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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 04:29

Ce texte complète mon premier communiqué : « Je suis innocent et présumé tel ! »

Toulouse, mai 2015, un concours de Maître de Conférence

En mai 2015, à Toulouse, le concours de sélection pour recruter un MCF sur un poste fléché « inégalités, discriminations et genre» a été annulé suite à ma démission de mon poste de Président du comité. Cette démission fait suite à un ensemble de pratiques indignes et scandaleuses qui ont émaillé la procédure :

  • pressions pour qu’un candidat précis soit retenu,
  • menaces sur la carrière ultérieure des membres du comité pour les sommer de démissionner,
  • pressions sur les candidat-e-s pour qu’ils/elles démissionnent du concours,
  • harcèlement par mail des membres du comité,
  • et enfin, pétition sur internet où un courant particulier des études féministes déforme des décisions juridiques sur des faits de plus de dix ans pour s’arroger le droit d’imposer ses propres candidat-e-s pour un poste fléché en partie genre.

Une épreuve personnelle : « Je ne suis pas un héros »

Pas facile d’être lâché à la vindicte publique,

Sans doute d’autres, hommes ou femmes politiques, artistes, « peoples »… ont l’habitude et réussissent à se forger une carapace face à ces procédés. N’empêche, dans cette forme de communication, il y a quelque chose qui rappelle la mise à mort, faite par des gens, qui sans doute honnêtement et pour la plupart, se déclarent contre la peine de mort dans les enquêtes d’opinion.

En tout cas, il m’aura fallu un certain temps pour mettre à l’écart, du moins pour partie, ma subjectivité ; et ici le dégoût et la colère face aux stratégies et procédés autoritaires utilisés[1].

Des pratiques troublantes et indignes

La démocratie universitaire, d’autant plus après la réforme LRU contre laquelle nous nous sommes largement mobilisé-e-s en 2007-2008, est imparfaite. N’empêche… elle existe. Ce sont les laboratoires de recherche en concertation avec la Présidence des Universités, la discussion entre pairs qui aboutissent à proposer un Président de Comité de sélection et les membres de ce comité. Le comité est, paritaire entre hommes et femmes, entre Professeur-e-s (ou assimilé-e-s) et Maîtres de Conférences, entre personnes appartenant à l’Université recrutante et extérieur-e-s. Deux rapporteurs de chaque comité étudient chaque dossier puis classent les personnes à entendre. Le comité a reçu 130 dossiers et proposé une dizaine de candidat-e-s à l’audition.

Croire que tout est joué d’avance comme l’ont prétendu certain-e-s est infantile, d’autant plus dans une grande Université comme Toulouse. Nous avons sélectionné dix dossiers car c’était les meilleurs.

C’est dans ce contexte que des pressions inadmissibles se sont déroulées : menaces sur certain-e-s collègues Maîtres de conférence de ne jamais pouvoir devenir professeur-e, de ne jamais être qualifié-e-s par le CNU[2] ; appels téléphoniques insistants et menaçants à certain-e-s collègues pour orienter le choix vers un candidat particulier, mails répétitifs pour les obliger à démissionner (y compris pendant la 1ère réunion du comité), rumeur que le poste serait affecté à telle ou telle personne au mépris du débat collectif, pétition falsifiant les faits et les décisions juridiques pour inciter de nombreuses personnes appartenant aux études genre à signer …

Ce ne sont pas des méthodes démocratiques entre universitaires mais cela relève de méthodes totalitaires, indignes, méprisantes pour les candidat-e-s qui ont dû s’organiser pour venir à l’audition, la préparer, indignes et méprisantes aussi pour les membres du Comité qui ont fourni un énorme travail de préparation et dont la probité est remise en cause.

Réinterprétation des faits et « bonne foi »

A la suite de mon élection en 2002 sur un poste de Professeur de sociologie fléché sur le genre, des pressions ont été exercées sur le Président de l’Université de l’époque et le Ministre de l’Education Nationale pour que soit refusée ma nomination. Un texte signé par des associations féministes invoquait des faits graves de harcèlement sexuel et de méthodologies non-déontologiques sur mes terrains de recherche.

Après avis des membres du comité de sélection (où, je l’ai appris par la suite, j’ai été élu à une très large majorité), du Président de l’Université de l’époque et de différentes instances, ma nomination a été maintenue.

