Mardi 22 octobre 2 22 /10 /Oct 05:52

 

Réponse à Caroline

(qui a accepté que je rende public ma réponse)

 

Oui, tu as raison et tu es bien informée, je suis devenu Directeur du département de sociologie et anthropologie de Toulouse,

Au sein d’une direction collective qui marche bien, qui marche même très bien. Cela est conforme à mes valeurs et, me semble t-il, favorable à notre mode d’administration  universitaire collégial. Bon, je sais que ce n’est pas toujours le cas…

 

« Le pouvoir a un rapport avec la virilité » dis-tu. Tu as entièrement raison à nouveau. Tout pouvoir, celui d’une direction (même collective) aussi.

 

En fait, mes interrogations que j’aimerais partager avec d’autres sont justement ces rapports entre virilité et pouvoir. Une fois bien entendu que la « marche vers l’égalité des sexes », la « suppression du genre », la « fin de la Domination masculine » — tous termes un peu équivalents —, font que des femmes accèdent aussi aujourd’hui au pouvoir. Qu’il me semble même noter chez certaines des signes de virilisme évident ! Autrement dit que la question des rapports entre virilité et pouvoir concerne principalement les hommes, mais pas qu’eux.

 

Mais commençons le débat sur les rapports entre hommes (personnes socialisées comme homme), virilité et pouvoir.

 

Certain-e-s expriment l’utopie d’une société sans pouvoir. J’aimerais partager cette utopie, mais je pense que la répartition du travail (en équipe ou ailleurs), la délégation temporaire ou durable de responsabilités me semblent incontournable. Doit-on être viril, faire preuve de virilité quand on exerce ce pouvoir ? Ou le pouvoir pousse t’il, par des mécanismes qu’il reste à préciser, à des attitudes viriles ou virilistes [on reprendra le distinguo entre ces deux termes plus tard] ? Comment distinguer Pouvoir et Virilité ? Peut-on commencer à faire l’état des lieux de la virilité ?

 

Autant de questions qu’il me semble important de poser. Pour comprendre bien sûr ! Mais pas que. Comment accompagner la marche vers l’égalité de genre ? Aurions nous vraiment gagné en confort de vie si tous, toutes et les autres adoptaient des schèmes virilistes d’action et/ou de pensée ? Ou à l’opposé si triomphait une théorie suicidaire où le sujet, quel-le qu’il/elle soit, n’avait plus le droit d’exister sous prétexte de sa position de « dominant » ?

 

Ouvrons donc les débats !

Et pour commencer intéressons nous aux hommes qui prennent de la distance sur la virilité.

Quelques questions en vrac :

Comment les hommes qui ont refusé la « virilité obligatoire » vivent et exercent le pouvoir ? Comment se manifeste leur mal-aise ? Comment font-ils ?

Et plus loin : quels sont les privilèges du pouvoir ? En dehors des énoncés concernant le salaire, des positions symboliques (toutes choses bien réelles), quelles situations ou interactions interrogent la virilité ?

 

Je suis bien sûr Caroline, preneur de tes réflexions.

 

Les tiennes ou celles de personnes qui aimeraient participer à ce débat.

Ecrivez moi vos réactions :

Dwl(a) univ-tlse2.fr

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Mardi 1 octobre 2 01 /10 /Oct 04:18

 

 

2 livres à paraître printemps 2014

 

« La Putain et le Sociologue » ; édité à La Musardine (Paris) & Propos sur le sexe, édité chez Payot (Paris)

 

« La Putain et le Sociologue » ; édité à La Musardine (Paris)

Un travail de quatre années entre Albertine, escorte (de luxe), ingénieure du sexe, et Daniel Welzer-Lang, sociologue spécialiste des sexualités, auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages. Un écrit pour savoir et comprendre. Savoir ce qu’il en est réellement de ce « métier », les manières de faire commerce de ses prestations sexuelles, les pratiques utilisées, véritables savoir-faire particuliers. Mais aussi comprendre le sens et les effets sur Albertine du stigmate d’être « pute ».

 

Un libre qui permet de comprendre la place de « l’escorting » dans le travail du sexe, les transformations actuelles des prostitutions et le rôle que peuvent jouer les sociologues dans l’analyse de ces métiers, questions méthodologiques comprises

 

 

 

 

 

Propos sur le sexe, édité chez Payot (Paris)

« Ce livre concerne “le sexe”. “Le sexe” pour dire les sexualités, les arrangements de corps, les plaisirs des corps et des têtes. “Le sexe” pour expliciter cette sphère de l’activité humaine centrée sur les désirs, réels, virtuels, fantasmés, rêvés. La sexualité est un miroir du social, elle est significative des transformations de nos modes de vie, du bouleversement actuel des rapports entre les hommes et les femmes.

Je dirai donc tout le sexe. Celui des femmes, des homosexuels et des bisexuels, des trans et des queers. Celui des hétéros. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit : des travestis de Sao Paulo aux libertins de Paris, ce livre raconte la fin possible de la norme hétérosexuelle. » (D. W.-L.)

 

 

 

 

 

 

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Dimanche 27 janvier 7 27 /01 /Jan 10:29

 

 

On trouvera le texte complet à =

 

http://blogs.univ-tlse2.fr/dwl/files/2013/01/Cours-genre.-DWL.-2012.pdf

 

 

 

 

 

Université Toulouse Le Mirail

© Daniel WELZER-LANG

dwl@univ-tlse2.fr

Version 2011

 

blog : http://daniel.welzer-lang.over-blog.fr/ 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les hommes, les femmes et les autres :

les identités sexuées et sexuelles

un exemple de cours sur le genre

 

 

 

http://daniel.welzer-lang.over-blog.fr/

 

Pour citer ce texte : Welzer-Lang Daniel, 2011, Les hommes, les femmes et les autres, les identités sexuées et sexuelles, un exemple de cours sur le genre, Université Toulouse Le-Mirail,

 

 

Pour les étudiant-e-s du Mirail, n’oubliez pas qu’à partir de l’ENT, l’accès à de nombreux articles de sociologie est gratuit.

Pour accéder à un certains articles,àA partir de l’ENT (une fois identifié-e):

https://nomade.univ-tlse2.fr/http/www.cairn.info/index.php?err=1&ident=

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Dimanche 27 janvier 7 27 /01 /Jan 09:25

(la suite)

 

 

Une paternité active, dissociable du biologique

Une phrase de l’éditorial du premier de Contraception masculine, Paternité résume assez bien le débat en cours dans les groupes.

« Nous avons parlé et réfléchi sur […] la paternité, le rapport que nous avons avec les enfants : ceux dont on est le père biologique, ceux avec lesquels on vit, ceux qu'on voudrait avoir, ceux qu'on imagine et, pour certains, le refus d'être père ». 

Aussi curieux et paradoxal que cela paraisse, c’est en visibilisant et en surinvestissant les conditions biologiques de la reproduction du côté masculin que les hommes d’ARDECOM ont permis de débiologiser et resocialiser la question de la paternité. Le paradoxe n’est qu’apparent. Dans les modèles traditionnels, la paternité — qui restait, bien souvent un présupposé — se limitait souvent à l’autorité, au rôle de l’homme pourvoyeur de ressources. Et en même temps à l’homme qui se désintéressait de son sperme, qui déléguait à sa compagne contraception et élevage des enfants.

Pour ces hommes de l’après-68 le mode de vie commence à changer. Nombreux sont ceux qui vivent en collectifs, en communauté, donc qui s’occupent d’enfants dont ils ne sont pas les pères biologiques. Certains sont en couple avec des femmes ayant déjà eu des enfants. D’autres vivent seuls, avec ou sans enfant, et crient bien fort que leur mode de vie est un choix. Dans tous les cas la paternité qu’elle soit biologique, sociale, affective, est liée au temps passé avec l’enfant, à une structure relationnelle avec l’enfant, les enfants et leurs proches en particulier la mère. L’affirmation d’une autonomie dans le domaine du désir ou du non-désir d’enfant fait rupture avec le patriarcat et son modèle de pouvoir. De nombreuses femmes qui ont découvert dans le féminisme l’étendue de l’oppression qu’elles subissaient, qui réalisent comme l’explique Christine Delphy « que le contrat de mariage fait office de contrat de travail » (Delphy, 1970, 1998) vont rechercher ce type d’homme, un homme plus égalitaire, « un mec différent » « un mec non-phallocrate » comme disent beaucoup à l’époque. Car l’expérience l’atteste, en même temps qu’est revendiquée une autre paternité se mettent en place sous des formes diverses d’autres rapports à ce qui sera caractérisé quelques années plus tard de « travail domestique ». Une étude que nous avions faite avec Jean-Paul Filiod en 1992 nous a d’ailleurs fait caractériser le modèle d’union fréquent à l’époque « d’égalité arithmétique » (Welzer-Lang, Filiod, 1993). Chacun-e se devait de faire la moitié des travaux de la maison. Dans le vide de modèles de référence, dans un rapport homme-femme souvent marqué par la méfiance envers ces hommes qui même affichant fièrement leur différence n’en restaient pas moins des hommes, chacun-e comptait les tâches réalisées, celles à faire. Il n’était pas rare de trouver le planning hebdomadaire du lavage, du nettoyage et des activités liées aux enfants sur le frigo des domiciles.

