isoler de son contexte genré. Pourtant, comme en 1994, maintenir un lien entre la définition de l’homophobie et la critique du genre me semble encore essentiel. Non pas tant pour comprendre l’homosexualité, mais surtout pour déchiffrer la construction profondément homophobe du masculin dans ce que j’ai nommé, suite aux travaux de Maurice Godelier (1982) la « maison-des-hommes » : ces espaces mono-sexués multiples où les garçons sont initiés entre hommes à la virilité (cours d’écoles, clubs de sports, rues, cafés, stades…), socialisés dans l’image hiérarchisée des rapports hommes/femmes où le féminin [ou plus exactement ce qui est commun aux hommes et aux femmes] devient le pôle repoussoir central, l'ennemi intérieur à combattre. L’éducation des hommes est une socialisation à la violence de genre, contre les femmes, mais aussi et d’abord contre les garçons faibles, fragiles qui deviennent des boucs émissaires, menace qui plane sur tout homme qui ne s’affiche pas viril. Mais la socialisation homophobe des garçons est aussi une violence contre soi-même pour que le corps soit conforme à celui des mecs. Exclure la sensibilité, la douceur, l’empathie, apprendre à se battre pour être le plus fort, le meilleur, le premier, est une manière de faire apprise dans cette maison-des-hommes. Et malheur à ceux qui refusent les codes virils ! Ils sont déclassés du groupe des hommes pour être assimilés à des femmes, ou à leur équivalent symbolique que sont les homosexuels. Maintenir un lien entre la définition de l’homophobie et la critique du genre permet ainsi d’expliciter la place des sexualités non-hétéronormatives dans la constitution et le vécu du genre. Bref, cela nous oblige à sociologiser le genre pris alors non comme une catégorie qui se substitue à « femmes », ou « études sur les femmes » [ce qui est encore trop souvent le cas], mais permet d’intégrer dans les analyses, les actions de prévention, les rapports sociaux qui construisent conjointement les catégories sociales de sexe et de sexualités. Or, concurrence des victimes [voir plus loin] ou guerre de légitimité pour représenter les minorités opprimées, force est de constater les liens difficiles entre critiques féministes ou post-féministes de l’oppression des femmes et analyses critiques et déconstruction du dispositif de sexualité (Foucault, 1976). Notons ainsi que les liens entre lesbianisme et féminisme ont, pour le moins, souvent été problématiques ; voire constitue une forme d’exclusion qui sous couvert de lisibilité, d’efficacité et sur fond d’une stratégie de lutte par étapes (6) , renvoie les lesbiennes à nouveau dans l’invisibilité (Guillemaut, 1994). Quant aux études sur les hommes (minimes encore aujourd’hui) et celles sur les gais, il a fallu attendre 1995 pour que de réels liens puissent se tisser. Chaque sous-champ ayant auparavant ses centres d’études, ses intellectuel-le-s spécifiques.
Ceci n’empêche pas d’ailleurs la difficulté d’établir une analyse savante soucieuse de resituer les différentes positions. Ainsi, les critiques contre la misogynie traditionnelle de l’humour camp, comme l’analyse des mouvements gais et des gais eux-mêmes comme une forme, dominée certes, mais une expression particulière de la domination masculine (Collin, 2003) a toujours eu du mal (sans jeux de mots) à se frayer un chemin dans la littérature consacrée aux sexualités.

Succès et diffusion du concept
Et le concept s’est développé en croisant d’autres formes d’oppression, de stigmatisation, en se déclinant en autant de nouvelles formes chargées de décrire des groupes identitaires particuliers : lesbophobie, gaiphobie, biphobie, transphobie… Non sans problème. Il a fallu « se battre » à Toulouse pour que les notions de lesbophobie, puis de biphobie, soient acceptées… par les gais identitaires. Je me souviens aussi de débats complexes aux UEHH (Universités d'été Euroméditerranéennes des Homosexualités) de Marseille.