Dans la mesure où aucune plainte n’était portée officiellement contre moi, mais que de telles accusations se transformaient en rumeurs, toutes plus affreuses les unes que des autres, j’ai décidé, après conseil auprès de mes ami-e-s et de mes paires, de porter plainte moi-même en diffamation pour faire cesser de tels bruits.

Un juge d’instruction a été nommé. Après audition des parties, l’affaire a été renvoyée au Tribunal Correctionnel et 8 personnes ont été inculpées de diffamation envers un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions.

Le jugement final relaxe 6 personnes pour vices de forme dans les citations au Tribunal et les autres pour « bonne foi ».

Constatant la diffamation, d’ailleurs reconnue par les accusées elles-mêmes dans les conclusions qu’ont versées leurs avocat-e-s, le Tribunal a reconnu que ces diffamations avaient été faites de « bonne foi », c’est-à-dire sans intention malveillante de nuire. En matière de diffamation la « bonne foi » repose essentiellement sur l'absence d'animosité personnelle et l'enquête sérieuse à laquelle les accusateurs peuvent se prévaloir de s'être livrés, mais est radicalement distincte de l'exception de vérité qui supposerait que leurs accusations soient démontrées.

Suite à cette procédure, et puisque la calomnie était reconnue, j’ai alors demandé le remboursement de mes frais d’avocat, d’huissier… à mon Université. Le Président de l’époque qui avait changé entre temps, a refusé ces remboursements. Les raisons sont sans doute multiples. Qu’importe, fort du jugement en diffamation, j’ai moi-même fait appel au Tribunal Administratif pour faire reconnaître mes droits.

En 2011 (oui, la justice est lente !), le T.A a reconnu le bien-fondé de ma demande et l’Université a été condamnée à me rembourser 5 566,59 euros correspondant aux frais engagés et 1200 euros de dommage et intérêts (article L. 761-1 du code de justice administrative) [dossier 0801197] ;

Je n’ai donc jamais été débouté dans mes demandes de faire reconnaître les calomnies dont j’ai été victime! Dire le contraire est de la désinformation.

Des questions légitimes

Dans l’ensemble des critiques évoquées lors de ce recrutement, certaines pourraient être légitimes. Il en va ainsi pour l’équité de traitement, ne pas léser un-e candidat-e qui pourrait être sanctionné-e pour un conflit d’intérêt avec un-e membre du comité. Ce qui a été évoqué l’avant-veille de la réunion du comité de sélection de Toulouse.

Sans être naïf sur les influences des réseaux (réseaux affectifs, réseaux de recherches, réseaux familiaux et de classes sociales…), l’équité de traitement est indispensable dans un concours, et plus loin dans une démocratie universitaire qui fonctionne au mérite.

Nul ne doit être pénalisé pour ses idées, ses luttes…

Mais, faut-il écarter des jurys, des comités de sélection toutes les personnes sur lesquel-les un candidat ou une candidate exprime des griefs ?

Nos carrières d’enseignants-chercheurs sont faites d’une suite ininterrompue de désaccords, de critiques, de rumeurs, de désamours entre nous et les étudiant-e-s qui pour certain-e-s deviennent des collègues. Parfois existent des conflits dans les proximités que nous vivons dans les laboratoires et terrains de recherche, dans les cours que nous partageons avec nos collègues vacataires et étudiant-e-s gradué-e-s. Avec ceux et celles avec qui nous militons contre toutes les formes de dominations pour une société plus juste et solidaire. Parfois les proximités militantes peuvent être instrumentalisées. Par l’étudiant-e lui-même ou elle-même ou par les réseaux auxquels il ou elle adhère par la suite de sa carrière.

Comment doser ce qui est important ou non ? Le déclaratif est-il forcément vérité ? Quel-le universitaire n’a jamais vécu des critiques qu’il ou elle juge infondées ?

Dans la procédure de Toulouse qui a visé à faire dissoudre le comité de sélection du poste MCF orienté en partie sur le genre, l’argument principal utilisé contre la commission était que des candidat-e-s… ont été cité-e-s dans les procédures qui ont suivi mon élection comme professeur.