 

Le paradoxe apparent concernant la paternité n’est pas le seul. Ainsi dès les débuts des expérimentations de la contraception masculine, des hommes revendiquant leur homosexualité, et n’ayant aucun rapport sexuel avec des femmes, ont pris la pilule pour hommes. En 1986, je l’avais analysé comme un engagement militant (même si le terme dans sa connotation militaire était à l’époque rejeté). Aujourd’hui, nous pouvons aller plus loin dans l’analyse. Certes, il s’agissait d’une forme d’engagement. Mais un engagement qui en annonçait un autre, non entrevu à ce moment-là. Devenir stérile quand on est gai est une forme de dissociation supplémentaire de la paternité biologique et de son désir ou non-désir d’enfant. Comment ne pas penser immédiatement à l’homoparentalité et aux débats et expériences (comme la coparentalité) qui se dérouleront quelques années plus tard ? Là aussi ARDECOM était symbolique de questionnements futurs.

Autre paradoxe apparent : si la volonté de changement est manifeste, d’autres éléments liés ne le sont pas moins. Il en va ainsi, à l’époque, de la culpabilité masculine.

 

 

Culpabilité par rapport aux femmes/recherche d’autonomie non oppressive

« Comment pourrait-on aimer son sexe quand on en a fait un bâton, une épée, une pièce, un dard ? » [Yannick, Bulletin Pas Rôle d’homme]

« L’horreur d’être homme » [Types, Paroles d’homme n°1, p.43]

 

« Il y avait ce qu’elles nous demandaient de faire… Subir le terrorisme féminin »

[Paul, expérimentateur Pilule, Lyon, 1985]

 

La culpabilité de ces hommes se manifeste partout ; dans leurs textes, dans les discussions des groupes d’hommes. J’ai souvent retrouvé ce sentiment lorsque des hommes découvrent les effets de la domination masculine. D’abord sur leur (s) copine(s), amie(s), amante(s), celle(s) qui va ou vont incarner pour ces hommes le féminisme. Puis sur eux. Eux élevés en « mecs ». La culpabilité est souvent vécue de manière personnelle et isolée. Notamment pour les hommes contraceptés qui se plaignaient souvent de ne pas avoir d’amis masculins, de se sentir isolés par rapports aux autres hommes : « Je n’aime pas le foot, ni la violence. Je n’ai pas fait l’Armée [à l’époque obligatoire]… Comment veux tu que je discute avec les autres mecs ? » [Bruno, 27 ans]. La soumission à la « virilité obligatoire », d’abord vécue individuellement, s’est alors parlée dans les groupes mecs, dans les premières réunions où, timidement les hommes parlaient d’eux, de leur vie, de leurs doutes, de leurs désirs de vivre autrement leurs rapports aux autres : femmes, hommes et enfants.

Autant, les gais, les hommes attirés sexuellement par d’autres hommes, se sont très vite organisés dès la fin du XIXe siècle, puis massivement au XXe, notamment autour du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et autres groupes militants après 1968. Autant dans le monde réputé « hétérosexuel », ces hommes, ces groupes d’hommes, furent les premières insoumissions aux schèmes de l’hétéronorme où l’homme avec une femme doit être actif, entreprenant, pénétrant, où la sexualité est centrée sur un axe tête/phallus : « une tête pour fantasmer, une queue pour pénétrer, le tout relié par une cravate qui indique le sens de la virilité » (Welzer-Lang, 2004). Dans un des premiers groupe mecs auxquels j’ai appartenu à Paris, il nous a fallu quasi douze mois de rapports avec des femmes sans pénétration, décidés de manière volontariste et univoque (sans l’accord des femmes de notre entourage) pour apprendre d’autres types de caresses. Pour rompre avec les stéréotypes sexistes qui nous faisaient penser que les caresses hors zones génitales étaient utiles aux filles, mais inadaptées aux hommes que nous étions. Pour découvrir que nous n’étions pas plus responsables que nos compagnes du déroulement de la sexualité : « Ecoutez bien les filles, TOUT ce qui se passe durant notre rapport est le résultat de nos deux désirs, du mien comme du vôtre » (Boutot, 1981).

Beaucoup d’entre-nous ont alors découvert la tendresse avec des femmes, mais aussi la tendresse entre hommes, interdite dans la grammaire corporelle homophobe, constitutive du masculin[1]. Et pour certains, non-dit de l’époque, ces caresses ont eu des traductions sexuelles dans des rapports entre hommes.

La contraception masculine a souvent été pour ces hommes parallèle avec la vie en collectif mixte avec des femmes qui se réclamaient de près ou de loin du féminisme (quelle qu’en soit sa forme). Dans ces vies communes, ces moments où ils alternaient moments non-mixtes, dans les groupes d’hommes [et dans les groupes de femmes pour les compagnes], et moments mixtes, la culpabilité s’est souvent dissipée, puis effacée. Elle s’est transformée au fur et à mesure en quête d’autonomie, ce qui correspondait d’ailleurs parfaitement à la démarche de demande de contraception masculine « pour soi », « pour affirmer son propre non-désir d’enfant sans dépendre de la compagne ».

 

 

Conflits, amours, attraction, et méfiance 

Les désirs concomitants de dénoncer le sexisme que subissaient les femmes, et d’être en même temps sujet de sa propre histoire personnelle, de ne pas dépendre ou faire dépendre sa vie d’une configuration idéologique ou politique, est une posture qui va être problématique.

 

Rappelons le contexte politique de cette époque. Le développement du féminisme et l’émergence de différents courants qui luttent contre le sexisme, la domination masculine, le patriarcat. La volonté des femmes d’affirmer leur autonomie politique, de critiquer la « théorie de référence » comme a pu le dire Christine Delphy (Delphy, 1970). L’analyse de l’oppression que subissaient les femmes ne devait plus être analysées comme une contradiction secondaire face à la critique du capitalisme, thème central des mobilisations de l’après 68.

Les hommes des groupes mecs, ARDECOM ou non, souvent anciens militants vont êtres amenés par leurs amies devenues féministes à critiquer le militantisme, requalifié de monocolore et triste. « Elles étaient en violet, pétillaient de sourires et de joie. Nous, nous étions comme des socio-tristes en surplus de l’Armée » [Hervé, 31 ans]. Dans cette période troublée, prémisses de ce que certain-e-s vont nommer la « guerre des sexes »[2], les femmes vont développer une forte méfiance envers ces groupes d’hommes, accusés souvent de vouloir récupérer un pouvoir mâle contesté. À Paris, des « amies » ont ainsi voulu nous interdire de nous réunir entre hommes lors de la première création en 1977 d’un groupe mec. Sur la contraception, il était courant d’entendre « Moi, je n’aurais pas confiance ». Alors que dans les faits, une fois l’azoospermie atteinte, ou une oligospermie sévère (moins de 1 million de spermatozoïdes pas ml), les hommes contraceptés l’ont souvent utilisé sans problème manifeste du côté de leurs partenaires sexuels. Bref, même entourés de femmes non-séparatistes, une forme de méfiance régnait autour de ces groupes d’hommes. Mais l’honnêteté m’oblige aussi à dire que cette méfiance était aussi entourée d’amours, d’attirances et de vies entre hommes et femmes fortement discutées.

