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19 mai 2018 6 19 /05 /mai /2018 06:30

 

Le mercredi 16 mai 2018 j’ai été zappé à la librairie Ombres Blanches à Toulouse lors de la présentation de mon dernier livre « les nouvelles hétérosexualités », hétéroqueers, candaulisme, polyamour, libertinage, exhibe, asexualité, pansexualité, Hétéronorme, BDSM, non-genre, bi-genre, cis-genre, bisexualités, travestis, aromantisme,  publié aux éditions Eres (collection sexualités et sociétés).

 

Certes, la période politique marquée par l’autisme du pouvoir face aux revendications des mouvements sociaux est particulière. Nous vivons la grève et le blocage de l’Université Jean-Jaurès le Mirail depuis 4 mois contre la fusion des universités toulousaines et la loi ORE instaurant une sélection à l’entrée des universités, ainsi que l’évacuation de cette université par la police dans la nuit du 8 au 9 mai. Sans même parler ici des autres conflits sociaux : SNCF, EHPAD… et luttes contre les politiques migratoires et la loi asile/migration dans lesquelles je suis investi.

 

Mais cette période agitée, favorable à la (re)naissance de divers extrémistes n’explique pas tout.

Pourquoi de jeunes militant-e-s, sans me connaître, reproduisent-elles/ils rumeurs et calomnies ?

« C’est un hétéro blanc qui se pense progressiste et qui ne l’est pas du tout » a sorti une jeune femme à un ami pour justifier leur irruption dans la librairie.

 

Les accusations qui me sont opposées sont connues. Elles apparaissent et réapparaissent chaque fois liés à des enjeux de postes universitaires : lors de l’obtention de mon poste de professeur de sociologie en « études genre »en 2002 les réseaux féministes m’ont accusé de harcèlement contre des étudiantes et de méthodes déontologiquement condamnables. J’ai porté plainte en diffamation et les divers tribunaux (Tribunal correctionnel et Tribunal administratif) ont reconnu cette diffamation tout en accordant la « bonne foi » à mes détractrices. Ces faits sont réapparus en 2015 lorsque, Directeur du département de sociologie, je dirigeais une commission chargée de recruter un-e Maître de Conférences spécialiste du genre ; commission qui s’apprêtait vraisemblablement à recruter un homme cis-genre qui postulait. Puis, en 2017 lors de mon départ à la retraite et ma demande d’éméritat.

Aux faits de 2002, pour prouver la poursuite de mes « comportements fautifs » se sont ajoutées la présentation d’un sex-toy lors d’un cours en amphithéâtre, ce qui est vrai[1] et de prétendues insultes à une étudiante dont j’aurais critiqué son hétérosexualité. En fait j’ai critiqué l’hétéronormativité d’un mémoire méprisant sur les lesbiennes.

 

On peut invoquer l’affaire Weinstein les mouvements #metoo, et leurs lots de conséquences. Libération des paroles et/ou délation : les débats sont ouverts. Mais, et c’est un bienfait, ces mouvements signent la prise de conscience des effets de la domination masculine que, pour ma part je dénonce dans mes écrits sur le viol, les hommes violents, l’homophobie, etc. depuis 1988. Dénonciations qui m’ont valu différents tracas plus ou moins graves dans ma carrière universitaire ; y compris d’ailleurs mon éviction de l’université de Lyon alors que j’y étais vacataire. Mais ce n’est pas le propos de ce texte.

Quel est donc le sens de ce zap ? Pourquoi ne pas me laisser débattre ?

Que l’on me permettre, comme sociologue, d’émettre d’autres hypothèses.

 

Mes écrits, et les 27 ouvrages que j’ai écrits ou coordonnés en témoignent, abordent différents thèmes aujourd’hui problématiques : les hommes et le masculin, les sexualités récréatives et le travail du sexe, les sexualités non hétéronormatives. Chaque fois, à travers des enquêtes de terrain, j’ai essayé de comprendre les évolutions des rapports de domination du point de vue des dominants. Des hommes par rapport aux femmes, des hétéros par rapport aux LGBT, etc.

Chaque fois aussi, j’ai essayé de contribuer à des analyses permettant de dépasser les oppositions et violences créées par les rapports sociaux de domination pour essayer d’analyser les « nouvelles » pratiques : les « changements » des hommes, et ici dans mon dernier livre, les essais de dépasser l’hétéronormativité et l’assignation à un genre fixe et définitif pour les personnes que l’on nomme « hétéros ».

 

Changements masculins et dépassement de la domination masculine par effacement (ou extrême fluidité) des catégories de genre (être homme ou être femme) sont des thèmes qu’il ne fait pas bon de porter aujourd’hui dans certains espaces de la société.

 

Comme si débattre des paroles et pratiques d’hommes qui essaient autant que faire se peut de dépasser l’éducation à la virilité obligatoire (et de la violence sexiste et homophobe qui y est associée) empêchaient les femmes d’exprimer leurs colères.

Comme si la seule posture tolérée était ce que certains hommes font : revendiquer de ne pas être des hommes (cf. les écrits de Stoltenberg), mais seulement servir d’appuis aux « femmes féministes ».

C’est la même logique que l’on a retrouvée dans les refus de financements des centres pour hommes violents comme celui que nous avions monté à Lyon il y a 25 ans.

 

Remarquons qu’à aucun moment il ne m’a été opposé un extrait de mes articles ou de mes livres pour prouver que mes pensées étaient antagoniques aux luttes contre la domination masculine, l’égalité hommes/femmes…

 

Nous sommes entré-e-s dans une période essentialiste où les hommes, les mâles, quelles que soient leurs postures sur la domination masculine doivent se taire.

Une période trouble où, pour certaines personnes, les travaux sur les hommes et le masculin et les chercheur-e-s qui les réalisent seraient forcément réactionnaires, « masculinistes ».

Une période inquiétante pour la démocratie où, des segments d’un mouvement social, veulent interdire à certaines personnes, certaines idées, de s’exprimer. Voire ces mêmes segments, en manipulant rumeurs et fake news veulent imposer les définitions de la recherche aux instances scientifiques élues collégialement par les universitaires.

 

Voilà le sens que je mets dans les mouvements qui se sont exprimés pour m’interdire de m’exprimer.

La liberté d’expression ne se divise pas.

 

Toulouse, le 17 mai 2018

Daniel Welzer-Lang,

dwl@univ-tlse2.fr

 

[1] Je le fais depuis une vingtaine d’année. Ceci montre la pertinence des analyses de Bruno Latour sur les « objets actants ».

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Published by dwl