Cette prolifération revêt un double sens :
— Dès qu’une catégorie de sexualité se crée et/ou s’affirme, en même temps, ses membres déclarent lutter contre les discriminations qu’ils/elles subissent. La carte des variations identitaires nous renseigne sur la profondeur de l’extension égalitaire en œuvre aujourd’hui, la multiplicité des effets de l’hétéronormativité.
— `Tout se passe aujourd’hui comme si l’affirmation identitaire ne pouvait passer qu’à travers le prisme d’une victimologie catégorielle (7) . Pensons d’ailleurs à la manière dont l’opinion publique lors des conférences est souvent sensibilisée à l’homosexualité masculine à travers les chiffres (supposés ou extrapolés en France, là où les instances de santé publique résistent à cette étude (8) ) du suicide de jeunes garçons (9) . Comme si la simple affirmation des plaisirs provoqués par les désirs érotiques et les pratiques sexuelles n’était pas légitime.

La victimologie, tout comme la psychologisation, et l’idéologie libérale qui nous présente les individus libres de leurs choix, tendent à remplacer l’analyse sociale des inégalités et des oppressions. Et les appartenances multiples (femmes et lesbienne ou bi ou trans, et noire ou métisse ou beur, homme et gai ou bi, et noir ou métisse ou beur) traitées sous l’angle de la concurrence des victimes et non de l’interconnexion, de l’interpénétration, de la consubstantialité (Kergoat, 2000) des rapports sociaux.

En même temps, au sein du dispositif de sexualité, à côté des catégories/identités déjà présentes dans le champ des luttes contre les discriminations phobicisées : homos, bi, trans [avec une évolution anti-naturaliste et anti-substantialiste des transexuel-le-s vers les transgenres], nous assistons à une autre efflorescence de catégories. Non seulement sont apparues dernièrement sur la scène sociale, médicale ou médiatique les inter[sexuel-le-s] (10) , les a—[sexuel-le-s], mais les « hétéros » eux-mêmes, elles-mêmes, après avoir représenté-e-s le « normal », commencent à se dissoudre dans l’appareil taxinomique, à quitter l’affirmation de normalité exclusive. Ils, elles deviennent « libertin-e-s », « échangistes », « mélangistes ». Aujourd’hui on voit le libertinage gagner les nouvelles générations (11) et s’étendre dans la quasi-totalité des classes sociales. On assiste même aux premières mesures que l’on peut qualifier « d’hétérophobes » (12) . Les chats, ces nouveaux territoires de rencontres (Welzer-Lang, 2007) sont remplis de Hsoum, FenCplemais…, cplsm, hbiact, fbi, trio, Fdom, Hpass, Fpour GangBang, Cplpourf…. Et il n’est pas abusif de qualifier de « monosexuel-le-s » ceux et celles qui profitent des échanges via msn, ou par webcam pour satisfaire leurs désirs, à la main, ou avec les divers sex-toys toujours plus diversifiés que propose le marché ; y compris maintenant avec Durex et Ophrys, en pharmacie (13) .
Le manque de porte-paroles, la stigmatisation différente, la plus grande capacité à maintenir secrètes les pratiques libertines, les fortes tendance familialistes de certains dignitaires échangistes (Welzer-Lang, 2005), la pression exercée par les homophobes libéraux qui ne veulent pas que l’on « touche » au modèle conjugal dit « normal », le manque de chercheur-e-s sur ces questions… expliquent sans doute le peu de visibilité de ces nouvelles émergences dans les sciences sociales.

En fait, mon hypothèse est que nous assistons à une Queerisation de l’hétérosexualité
(même si la dynamique queer n’est pas encore complètement traduite en France (14) ). Cette queerisation quitte les chemins de l’hétérosexualité hégémonique par divers aspects : — On ne met plus uniquement l’emphase érotique sur les signes de la différence et/ou l’opposition cosmogonique féminin/masculin représentée par : pénis/vagin, dur/mou, sec/humide, actif/passive, etc. A ce propos, les jeux avec l’anus, les pénétrations avec des sex-toys (y compris ceux vendus à La Redoute), sont hautement symboliques — on quitte de manière réelle et/ou fantasmatique l’enfermement dans le cadre restrictif du deux, du couple — on dénaturalise les catégories de sexualité elles-mêmes qui deviennent poreuses, contingentes, liées aux trajectoires personnelles et collectives. On peut être homosexuel-le une partie de sa vie, hétérosexuel-le ou bisexuel-le à un autre moment ou tout à la fois. Ou même se taire sur son appartenance et fréquenter assidûment les backroms gais ou non. Mais surtout, la sexualité personnelle devient, dans les faits, une occurrence de « multisexualité » où les pratiques, et les représentations, empruntent ce qui était auparavant réservé à une catégorie spécifique, se mixent, s’échangent et se transforment au gré des personnes concernées. La norme tend a devenir multisexuelle. A ce propos le film Shorbus est significatif des évolutions modernes.