 

À un niveau plus macro, les débats furent aussi complexes. À la parution des deux revues Types, Paroles d’hommes et Contraception masculine, Paternité, diverses revues féministes se firent écho des doutes sur la démarche de ces hommes. D’un côté, des femmes les ont toujours accompagnées, des femmes ont toujours participé aux rencontres nationales des groupes ARDECOM dans les Cévennes chaque été, un numéro mixte de la revue Type a même été édité. De l’autre, les doutes, les procès d’intention de La revue d’en face

 

Des débats hommes/femmes impossibles : la rupture[3]

Les nécessités de se constituer de manière parallèle en mouvements sociaux cristallisés sur l'antagonisme de genre expliquent, sans doute, même, l'existence de périodes où il était urgent de ne pas débattre, où des hommes ont préféré des « non-réponses » à ce qu'ils qualifiaient d'« agressions » injustifiées[4].

Dans cette période où, pour la première fois en France, se visibilise et s'élabore une critique masculine de la domination des femmes et de l'aliénation masculine, les débats entre femmes et hommes sont — alors — peu aisés. Les hommes en sont convaincus :

« Comme les groupes "hommes" cette revue sera peut-être accusée de vouloir aider les hommes à reconquérir—ou renforcer—un pouvoir qui leur est contesté. Nous ne croyons pas, quant à nous, que le simple maniement de nos stylos ou que le cliquetis de nos machines à écrire nous fortifient dans une primauté que de toutes façons nous ne revendiquons pas...

Comme eux, cette revue sera peut-être accusée de constituer une parenthèse dans la vie sociale, sans perspective militante, sans prosélytisme organisé. Les questions que nous nous posons, nous les laissons parfois sans réponse: c'est vrai. Nous ne sommes pas une "avant-garde masculine libérée". Nous sommes seulement désireux d'entrouvrir les carcans dans lesquels, enfermants, enfermés, nous nous éloignons d'un changement potentiel. »

Extrait de l'éditorial du n° 1 de Types

 

Les réactions ne se font pas attendre. Bien sûr certaines femmes se félicitent des initiatives masculines. D'autres sont pour le moins sceptiques. C'est ainsi que La revue d'en face[5] publie trois articles en réponse au bulletin n° 4 de Pas rôle d'hommes et du texte de l'affiche de « Types ». Jean Yves Rognant les critique ainsi :

Certains intertitres donnent le ton : « les groupes hommes ne sont pas ce que quelques naïves imaginaient » ; « de quoi veulent se punir les hommes ? » ; « castration ou pouvoir » ; « ils ont beaucoup souffert » ; « nouveaux hommes, vieilles illusions ».

Premier article : « A propos des groupes hommes ». […] Notre histoire est ainsi résumée... Déprimés par le militantisme, nous aurions découvert après les féministes, le fait que « le privé aussi est politique » et l'aurions adopté comme dernière mode subversive […]. Puis, mis en cause par les féministes, nous aurions culpabilisé sur la et notre phallocratie (exact...). Ensuite les doutes étant trop dérangeants et la culpabilité trop lourde à porter, nous nous serions découverts nous aussi opprimés, non par la phallocratie (mot que nous aurions banni de notre vocabulaire pour ne plus nous sentir des âmes de martyrs...), mais par la virilité. Nous revendiquant comme plus ou moins « dévirilisés », notre intérêt pour le privé serait donc la recherche de la « mère consolatrice », du repos du guerrier. Quant à la parution de la revue Types, elle représente conclue C. Lapierre, un « affranchissement de la critique féministe » (qui) peut aussi fournir une base idéologique plus subtile pour le retour au statu‑quo ante...

 

            Deuxième article : « D'étranges frères, étrangers ». Une bonne partie de l'article explique les méthodes contraceptives masculines. Mais pourquoi se donnent‑ils tout ce mal ? demande ensuite F. Gilles. Elle cite alors diverses phrases tirées d'ARDECOM et trouve dans l'inconscient des mecs se contraceptant le désir de castration, de punition symbolique face aux féministes. Mais la culpabilité, là non plus, ne peut pas marcher longtemps. Alors F. Gilles préfère penser que la contraception masculine correspondrait bien au désir d'hommes de contester le pouvoir d'enfanter des femmes et le droit nouvellement acquis de contrôle de la procréation. Les motivations de ces hommes ne sont donc, selon elle, pas limpides. Elle n'envisage pas évidemment la limpidité du choix de partager la conception, la responsabilité d'élever un enfant... Non, les hommes doivent par essence reproduire le rôle du patriarche ou du père absent ! Sortis de ça, ils deviennent vraiment suspects.

 

            Troisième article : « Le mâle de vivre ». Celui‑là pose la question de l'intérêt pour les luttes féministes qu'existent des groupes hommes. « Chacun ses intérêts », dit en substance I. Théry. Il n'y a pas de symétrie possible entre le mouvement des femmes (luttes des opprimées) et les bénéficiaires du patriarcat même « pourvus d'une conscience malheureuse ». […] Pour I. Théry : « Bref, de quelque côté qu'on se tourne, dans l'attirance pour les groupes hommes ce qu'on retrouve toujours c'est la volonté de dire son malaise (s'approprier un discours dont on était exclu), de dénoncer la norme (se déresponsabiliser), d'analyser les carcans de la Virilité (se poser en victimes). » Moins élégamment dit, ça revient à ceci : envieux, irresponsables, simulateurs… 

[…] L'article se conclue sur le dévoilement de notre stratégie inavouée : le mythe du « nouveau camp » nous agite et nous parcourons déjà « tout le chemin qui va d'une crise de la virilité à l'affirmation d'une "nouvelle masculinité" ».

 

Différents hommes répondent eux aussi à cette polémique, qui très vite se termine en non-débat. Pierre Colin et Claude Barillon, les deux fondateurs d’ARDECOM , laissent entendre que les débats sont aussi compliqués du côté des femmes que du côté des hommes :

 

Non réponse, Pas de réponse

Y en a marre. Y a plus d'abonnés. Parce qu'on ne nous renvoie pas la bonne image, celle de l'homme pas-macho-pas-phallo-qui-lutte-et-à-quel-prix-contre-son-encombrante-virilité il faudrait répondre à coup de grands principes et de subtils distinguos. Non seulement, il nous faut des miroirs mais encore faut‑il qu'ils ne soient ni concaves ni convexes.

MARRE ! On en crève de ces conneries, de ce jeu de la reconnaissance, du dis‑moi que tu m'aimes, que je suis différent, surtout pas comme les autres, réassures‑moi de ma singularité : c'est cela la logique mâle, c'est ainsi que se reproduit la « virilité obligatoire », par le jeu de l'image et du regard où l'autre, dans sa différence, n'a pas lieu d'être.

On pourrait pas rêver un peu de relations, avec des femmes, des hommes, des enfants, où chacun s'accepte avec ses limites et accepte l'autre dans son irréductible altérité ?

Apparemment, du côté des bonshommes, ce n'est pas pour demain.

Claude Barillon - Pierre Colin

 

Claude Barillon et Pierre Colin, en utilisant le « nous » dans ce débat/non-débat public avec le féminisme ont sans doute ouvert, sans le savoir, la perspective du mouvement social des hommes en constituant les hommes d’ARDECOM et des revues critiques sur les masculinités obligatoires, en sujets collectifs de leur histoire ; sujets collectifs, qui à la différence d’un groupe, d’une secte ou d’une chapelle, constituent de facto un champ de débats, traversé lui-aussi de positions contradictoires.

 

Signalons, pour conclure sur les débats difficiles de cette époque et le gap entre féministes et groupes d'hommes antisexistes, l'interview de Simone de Beauvoir publié par La revue d'en face.

Simone de Beauvoir, interviewée par Irène Théry, La revue d'en face n° 9/10

Simone de Beauvoir : « Je n'ai jamais entendu parler de groupes d'hommes. Mais je connais quelques hommes effectivement féministes, évidemment parmi les plus jeunes. […] Si les hommes pouvaient parler entre eux avec autant d'honnêteté que les femmes parlent entre elles, ce serait une très bonne chose car des quantités d'hommes ont aussi des problèmes sexuels, des problèmes d'impuissance, de ceci ou de cela, dont ils ne veulent ni n'osent parler car il y a une censure très forte chez eux. Peut-être que s'ils faisaient des groupes d'hommes ce serait une bonne chose ».