Là-encore la seule barrière contre tous les excès est la loi, son application, sa rigueur.

Les faits invoqués sont-ils graves ? Sont-ils délictueux ? Condamnables ? Ont-ils été présentés en Justice ? Bien au contraire, ils ont été reconnus comme diffamatoires suite à une procédure que j’ai moi-même engagé !

Et la liste des étudiant-e-s retenu-e-s pour l’audition l’atteste : personne n’a été discriminé-e. Dire le contraire est encore une déformation de la vérité au profit d’intérêts partisans.

Une longue carrière dans les études genre à étudier les mauvais « objets » : les hommes, le masculin et les sexualités non hétéronormatives

Depuis le début de mes études, de mes travaux sur le viol, la thèse sur les hommes violents, à maintenant, j’ai toujours essayé de travailler sur les rapports sociaux de sexe et de genre. En 25 années et autant d’ouvrages[3], j’ai mené de nombreuses études où j’essaie de comprendre les effets des socialisations hétéronormatives, de la domination masculine, dans les constructions sociales des dominants, en particulier les hommes blancs et hétérosexuels ; ou ses effets sur les dominé-e-s. Mes travaux ont été autant d’occasion de réfléchir et de créer des relations d’altérité avec les hommes violents, les prostitué-e-s, les détenu-e-s, les libertin-e-s, les bisexuel-le-s, les escortes…Y compris parfois de les faire intervenir à l’Université.

Dans les réactions à mes travaux, j’ai souvent ressenti que mes « objets » sociologiques, mes thèmes de recherche, mes méthodes qualitatives (ethnographie et observation participante) posaient problème à de nombreux et nombreuses entrepreneurs de morale,— y compris sociologues, qui manipulent le concept de violences pour victimiser toutes les femmes, toutes et tous les dominé-e-s.

Il y a souvent assimilation d’un-e chercheur-e avec ses thèmes d’étude. En particulier face à ce qui est ressenti comme sulfureux, sale, scandaleux, non-moral…

A tort ou à raison (à quand un colloque sur les objets hétérodoxes et scandaleux ?), et sans vouloir tout réduire à des réactions d’une gauche morale et victimologique, je lis aussi ceci dans les réactions actuelles.

Repenser le profilage du poste

Le contexte actuel, la pénurie de postes de MCF en sociologie et ce d’autant plus en études genre, explique sans doute pour partie la violence des échanges. Mais, de mon point de vue, il serait trop facile de banaliser ce qui vient de se passer en retournant purement et simplement l’accusation ou en ne trouvant que des causes extérieures.

Sans doute, devrons-nous dans le laboratoire recherche qui accueillera le poste de MCF à pourvoir, comme dans le département de sociologie, tirer des bilans des faits.

Sans doute avons-nous fait des erreurs pour provoquer un tel déferlement de haine.

Sans doute avons-nous sous-estimé le poids institutionnel, le pouvoir de nuisance de celles et ceux qui veulent imposer leur hégémonie sur l’appellation « genre ».

En dehors des dogmes lancés par certain-e-s, il devient difficile de faire exister d’autres analyses sur le genre, d’innover dans les articulations entre genre et « ethnicité » post-coloniale, genre et migrations internationales, genre et classes sociales, genre et culture, genre et NTIC, pratiques de luttes sociales. Genre et sexualités. Peu importe comme nous le faisons, de construire des enseignements y compris des masters sur de tels thèmes. Le profil genre nous est contesté.

Dont acte !

Toulouse, le 4 juin 2015

[1] Je remercie ici les membres du Comité avec qui nous avons eu de longs échanges, mes collègues et ami-e-s pour leur confiance dans cet emballement et toutes les formes de soutien exprimées. Je remercie aussi l’équipe Présidentielle de l’Université Toulouse Jean-Jaurès (Le Mirail) et les services de la Direction du Personnel Enseignant (DPE) pour leur chaleureux accompagnement au plus près du Droit.

[2] le Conseil National des Universités « qualifie » certaines personnes ayant obtenu leur HDR (Habilitation à Diriger les Recherches) pour pouvoir se présenter aux concours de Professeur-e sur les postes déclarés vacants.

[3] http://w3.lisst.univ-tlse2.fr/cv/welzer-lang_daniel.htm

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Published by dwl