Et en même temps, on assiste à une critique explicite ou implicite, à des déconstructions empiriques du modèle du deux. Bien sûr, on voit apparaître des couples fissionnels (Chaumier 2004) pour qui 1+1 + 3 = chaque individu-e ET le deux. Mais surtout aujourd’hui le couple, le conjugal, comme le genre, ne sont plus uniquement troublés (Butler, 2006), mais éclatent et volent en éclats.

Parentalies, conjugalité, sexualité : des dispositifs qui s’autonomisent (15)
Lorsqu’il avait fallu comprendre le succès grandissant de l’échangisme, l’arrivée massive de ces jeunes couples entre 20 et 25 ans, j’avais invoqué Michel Foucault qui, dès 1976 s’exprimait ainsi :
On peut admettre sans doute que les relations de sexe ont donné lieu, dans toute société, à un dispositif d'alliance : système de mariage, de fixation et de développement des parentés, de transmission des noms et des biens […]
Les sociétés occidentales modernes ont inventé et mis en place, surtout à partir du XVIIIè siècle, un nouveau dispositif qui se superpose à lui, et sans lui donner congé, a contribué à en réduire l'importance. C'est le dispositif de sexualité : comme le dispositif d'alliance, il se branche sur les partenaires sexuels ; mais selon un tout autre mode […]
Le dispositif d'alliance a, parmi ses objectifs principaux, de reproduire le jeu des relations et de maintenir la loi qui les régit ; le dispositif de sexualité engendre en revanche une extension permanente des domaines et des formes de contrôle […]
[…] le dispositif de sexualité est lié à l'économie par des relais nombreux et subtils, mais dont le principal est le corps — corps qui produit et qui consomme […] Dire que le dispositif de sexualité s'est substitué au dispositif d'alliance ne serait pas exact. On peut imaginer qu'un jour peut-être, il l'aura remplacé. Mais de fait, aujourd'hui, s'il tend à le recouvrir, il ne l'a pas effacé ni rendu inutile. Historiquement d'ailleurs, c'est autour et à partir du dispositif d'alliance que celui de sexualité s'est mis en place […]
Foucault M., Histoire de la sexualité, vol. I : La volonté de savoir, Gallimard, 1976, pp. 140-142.

Le dispositif d’alliance s’est fissuré. Aujourd’hui nous sommes en présence de trois dispositifs qui s’autonomisent devant nos yeux : la parentalité [P], la conjugalité [C] et la sexualité [S]. Chaque dispositif inclut et propose comme légitimes des pratiques qui peuvent ou non se combiner aux autres. Nous voyons certaines formules de couple avec [P]+[C]+[S], d’autres avec [P]+[C], ou [P]+[S] ou [C]+[S], voire encore des couples où seul est présent [P] ou [C] ou [S].
Chaque dispositif trouve sa place dans des temporalités variables. La conjugalité et la sexualité s’y inscrivent de manière permanente ou non. [C] et [S] peuvent se décomposer en temps plein, mi-temps, quart de temps ou dans des moments qui, même plus réduits, font sens pour les partenaires du couple formé. Sans même parler ici des « vieux couples » pour qui la sexualité, réduite parfois à l’expression et l’imposition des désirs masculins, est déjà une vieille histoire, il est remarquable de voir apparaître des « couples sans sexe ». Couples de cohabitant-e-s qui décident au Japon (Ueno, 1995) de ne pas entretenir de relations sexuelles pour éviter les problèmes attenants à la gestion conjugale des désirs. Mais aussi couples de cohabitant-e-s, de colocataires, qui vivent ensemble, font leurs courses ensemble, programment des vacances communes, visitent et accueillent les parents respectifs, mais qui pour diverses raisons n’ont pas de sexualités communes.
Quant au dispositif de parentalité, il est en pleine évolution. La paternité a toujours été un présupposé. L’enfant d’une femme mariée est, aujourd’hui, de par la loi, supposé provenir de l’union avec son mari. La loi est d’ailleurs le cadre qui fixe non seulement l’origine dite biologique de l’enfant, mais aussi depuis longtemps les règles de la parentalité : droits à la procréation et à sa reconnaissance, droit de garde, versement des pensions aux enfants, droits de visites, droits de correction, etc.
De par les procréations médicalement assistées, maternité et paternité ont pu se décomposer de manières multiples. Qui est le père ? Celui qui amène son sperme ? Celui qui accompagne la mère ? Celui qui met le sperme dans la mère ? Celui qui élève l’enfant ? Qui est la mère ? Celle qui fournit l’ovule ? Celle qui porte l’enfant ? Celle qui l’élève ? Autant de questions qui montrent comment la parentalité, que l’on présente à tort comme un phénomène biologique, est d’abord un dispositif qui articule modes de procréation et dispositions légales.