Irène Théry : C'est en tout cas tout à fait dans cette perspective qu'ils se regroupent. Pour lutter contre l'idéologie virile qu'on leur impose. Mais ils ne se réunissent pas simplement comme des amis. Ils se réunissent pour faire de la politique, produire une analyse, lutter. Est-ce que même avec la meilleure volonté du monde ces groupes ne sont pas amenés inévitablement à défendre leurs intérêts d'oppresseurs puisque chaque homme reste un agent de l'oppression même s'il la combat ?

 

Il faudra attendre le colloque « Les hommes contre le sexisme » organisé en octobre 1984 par Types et ARDECOM pour que des échanges entre femmes féministes et hommes anti-sexistes réapparaissent. Là où les sociologues féministes, et de rares hommes, dressèrent un état objectif des rapports sociaux de sexe, du sexage, de la division sexuelle du travail dans l'espace domestique et dans le monde industriel ou scolaire[6], les participants masculins de Types ou d'ARDECOM ne surent que répondre par leurs interrogations personnelles et/ou collectives (Cette, Rognant, 1985, Viovy, 1985). Ce colloque fut, à plus d'un titre, un tournant historique dans cette brève histoire de la déconstruction théorique du masculin. Dans les faits, en France, hommes critiques et féministes, pour la première fois se rencontrent et échangent. Les débats sont centrés tant sur les diverses analyses théoriques du masculin et du féminin, pris comme des catégories sociales en interaction, que sur les formes que prennent les remises en cause de la virilité et du patriarcat.

 

Durant cette période, il faut aussi noter un certain nombre de publications concernant les sexualités et/ou l'homosexualité. J'ai ici très peu évoqué l'influence de la remise en cause de l'assignation masculine (et féminine) à l'hétérosexualité. Pourtant depuis 1970, de manière relativement importante et en liaison avec l'apparition des mouvements homosexuels, — les mouvements « gays » — des hommes et des femmes mènent des luttes pour obtenir le droit de vivre leurs différences sexuelles. La revendication d'homosexualité s'accompagne de nombreuses publications parmi lesquelles les revues Sexpol, Masques. Autour de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et des travaux de Philippe Aries, Michel Foucault, Jean Genet... est questionnée l'exclusivité des « rôles » dits masculins dans la sexualité. Si certains mouvements tel le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (F.H.A.R.) ont quelques fois revendiqué un « 3ème sexe », d'autres, par des études ethnologiques, historiques, montrent la non naturalité des pratiques érotiques et sociales actuelles. En décrivant d'autres « systèmes de sexualité », pour reprendre la terminologie de Foucault (1976), de nombreux textes déconstruisent une part des modèles masculins dans la sphère sexuelle. Les questions que pose l'homosexualité sont aussi abordées dans le n° 35 de la revue Communication, coordonnée par André Béjin et Philippe Aries.

 

Dans le mouvement féministe, les différentes revendications concernant le mode de vie des femmes ont trouvé une apparente unité emblématique et institutionnelle : le mouvement des femmes. Du côté des hommes, pour reprendre le titre de Guido de Ridder (1982), les remises en cause des modèles masculins ont été multiples et jamais unifiées. A côté des analyses abordant l'homosexualité, où se remarquent de nombreux chercheurs, les autres publications ont été dans leur quasi-majorité extérieures au champ scientifique. Nous ne pouvons toutefois pas dire, à l'instar de quelques sociologues qu'elles sont inexistantes. Elles ont moins pris l'aspect de constructions théoriques sociologiques et anthropologiques sur les catégories sociales et sur les rapports sociaux. Mais leurs contenus, comme les textes féministes pour les femmes, ont alimenté des mouvements sociaux où des hommes ont dans la pratique quotidienne essayé de trouver des alternatives aux formes contemporaines de patriarcat et de viriarcat[7]. Les phénomènes « groupes hommes » et « mouvements homosexuels », ont été transversaux à la plupart des pays industrialisés.

 

Au terme de (court) voyage historique, et quelque 30 années plus tard, il est intéressant d’interroger l’apport historique, social, de ces mouvements fortement marginaux à leur création.

 

 

 

Trente ans plus tard : les apports des premiers groupes d’hommes

ARDECOM et Type-Paroles d’hommes : prémisses du mouvement social des hommes

Dernièrement, revisitant la typologie de Clatterbaugh (1997), j’identifiais différents courants de pensées qui traversent au niveau international les débats critiques sur le masculin[8]. J’y voyais la coexistence d’un mouvement réactionnaire, résistant au changement, symétrisant situation des femmes et des hommes donc niant la domination masculine, souvent qualifié aujourd’hui de « masculiniste[9] » (Eric Zemour en France). Des courants qui se réclament de l’égalité de genre entre hommes, femmes et trans : les proféministes radicaux, et les proféministes pragmatiques (qualifiés de « libéraux » aux USA et dans les pays anglophones pour qui le libéralisme a un autre sens qu’en France). Les groupes de consciences centrés sur le développement personnel (par exemple les groupes créés par le psychanalyste Guy Corneau) et le courant Mythicopoétique (cf. Robert Bly). Et un dernier courant en création : les « Masculinités », transcourant proféministe qui essaie de refuser la déconsidération automatique du masculin et de la vie des hommes. Qui explique dans sa version « salutogène » (Macdonnald, 2005, 2008) que les hommes peuvent aussi être acteurs du changement. Ou dans mes écrits que : produit par les rapports sociaux de sexe et de genre, le masculin se situe entre résistance et changements. Les femmes changent, les hommes n’ont pas tellement d’autre choix que de s’y adapter ; de manière volontariste ou non.

 

Validant cette typologie, nos collègues québécois ont montré pour leur part, y compris en intégrant la contraception masculine qu’il s’agit de la naissance d’un réel mouvement social (Lindsay, Rondeau, Desgagnés, 2010). En France, nous n’avons pas d’unification des différents groupes, des associations. De même, les différentes créations (films, romans…) centrées sur les masculinités, tout en annonçant des thèmes communs (la situation des hommes) n’ont pas créé d’école de pensée, de création. Nous pourrions parler d’un mouvement des hommes sous formes de nébuleuse ; un mouvement non unifié ayant différents pôles ou surfaces d’émergence. Influence en France de l’analyse (post)marxiste ou radicale qui voit d’un très mauvais œil l’alliance dominant-dominés ? Difficulté de penser «l’Après », l’après-domination, l’après genre ? Les analyses et confrontations doivent se poursuivre, notamment en sociologie et en sciences politiques.

En tout cas, ce qui est remarquable est, qu’exceptés ceux qui sont pour un retour des femmes derrière les fourneaux, la tendance masculiniste et réactionnaire (au sens littéral du terme), l’ensemble des autres courants de pensée, comme les intervenant-e-s sociaux et sociales revendiquent explicitement tout ou partie de l’héritage de la contraception masculine et des revues comme Type-Paroles d’hommes en France, Hom-infos au Québec…

 

La France a été novatrice sur les questions de contraception masculine, elle semble avoir perdue une partie de son leadership sur la question. Ainsi, à la différence d’autres pays, il n’existe plus dans l’hexagone de revue de synthèse qui dans les sciences sociales ou dans le grand public soit centrée sur la déconstruction du masculin, la valorisation des nouvelles expériences. De même, différemment d’un nombre croissant de pays, pas de politique publique sur la condition masculine pour favoriser l’intégration du côté des hommes de l’égalité de genre et de la diversité sexuelle. Et, à la différence d’autres pays, peu d’activistes d’ARDECOM ou de Types-Paroles d’hommes se sont mutés en « fonctionnaires de l’égalité ». Quelques médecins utilisateurs de contraception sont devenus spécialistes de la fertilité humaine, un sociologue que je connais bien a été reconnu spécialiste de ces thèmes. Mais en général, parallèlement au peu de prise en compte de cette problématique par les pouvoirs publics, il y a eu peu de bénéfices académiques de cette période. Christine Castelain-Meunier (2005, 2007), première sociologue à s’intéresser aux groupes d’hommes et ARDECOM, proche d’Alain Touraine au CADIS (EHESS-Paris) est une des rares collègues, non utilisatrice de contraception masculine elle-même à avoir suivi ce mouvement social sur un temps long.

 

Les groupes de parole d’hommes : un modèle au long cours

Du côté de l’intervention sociale, comme du côté de l’accompagnement des hommes quand ils commencent à questionner virilité, paternité, sexualités ou rôles masculins, violences, le modèle du groupe d’homme s’est très largement développé. Inspirés des « groupes femmes » des années 1970 et/ou héritage de la psychologie sociale, les « groupes de conscience » entre hommes continuent à accompagner les réflexions masculines sur soi. Non seulement, certains groupes mecs liés à ARDECOM comme le groupe de Lyon perdurent, mais des mouvements libertaires radicaux aux pères en question, en passant par les hommes déstabilisés par le nouvel Ordre de genre en création, tous semblent plébisciter la forme non-mixte de rencontre. Que celle-ci ait lieu dans l’ambiance intime et conviviale d’un repas ou autour d’un animateur bénévole ou non. En fait, de ARDECOM à maintenant, tout se passe comme si l’aval des pairs permettait une rupture symbolique facilitatrice du changement, l’expression d’une nouvelle parole masculine collective et individuelle.

 

Des débats toujours complexes avec le féminisme

Fin de la guerre des sexes ? : oui et non serait-on tenté de répondre. Si, à côté du MFPF (Mouvement Français pour le Planning Familial) qui a toujours été un compagnon de route d’ARDECOM (un certain nombre de militants du « Planning » ont pris la pilule pour hommes), il existe des mouvements comme « mixité » qui se réclament d’actions mixtes, qui proposent aussi de s’interroger sur les masculinités, la synthèse entre les féminismes et les mouvements critiques sur le masculin semble toujours difficile à faire.

Bien sûr, les nouvelles générations sont mixtes d’hommes et de femmes, de gais, de lesbiennes, de bi, et d’hétérosexuel-le-s. Ils/elles revendiquent main dans la main des transformations de la domination de genre, la fin des violences faites aux femmes, la lutte contre l’aliénation des hommes, mais ils/elles sont peu suivi-e-s par les organismes spécifiques. Divers événements récents montrent la fragilité de l’alliance entre mouvement des femmes et mouvement des hommes. Même sur des bases antisexistes, antipatriarcales ou antiviriarcales claires. Même en intégrant à un degré ou un autre la lutte contre l’hétéronormativité.

 

La contraception masculine abandonnée par le mouvement social

Pour ce qu’il est des spécificités d’ARDECOM, la contraception masculine a été abandonnée. Il est possible, bien sûr, de trouver une contraception fiable et réversible auprès des équipes médicales. Ce livre en témoigne. Mais aucun groupe d’homme ne revendique cette pratique. Sans doute faut-il y voir, comme je l’ai expliqué supra l’arrivée du sida, mais cela n’explique pas tout. Le peu de vasectomie est aussi à considérer. Serions-nous en France, dans la matrice de virilité latine, plus timides, plus angoissés au fait de « toucher » de près ou de loin notre système masculin reproductif ? L’hypothèse mériterait d’être interrogée. Elle gagnerait en épaisseur à être associée à un autre questionnement.

 

La santé des hommes, un concept peu utilisé en France

Dans la même logique que les réflexions sur les contraceptions masculines, s’est développé le champ lié à la « santé des hommes ». Rapport sur la santé des hommes et rapport Rondeau au Québec (Rondeau, 2004, Tremblay et al., 2005), enquête nationale sur la santé des hommes dans de nombreux pays, l’idée fait florès. Sauf en France. Pourtant les travaux de Tremblay et son équipe pourraient nous être fort utiles. Leur recherche se voulait descriptive et comparative avec l’état de santé des femmes. La monographie sur la santé des hommes a été réalisée à partir de l’Enquête sociale et de santé (1998) auprès d’un échantillon d’hommes (n=14 894) et de femmes (n=15 492). Côté masculin, les données présentées suggèrent une réflexion distincte selon que l’on réfère à la santé des hommes en général ou à celle des hommes plus vulnérables, c’est-à-dire les jeunes, les sans emplois, les moins scolarisés et les plus pauvres. Mais d’une manière globale, il y a significativement plus d’hommes qui se disent malheureux ou très malheureux de vivre seuls que de femmes, plus d’hommes que de femmes qui rapportent un faible niveau de soutien social. Les hommes sont moins nombreux que les femmes à exprimer un problème de santé, ils rapportent moins souffrir de détresse psychologique élevée. Ils ont moins recours aux professionnel-le-s. Or, on constate que la perception subjective de la santé chez les hommes est en décalage avec les données plus objectives sur leur taux de mortalité et leurs prises de risques. L’une des explications de ce décalage repose sur l’identité de rôle et de genre. Quoique les stéréotypes genrés et sexuels aient été beaucoup questionnés au cours de dernières décennies, les études continuent de confirmer que les hommes sont décrits, et se vivent, comme étant plus forts, plus durs, plus enclins à prendre des risques, plus agressifs, dominateurs, violents, compétitifs, moins sensibles aux autres et plus individualistes. Ils sont souvent perçus de manière unidimensionnelle (soit comme parent, violent, suicidaire…) indépendamment du contexte de vie et de son impact sur le problème identifié. Ce qui expliquerait pourquoi les hommes ont peu recours au soutien de leur entourage.

La santé des hommes pourrait donc être en France un champ vivace permettant de réduire certains phénomènes liés aux masculinités traditionnelles, dont les questions de reproduction, mais aussi les suicides, les dépressions, l’alcoolisme, les violences domestiques ou homophobes et le décrochage scolaire pour les plus jeunes.

Est-ce un effet de la réduction actuelle où les questions de genre, par une inversion de l’androcentrisme sont uniquement associées aux femmes ? Une suite du non-empressement des médecins à déconstruire à leur tour le masculin hégémonique (Connell, 2000) ? Toujours est-il que problématisé ou non de manière spécifique les attitudes masculines ont emboîté le pas à différentes réflexions avancées par ARDECOM et Type-Parole d’homme.

 

L’homme acteur des changements de genre

Les attitudes masculines « actives » dans la paternité, les dissociations paternité biologique et paternités sociales, se présenter comme « responsable » de ses choix de vie, y compris dans des domaines, comme la contraception, autrefois réservés aux femmes. À l’instar du collectif de Boston qui invitait les femmes à se réapproprier leur corps et leur santé, inciter les hommes à ne plus déléguer leurs corps au pouvoir biomédical, analysé comme expression de l’Ordre masculin patriarcal et commerçant, nous avons vu comment la quête de ces hommes pouvait dessiner un objectif plus prétentieux. Participer comme homme, socialisé en mec mais remettant en cause les stéréotypes et les rôles masculin à la redéfinition du « contrat de genre[10] ».

Avec nos mots actuels, nous pouvons dire que ces hommes d’ARDECOM, de la revue Type-parole d’hommes ou des divers groupes mecs qui ont émaillé cette courte histoire ont voulu, et ont été, acteurs du changement dans les rapports de genre. Que ceux-ci concernent les rapports hommes/femmes, ou en refusant les rivalités traditionnelles des hommes en guerre pour être le meilleur, le plus fort, celui qui a métaphoriquement le plus gros phallus, dans les rapports entre hommes.

 

Sans doute, je l’ai dit, cela est passé, et passe encore aujourd’hui parfois par des travers liés à la culpabilité masculine par rapport aux femmes et au féminisme. Toutefois, et l’enquête européenne menée en 2004 (Welzer-Lang, Le Quentrec, Corbière, Meidani, 2005) est formelle sur ce point : tous les hommes « égalitaires », les hommes « en renégociation » comme nous les avons nommés, ne traversent plus cette culpabilité. D’une part, parce que les normes sociétales ont changé. Aujourd’hui tout se passe comme si l’égalité hommes/femme étaient inscrites sur le fronton de toutes les mairies de France. Qu’elle s’affirme comme une évidence. Au même titre que l’on s’affirme contre le racisme ou pour l’égalité entre les peuples et les cultures. Bien sûr, il y a encore des différences de salaires, les emplois précaires sont occupés principalement par les femmes, les hommes et les femmes ne partagent pas toujours le travail domestique à parts égales. Mais la visibilisation des restes d’inégalité, leur mise en lumière laisse entrevoir la fin de la domination masculine, l’arrivée d’une égalité réelle entre hommes et femmes, la fin du genre[11]. N’est plus marginal ou atypique aujourd’hui un homme qui se réclame de l’égalité de genre.