Les contestations, les tentatives utopiques ou non de dépasser les cadres restrictifs du dispositif de parentalité sont multiples et polysémiques. L’homoparentalité — « qu’aucune loi ne pourra désormais arrêter […] qu’il nous faut […] reconnaître et […] accompagner socialement pour [qu’elle] acquière des structures légales, acceptables par les homosexuels et par la société », comme dit Maurice Godelier (2004) — a ouvertement débiologisé, dénaturalisé les liens entre la parenté et la reproduction (la sexualité reproductive). Autant l’adoption pouvait encore, moyennant quelques subterfuges, faire illusion de procréation « naturelle », autant devant un couple d’hommes, ou un couple de femmes qui élèvent « leur » enfant, il n’est plus possible de faire comme si…
Mais, dans ou hors la loi, les remises en cause de la parentalité traditionnelle intègrent aussi un nombre important d’autres situations. La coparentalité, souvent évoquée dans l’homoparentalité, aboutit à ce que plusieurs adultes qui décident de contribuer ensemble à la naissance et/ou à l’élevage des enfants puissent adopter ensemble, séparément ou successivement, des rôles et fonctions de parents. La coparentalité propose une définition des parents qui quitte les voies du deux pour se démultiplier. Il en va de même dans les familles recomposées. Parâtre et marâtre sont aujourd’hui des termes frappés d’obsolescence. Sans doute faut-il y voir un effet des connotations péjoratives associées, mais aussi le fait qu’aujourd’hui une famille recomposée est constituée d’un ménage comprenant un-e adulte avec enfant-s qui se remet en couple avec un-e autre adulte qui, lui ou elle aussi, peut être accompagné-e d’enfants. Et cette union peut être stable dans le temps, mais aussi temporaire. Nous pouvons constituer des familles recomposées successives. Bien évidemment, le nouveau conjoint ou la nouvelle conjointe assure souvent des fonctions et des rôles qualifiés de parentaux. Entre l’adoption pure et simple et la simple présence, la parentalité « de fait » présente de multiples visages aux noms encore inconnus.
De même, parentalité et élevage ont été soumis à de fortes transformations. Quoique subissant encore des résistances dues à la maternitude, le temps de l’exclusivité maternelle est en train de devenir un temps révolu. Les gardes alternées, les autorités conjointes, les arrangements multiples et interpersonnels, ont achevé de détricoter les mailles d’une parentalité fortement genrée qui allait de soi.
Faire un enfant, l’élever ou en faire son héritier-e, n’est plus un acte simple inscrit dans une pseudo-évidence.