D’autre part, les modes de prises de conscience ont aussi changé. À côté de ceux découvrant la domination masculine à travers l’interpellation d’une femme que nous avons déjà évoqués, les transformations conjugales et sociétales, elles-mêmes produites par le féminisme et la seconde modernité individualiste (F. de Singly, 1996) produisent des effets sur les hommes eux-mêmes. Un autre résultat de notre enquête de 2004 montre que des formes majeures de changement, et ce sans culpabilité d’être homme, se déroulent pour ceux qui s’affirment progressistes dans une problématique de genre (donc normaux et modernes) quand ils vivent seuls. Et souvent après la première séparation. Le premier couple signant souvent le passage pour un homme de sa mère à sa conjointe : « Je me suis senti bien que quand je me suis retrouvé tout seul, quoi ! Dans le sens où y avait pas de regard sur moi et je pouvais être maître de mes actes. Complètement. Parce que bon, quand tu vis avec un sergent-chef, évidemment, bon, tu te sens pas toujours libre de tout, quoi. » [François, 30 ans].

Ici, il ne s’agit plus de choix idéologique, mais d’une logique produite par nos mises en couples sérielles, nos unions successives, nos modèles de familles recomposées et les recompositions des liens entre sexualités, conjugalité et parentalité (Welzer-Lang, 2007).

 

Le fait de « choisir » de vivre seul, ou dans une autre forme non hétéronormative (groupe, couple à double résidence, colocation…) était déjà central dans les hommes contraceptés. Toutefois, nous allons l’examiner, les hommes d’ARDECOM ou de la revue Type-paroles d’hommes n’ont pas innové sous tous les aspects de la déconstruction masculine actuelle. En particulier sur ce que nous pouvons nommer : la problématique queer ou la question des identités.

 

 

La problématique queer[12] absente 

Même annoncées dans l’éditorial de Types-Paroles d’hommes n°1, (« affirmer des identités multiples mais qui cherchent à se trouver, à se retrouver ») les questions liées aux identités socio-sexuelles, la porosité et la plasticité des catégories d’appartenance et/ou d’affichage sur les sexualités (être hétéro, bi, gai ou trans…) n’ont jamais été problématisées comme telles. Mais posés en actes : certains ont ainsi découvert leurs attirances érotiques et/ou sexuelle pour des hommes, de manière exclusive ou non. Il en va de même pour cet aspect de la non-hétéronormativité qu’est le dépassement du deux comme seule figure légitime du couple : les sexualités collectives, les trios que certains ont pourtant expérimentés à l’époque.

« Marc a été mon « amant »… […] Ce fut long et compliqué pour nous d’accepter, de mettre ce mot sur notre relation […]. C’était au cours d’un retour du week-end du groupe […]. C’est sa copine qui a demandé à ce qu’on dorme ensemble tous les 3. C’est elle aussi qui a dit son désir de nous voir aussi ensemble moi et Marc… […]. Elle aussi qui commencé à nous caresser tous les deux… » [Gérome, entretien réalisé en 1986].

Pruderie ou prudence ? Volonté de ne pas stigmatiser une population amie face à des faits que l’on estime peu audibles. Ou que l’époque refusait à nommer, problématiser ? J’avais moi-même décidé de ne pas publier le volet sur la sexualité des hommes ayant utilisé la pilule pour hommes dans mon travail de 1986.

Mais plus loin, même ayant des homosexuels déclarés en son sein, même ayant des pratiques sociales peu hétéronormatives, les groupes ARDECOM, et la revue Type-Paroles d’hommes ont aussi été des groupes hétérocentrés. Sans véritables liens avec la mouvance gaie présente sur la scène intellectuelle dès 1968. Il faudra attendre les années 1990, les effets des luttes conjointes sur le sida pour que la problématique masculine se définisse comme s’adressant à tous les hommes, quelles que soient les couleurs et les senteurs de leurs amours, et de leurs sexualités.

 

 

 

Il est rare de pouvoir tout à la fois, dire, transmettre des segments de mémoire et avoir un temps long de réflexivité pour en connaître les effets, les rémanences.

Trente années plus tard, nous pouvons conclure sur l’originalité des démarches de contraception masculine, leur côté novateur, heuristique, fondateur. Cela ne peut que nous encourager à être attentifs et attentives aux tendances émergentes, parfois qualifiées de marginales. Surtout quand elles concernent cette part si symbolique de nous-mêmes qu’est le corps ou la reproduction.

 

Montréal, mars 2011.

 

 

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[1] Souvent confondu avec l’hétérosexisme, j’ai défini l’homophobie en 1994 comme « la stigmatisation des qualités ou des défauts attribués à l’autre sexe ». L’homophobie — et en cela elle est constitutive de l’identité masculine quelles que soient nos sexualités —, nous apprenons à rejeter la féminité chez l’homme, à construire le féminin comme ennemi intérieur à combattre pour devenir viril. Dans la maison-des-hommes, ces lieux où les garçons sont socialisés entre eux (clubs de sport, cour d’école, puis plus tard cafés…), les hommes qui ne manifestent pas des signes redondants de virilité risquent d’ailleurs d’être maltraités, d’être désignés comme homosexuels et/ou d’être assimilés aux femmes, et d’en être puni. Les agressions que vivent ces boucs émissaires servent de menace collective à tout homme qui voudrait s’extraire des codes virils.

[2] Mossuz-Lavau Janine, 2009, Guerre des sexes : stop !, Paris, Flamarrion,

[3] Je reprends ici des extraits publiés dans Les hommes aussi changent (2004) où on trouvera l’intégralité de ces débats « complexes ».

[4] Bien entendu, il est n'est pas dans mon propos ici de légitimer soit la position des femmes qui refusaient la création des groupes d'hommes, ou celle des hommes qui refusaient de débattre avec elles. L'intérêt est de montrer le contexte : comment les débats entre hommes et femmes progressistes ont été, parfois, compliqués et difficiles.

[5] La revue d'en face, revue politique féministe du mouvement de libération des femmes, n° 9‑10, p. 29 à 47.

[6] Plusieurs communications furent reproduites dans le numéro 462 des Temps Modernes, Janvier 1985. Voir à ce propos les communications de Maryse Huet, Catherine Vallabregue, Jean-Louis Viovy reproduites dans les Temps modernes

[7] Nicole-Claude Mathieu (1991) critique le concept de patriarcat. Notamment parce que les lois limitatives des Droits des Pères ont été parmi les premiers acquis des luttes de femmes récentes ; et ce depuis 1972 en France. Mais que les pères aient ou non tous les pouvoirs, les hommes (pères ou non) ont gardé ce pouvoir. D’où le terme de viriarcat (pouvoir des hommes, qu’ils soient pères ou non), que les sociétés soient patrilinéiares, patrilocales ou non.

[8]Cf les débats au Colloque international Perspectives futures en intervention, politique et recherche sur les hommes et les masculinités, 9, 10 et 11 mars 2011, Université Laval, Québec (Qc), Canada.

[9] Les mots changent.Dans les années 80 du siècle dernier, les hommes autour d’Ardecom et de Type se réclamaient du « masculinisme » [cf mon travail de DHEPS en 1986 : le masculinisme en naissance]. Depuis les années 90 le terme est plus associé à ceux (celles) qui prônent un retour en arrière sur les positions de genre. Pour que les hommes retrouvent leur virilité traditionnelle.

[10] Cette notion de « renégociations du contrat de genre », nommée « Ordre de genre » ou « Régime de genre » par Connell (1987), intègre l’asymétrie des positions sociales des hommes et des femmes, des personnes désignées ou revendiquées comme homo, bi ou hétérosexuelles. Elle a l’avantage de mettre en valeur la capacité des acteurs et actrices d’être sujet-te-s de cette renégociation.

[11] Le genre est défini ici comme le système socio-politique qui construit, organise et hiérarchise la pseudo naturalité des catégories sociales de sexe (le sexe dit biologique) en légitimant la domination masculine hétéronormative. En ce sens les rapports sociaux de sexe analysent la domination masculine et ses évolutions, les positions sociales respectives des hommes et des femmes. Les rapports sociaux de genre s’intéressent à l’hétéronormalisation des positions des personnes définies comme hommes ou femmes, la domination des sexualités définies comme minoritaires.

[12] Dans le champ LGBT (lesbiennes, gais, bisexuels, transgenre), le terme queer correspondait aux USA à une catégorie fourre-tout où étaient regroupées les réactions individuelles et/ou collectives de femmes et d’hommes qui se jouaient des assignations pour subvertir les injonctions de genre dans la présentation de soi en public, dans les pratiques privées ou publiques, dans les discours sur les catégories. C’est aussi à l’origine un mouvement social, militant, provocateur, autoproclamé radical, que l’on a vu apparaître dans les années 80 aux Etats-Unis, auquel s’est adjoint un courant universitaire influencé par la philosophie post-structuraliste. En commun les queers proposent de regarder ce que vivent les gens qui se considèrent straights, normaux, ordinaires, à travers ce que vivent ceux et celles qui se définissent dans les minorités, en particulier les minorités sexuelles, bref d’examiner le centre à partir de la périphérie. Quant au terme queer lui-même, il signifie : étrange, différent, bizarre, spécial, malade, pédé, goudou, enculé, travelo, anormal, etc... C’est d’abord une insulte qui désigne, par un même terme, toute une série d'individus ayant des comportements « hors normes ». Son utilisation en français lui fait perdre de sa saveur » (Welzer-Lang, 2007). Le terme a été popularisé par Judith Bulter dans son ouvrage Troubles dans le genre (2005)

 

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Dimanche 27 janvier 7 27 /01 /Jan 09:06

 

 

Retour sur la contraception masculine :

 

J’ai pris la « pilule » pendant 7 années.

7 années où d’expérimentation en expérimentation, avec les « groupes mecs» d’ARDECOM [Association pour la Recherche pour le DEveloppement de la Contraception Masculine] que nous avions créées, nous avons affirmé, comme homme, comme garçon, comme « mec », notre capacité à être autonome dans notre non-désir d’enfants.

Quelques 25 ans plus tard, ENFIN, un livre de synthèse paraît…

 

A l’époque déjà (voir l’article plus loin), certaines femmes étaient ambigües face à cette question ….

 

Rappel

 

Le n°1 de la revue : http://www.europrofem.org/contri/2_07_fr/ardecom/ardeco1.htm

 

Une émission de France  Culture :

http://www.franceculture.fr/emission-histoire-de-la-masculinit%C3%A9-24-2009-06-09.html

 

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http://link.springer.com/chapter/10.1007/978-2-8178-0346-3_10

 

Le dernier livre sorti sur le sujet :

http://link.springer.com/book/10.1007/978-2-8178-0346-3/page/1

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mon article dans ce livre (pour consulation) est accessible dans les deux articles publiés ici

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Dimanche 27 janvier 7 27 /01 /Jan 09:03

La contraception masculine, ARDECOM et les groupes d’hommes,

prémisses de l'évolution des rapports sociaux de genre.

 

Daniel WELZER-LANG

Professeur de sociologie,

Université Toulouse Le-Mirail (France)

http://w3.univ-tlse2.fr/cers/annuaires/fiches_indivi/permanents/Daniel_Welzer_Lang.htm

mon blog : http://daniel.welzer-lang.over-blog.fr/

 

                                                                                                                        

L’article rappelle le contexte sociologique des expérimentations de contraceptions masculines en France. Il montre comment ces expérimentations annoncent une transformation des rapports sociaux de sexe et de genre que l'on a connu les décennies suivantes, le questionnement des hommes, les contradictions/paradoxes des débats avec les femmes féministes, la dissociation paternité biologique et sociale (que mettront en exergue plus tard les débats sur l'homoparentalité), le questionnement des personnes socialisées en hommes sur leur corps. L’article interroge aussi les rapports entre les expériences de contraceptions masculines et ce qui est appelé « le mouvement des hommes ».

 

 

Retour historique sur les expériences de contraception masculine

Dans les années 1980, on a beaucoup parlé d’ARDECOM (Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine). Ces « mecs », dont je faisais partie, qui se contraceptaient : pilules pour hommes pour certains. Contraception par la chaleur pour d’autres. Dont les fameuses « culottes chauffantes » comme on dit au Québec, lieu où je réside lors de l’écriture de cet article, ou la méthode toulousaine de « remonte couilles » . Je n’expliquerai pas ici les méthodes, les expérimentations, objets de ce livre[1]. J’évoquerai le contexte, les débats qui ont traversé ces hommes, leur entourage, l’écho politique d’une telle démarche.

L’hypothèse que j’aimerais développer est que ces groupes d’hommes, et les hommes contraceptés eux-mêmes sont annonciateurs et symboliques des transformations des rapports sociaux de sexe et de genre que l'on a connu les décennies suivantes. Et ceci, à travers les cheminements de ces hommes, les contradictions/paradoxes des débats avec les femmes féministes qui disaient représenter le point de vue historique des femmes, notamment la culpabilité, la dissociation paternité biologique et sociale (que mettront en exergue plus tard les débats sur l'homoparentalité), les questionnements des personnes socialisées en hommes sur leur corps, et leur volonté d’être aussi acteurs des changements dans les rapports de genre, que ceux-ci concernent les rapports hommes/femmes ou hommes/hommes.

 

L’analyse sera illustrée d’extraits d’articles parus dans les revues « Types, Paroles d’hommes » et « Contraception Masculine, Paternité », deux revues qui ont alimenté, illustré, relayé les mots, les idées, les débats, les questions et prise de position de ces hommes. Deux revues, où, première rupture avec l’androcentrisme traditionnel des sciences sociales[2], les hommes disaient « je », et parlent de leur vécu personnel comme individus singuliers. Et je ne prive pas non plus d’émailler cet article de souvenirs personnels. D’une part, par conformité avec mes critiques de l’androcentrisme que je viens d’évoquer. Ne pas parler de soi dans les analyses qui concernent les rapports sociaux de genre dans lesquels il est intégré constitue aussi pour l’auteur une forme d’androcentrisme. D’autre part, comme nous y invitent le champ de recherche naissant des « masculinités »[3], reprenant à son compte les acquis de l’épistémologie féministe, il n’y a pas de position objective dans les études genre. Nous sommes homme, femme ou trans. L’objectivité consiste juste à « situer » sa propre subjectivité. L’objectivité est souvent le privilège épistémologique des dominants dit David Halparin (2000).

L’utilisation de souvenirs personnels, avec tous les biais possibles liés à ce type de matériaux, est aussi un privilège de l’âge, et un devoir de mémoire. Éviter autant que faire se peut le révisionnisme de la pensée qui fait parfois présenter les groupes d’hommes de l’époque, pionniers dans la déconstruction de la masculinité hégémonique (Connell, 1987, 2000) comme monolithiques, lisses, alors qu’il faut les lire comme des formes plurielles, contradictoires et souvent incomprises par des femmes, nous allons le voir et il est utile de s’en souvenir, mais plus encore par des hommes à cette époque-là.

 

 

La création des groupes d’hommes

Comme je l'ai montré en 1986, les hommes qui se regroupent en « groupes d'hommes » ou « groupes mecs », sont la plupart du temps issus de l'extrême gauche (groupes maoïstes, libertaires, trotskistes…) qu'ils ont quitté après les féministes. Ces hommes alors âgés de 20 à 30 ans, ont pour certains d’entre-eux milité au M.LA.C. [Mouvement pour l'Avortement et la Contraception] qui, il faut le noter, fût un mouvement mixte

C’est d’abord très, très timidement, qu’en général, les hommes qui plus tard allaient expérimenter la pilule pour homme ou la chaleur, se sont regroupés entre eux. Face aux interpellations des femmes devenues féministes, ils ont ressenti le besoin de se regrouper « entre mecs » de leur entourage pour échanger et se découvrir.

« Nos amies et amantes étaient féministes. Et de l’avis général, elles avaient raison. Elles étaient pétillantes de vie, de joie. Les autres femmes nous paraissaient fades. Elles nous interpellaient sur nos modes de vie, nos attitudes, y compris nos vêtements. Nous n’avions pas les mots pour converser, répondre… » [Daniel, 27 ans]

En plus souvent insoumis aux modèles militaro-industriels, ils se plaignaient régulièrement de ne pas avoir d’amis-hommes, d’être isolés. Parmi eux, des insoumis à l’Armée[4], à la Médecine, à l’Eglise, à l’Ecole, bref des insoumis aux Ordres masculins. Sans doute avec le recul historique, pouvons-nous considérer ces hommes comme des cas atypiques, des marginaux en quelque sorte. Ils vont pourtant énoncer, nous allons le voir, les lignes de déconstruction du masculin, des réflexions et interrogations masculines sur le contenu des « rôles », les stéréotypes, qui sont encore aujourd’hui d’actualité.