Enoncer ces divers modes d’unions, de couples, n’est pas encore suffisant. Il nous faut aussi en décrire les contours, pouvoir circonscrire leur contexte, et en particulier les liens avec les réseaux d’appartenance. La famille (au sens de lignage) a encore du sens, mais ce n’est plus le seul mode d’appartenance. D’autres groupes affinitaires, électifs, identitaires, sont venus s’ajouter ou se substituer aux antiques liens familiaux. Non seulement certaines personnes ont dû démissionner des obligations familiales pour cause d’incompatibilité de modèles (pensons aux gais, aux lesbiennes, aux transgenres, aux bisexuel-le-s, à ceux, celles, qui ont imposé un mariage — ou une union — mixte — au sens de mise en couple avec une personne aux origines lointaines et/ou colorées autrement que le blanc habituel de nos tropiques que nous avons pris l’habitude de ne pas considérer comme une couleur). Mais aussi, certain-e-s ont choisi des modes d’habiter plus ou moins coopératifs ou collectifs, certain-e-s, isolé-e-s se sont recréé une famille, une famille élective cette fois. Bref, le groupal, le réseau d’appartenance, identitaire ou non, qu’on le nomme famille, ami-e-s, collectif ou réseau, est aussi à prendre en compte.

La quête d’«utopies conjugales » (16) aujourd’hui s’inscrit dans une ère particulière. La deuxième modernité, celle qui a vu croître l’individualisme, est en train d’achever sa mue sous nos yeux en obligeant chacun, chacune, à redessiner ses cartes d’appartenance, ses liens identitaires. En même temps, face à la fin des grandes idéologies, chacun-e bricole ses appartenances, et le couple quelqu’en soit la forme est devenu un terrain d’aventure où hommes, femmes et transgenres veulent se réaliser et s’épanouir. De même, nous pensions souvent que l’abolition du genre comme système sociopolitique hiérarchisant les catégories de sexes changerait nos vies personnelles et conjugales. Force est de constater que la disparition du genre n’est qu’une des modalités des redéfinitions des rapports entre ego et les autres, entre soi et le monde, entre l’individu et la société. A l’opposé d’un modèle de « non-genre » (Delphy, 1991), nous voyons apparaître un modèle du « tout-genre ». Chacun-e essaie de prendre, de choisir, d’adopter ce qui lui paraît positif, agréable dans les diverses configurations genrées disponibles.

Derrière les débats amorcés par les luttes des gais, des lesbiennes, des bi contre l’homophobie et ses déclinaisons particulières se cachent en fait une révolution anthropologique du genre et de l’alliance.


Notes :
1 : Cette définition est une adaptation (libre) de celle proposée par Joseph Neise (1990).
2 : Depuis la disparition en octobre 1992 de Gai Pied Hebdo après son numéro 541, il semble que Illico Magazine fût le plus lu de la presse gaie. C’est notamment lui qui a repris la diffusion annuelle des questionnaires Pollak-Schiltz, antérieurement diffusés par GPH, et qui fournissait une étude longitudinale tout à fait essentielle des modes de vie gais en France à l’heure du sida.
3 :Fabien Biasutti : « Phobie - La haine des pédés. » In Illico Magazine, février 1994, rubrique “Focus”, pp. 18-25.
4 :Association créée en avril 1994 sur une idée de la FAR (Fraction Armée Rose). Le projet initial était de doter Paris d'une ligne d'écoute téléphonique contre les violences à caractère homophobes. Des lignes similaires existent à Londres, Berlin, New-York, depuis de nombreuses années. Chaque année, l'association publie un rapport détaillé sur le thème (enquête sur les agressions homophobes réalisée sur les lieux gais, l'évolution des luttes et des actions contre l'homophobie…).
5 : Philippe Edelman, « La maladie de la culpabilité », Journal du sida, n°57, Décembre 1997, p. 16.
6 : En opposant, par exemple luttes pour le droit à l’avortement censée concernéer toutes les femmes, et luttes pour le droit à des lesbiennes à l’existence
7 : Voir aussi les analyses très stimulantes d’Elisabeth Badinter sur cette question dans Fausse route (2003).
8 : Alerté par les chiffres québécois, je me souviens pourtant être intervenu sur cette question à Paris, dès avril 1996 dans un colloque sur l’adolescence. Les collègues chercheur-e-s en santé publique nous avaient expliqué avoir „oublié“ cet item dans leurs enquêtes sur les causes des suicides des adolescentss. Ils/elles annonçaient remédier à cet oubli très rapidement... (Rey, 1996).
9 : Voir ainsi les travaux pionniers de Michel Dorais (2001), de Verdier et Firdion (2003), de Verdier et Dorais (2005)
10 :Dont un spécialiste chiffrait dernièrement la fréquence à une naissance sur 250.
11 : Dans certaines villes certains lieux sont de plus en plus réservés aux “jeunes couples“, ceux et celles qui ont moins de 30 ans, voire moins de 25 ans. A côté des couples „de fait“ ou „de fête“, certain-e-s ont juste quelques mois de vie commune. Et, à l’opposé de formes de violences manifestes aperçues lors de notre première étude sur ce thème (Welzer-Lang, 2005), aujourd’hui chez ces jeunes couples, la volonté égalitaire, le double désir de l’homme ET de la femme à participer à ces jeux pluriels est manifeste.
12 : Notamment quand on stigmatise sous un prétexte ou un autre les pratiques libertines entre hommes et femmes.
L’hétérophobie peut ainsi être définie comme la dénonciation, la discrimation, la stigmatisation des personnes et/ou des pratiques hétérosexuelles non normatives. Notamment celles qui remettent en cause l’Ordre de genre, en particulier la sacralité du couple, du deux.
13 : Une mention particulière pour cette dernière marque qui met en vente dans les pharmacies à partir de septembre 2007 un vibro-masseur qui ne reproduit plus l’éternel phallus. Pour 55 euros (en France) vous disposerez d’un appareil de 16 cm de long à double forme : une forme oblongue d’un côté, une forme allongée (genre doigt) de l’autre. Ce sex-toy est équipé de 5 vitesses, la possibilité d’activer les vibrations d’un côté du sex-toy ou de l’autre, ou des deux à la fois. Son contact est agréable et celui que l’on m’a livré en échantillon (après en avoir fait la demande à un colloque de sexologie où il était présenté) est rose, un rose thyrien agréable. De plus il est étanche. Mais surtout, les premières expérimentatrices font état d’une montée de jouissance „particulière“.. „qui ne ressemble à rien de connu auparavant“…
14 : Les écrits de Marie-Hélène Bourcier (2005), de Béatrice Preciado (2000) ou les nôtres (Welzer-Lang, Le Talec, Tomolillo, 2000), voire même la traduction récente de Judith Butler (2006) décrivent encore imparfaitement l’effervescence provoquée aux Etats-Unis dans les mouvements sociaux et dans les universités autour du queer.
15 : Ces idées sont plus largement développées dans mon dernier livre Utopies Conjugales (2007)




Bibliographie citée :
Arnal Frank, 1993, Résister ou disparaître ? Les homosexuels face au sida, Paris, L'Harmattan.
Badinter Elisabeth, 2003, Fausse route, Paris, Odile Jacob.
Borillo Daniel, 2001, l’homophobie, PUF ? Que sais-je ?
Bourcier Marie-Hélène, Sexpolitique queer zone, 2005, Paris, La Fabrique Eds.
Butler Judith, 2006, Trouble dans le genre, Paris, La découverte.
Calvez Marcel, Schiltz Marie-Ange, Souteyrand Yves (dir.), 1996, Les homosexuels face au sida, rationalités et gestion des risques, Paris, ANRS.
Chaumier Serge, 2004, L'amour fissionnel : Le nouvel art d'aimer, Paris, Fayard.
Collin Françoise, 2003, « Mouvement féministe, mouvement homosexuel : un dialogue », in Ignasse Gérard, Welzer-Lang Daniel (Dir), Genre et sexualité, l’harmattan.
Delphy Christine, 1991, « Penser le genre », in Hurtig Marie-Claude, Kail Michèle, Rouch Hélène, Sexe et genre, de la hiérarchie entre les sexes, Paris, éd. CNRS, pp. 89-107.
Dorais Michel, 2001, Mort ou fif, Montréal, VLB
Dorais Michel, Verdier Eric, 2005, Petit manuel de gayrilla à l'usage des jeunes. Ou comment lutter contre l'homophobie au quotidien, Paris, H&O.
Foucault Michel, 1976, Histoire de la sexualité : la volonté de savoir, Paris, Gallimard.
Godelier Maurice, 1982, La Production des Grands Hommes, Paris, Fayard.
Godelier Maurice, 2004, Métamorphoses de la parenté, Paris, Fayard.
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