 

Les premières réunions de ces hommes sont confidentielles, très intimes. Beaucoup d’émotions, de pleurs, de rires pour ces garçons qui trouvent dans les groupes un support à leur volonté de vivre autrement leur masculinité. Des initiatives de ce type apparaissent dans certaines grandes villes, et dans les lieux fréquentés par ceux qui sont allés vivre à la campagne après 1968. Des groupes d’hommes sont aussi créés dans la plupart des pays industrialisés.

En 1978, les « groupes hommes », apparus en France et à l'étranger après l'émergence du féminisme, commencent à se regrouper. Ils publient quatre numéros d'un bulletin « Pas rôle d'hommes » surtout composés de poèmes et petits textes divers.

 

ARDECOM et Types-Paroles d’hommes

D'une rencontre nationale en mars 1978 dans la forêt de Senart qui rassemble quelque cent vingt hommes et une vingtaine d'enfants se constituent deux groupes différents, aboutissant à deux revues distinctes et deux projets différents qui vont alors cheminer en parallèle- :

—L'association pour la Recherche et le Développement de la contraception masculine (A.R.D.E.C.O.M.) qui expérimente des contraceptions masculines et publie deux numéros de sa revue Contraception masculine-paternité .

.— La revue Type-Paroles d'hommes qui  publie six numéros, de Janvier 1981 à Avril 1984

 

ARDECOM et Contraception masculine-paternité 

La revueContraception masculine-paternité  sera centrée sur le corps masculin et le vécu expérimental et social de la contraception masculine. La règle est d'éviter des analyses globales pour privilégier le « je ». Les articles ne sont signés que du prénom de leurs auteurs.

À l’initiative de cette association, on trouve deux hommes Pierre Colin et Claude Barillon qui ont passé dans Libération (Printemps 1977) l'annonce suivante :

« On est deux mecs intéressés par une discussion, la plus large possible, sur la perception que les mecs ont de leur propre corps. C'est un peu en réponse au Collectif des Femmes de Boston « Notre corps nous-mêmes ». Il ne s'agit pas d'un projet bien défini. Mais d'une invitation qui figure dans ce livre et qui vaut peut-être le coup qu'on y réponde, histoire de voir ce qu'on pourrait changer du côté de la « virilité obligatoire ». Un détail : on a déjà nos marginaux : théoriciens de tous poils, prière de vous abstenir (on a pas du tout envie de penser par procuration). Pour ceux d'entre vous que cela intéresse, écrire à….

PS : Réservé aux mecs exclusivement, du moins dans un premier temps : on est tous des grands timides, alors les nanas laissez-nous nous exprimer entre nous ».

C'est suite à cette annonce que s'est déroulée la première expérimentation de 6 hommes à Paris, puis que c’est créé ARDECOM .

 

L’éditorial du numéro 1 de Contraception masculine, Paternité présente assez bien les objectifs de l’association.

Éditorial du n°1 de Contraception masculine, Paternité

ARDECOM , Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine

ARDECOM est née d'une série de rencontres...
Des hommes ayant participé à des " groupes d'hommes " remettant en cause le rôle de mec, les comportements virils, se sont réunis pour parler des choses les plus intimes qui nous touchent, en dehors des rivalités habituelles. Nous avons parlé et réfléchi sur notre sexualité, la paternité, le rapport que nous avons avec les enfants : ceux dont on est le père biologique, ceux avec lesquels on vit, ceux qu'on voudrait avoir, ceux qu'on imagine et, pour certains, le refus d'être père.
Sans abandonner l'idée d'un groupe de parole, nous avons voulu faire plus : pourquoi, si nous ne désirons pas d'enfant, ne pas l'assumer complètement ? Pourquoi accepter comme une fatalité l'absence d'une contraception masculine en dehors des méthodes vécues par nous comme des négations du plaisir (capote, retrait) ?
Alors a commencé une longue quête.
Nous nous sommes rendu compte que, contrairement à l'idée souvent répandue, il n'existait pas de méthode contraceptive au point, nulle part au monde. Quant à la vasectomie, si elle nous a intéressés, nous l'avons abandonnée comme étant actuellement définitive.
C'est à ce moment que nous avons rencontré une équipe de médecins, de chercheurs, qui essayaient de mettre au point une " pilule " contraceptive masculine. Les uns pour répondre à une demande de couples ne pouvant employer aucune méthode féminine, les autres dans une démarche liée à la biologie de la reproduction réunissant la lutte contre la stérilité, l'insémination artificielle et l'existence d'une contraception masculine.
Certains d'entre nous qui n'avaient pas envie d'avoir d'enfant ont décidé de participer à ces essais, non comme cobayes mais comme utilisateurs conscients.
Nous avons accepté de prendre ces produits parce qu'ils étaient connus car utilisés et en vente depuis de nombreuses années.
Il avait été établi un protocole prévoyant un contrôle médical très strict de l'innocuité et de l'efficacité du traitement. Nous avons essayé de prendre en main le maximum d'aspects comme le contrôle de la tension artérielle, le comptage au microscope des spermatozoïdes, le choix et la lecture des examens. Nous avons voulu mieux connaître notre corps, comprendre comment il fonctionne et nous avons découvert l'immensité de notre ignorance.
Nous avons rencontré d'autres hommes qui pratiquaient la même contraception mais y étaient arrivés individuellement. Nous avons échangé nos expériences et nous nous sommes regroupés. D'autres hommes, qui refusaient la contraception chimique, se sont joints à nous et cherchent des moyens de contraception nouveaux à partir de la chaleur, de l'action du cuivre...
Enfin s'est créée en octobre 1979 ARDECOM , " association d'hommes et de femmes concernés par la contraception masculine " ; une association pour que les gens qui sont intéressés, et nous sommes nombreux, se mettent en contact, échangent, se rassemblent. Nous recherchons toutes les informations sur la contraception masculine et les diffuserons.
Nous essaierons de suivre, d'impulser, de réaliser des essais de contraception (des projets de recherches ont été déposés), de faire se rencontrer les utilisateurs... Nous voulons aussi que la vasectomie soit d'accès facile et légal même si elle n'est pas considérée, à tort, comme une contraception.
Une dynamique pour l'existence d'une contraception masculine se met lentement en place. A chaque article dans un journal, de nombreuses lettres nous arrivent, un lien prometteur s'établit avec le Planning familial, des groupes se créent dans plusieurs villes (Nantes, Lyon, Toulouse, Limoges).
Nous voyons ARDECOM comme un lieu d'expression reflétant la diversité des paroles et des expériences, comme un instrument pour qu'une contraception masculine existe, même si elle ne résoud pas tous les problèmes, comme un endroit où se disent la paternité, l'amour, la vie..

 

 

Type-Paroles d'hommes. 

Types-Paroles d'hommes, de manière plus exhaustive, « contre la virilité obligatoire », va de numéro en numéro participer à cette déconstruction du masculin souhaitée par ailleurs pour les sociologues féministes. Les articles insistent sur les alternatives possibles aux archétypes masculins. Il est possible, affirment les auteurs, de vivre « autrement » ses expériences d'hommes, et le rapport aux femmes. Les auteurs, scientifiques ou non, utilisent cette revue tel un espace de paroles, pour pouvoir échanger entre hommes, ou avec des femmes. Ils ne procèdent pas à proprement parler à des analyses globales du masculin, pris comme une catégorie sociale, mais donnent des exemples personnels de déconstruction, d'interrogation des apprentissages socialement construits du masculin.

Certains hommes participeront conjointement aux deux projets (ARDECOM et Types paroles d’homme)s.

 

Affiche/éditorial de la revue Types-Paroles d’hommes

Eh ! dites ! ho !

TYPES... PAROLES D'HOMMES. UNE REVUE POUR PARLER DE NOUS A LA PREMIÈRE PERSONNE. Ou à la deuxième. Du singulier ou du pluriel. Des écritures plurielles, parfois si singulières pour affirmer des identités multiples mais qui cherchent à se trouver, à se retrouver. Sans arrogance. Sans machiavélisme. Sans naïveté non plus. Nous voudrions ouvrir un espace de vie De nos vies de " mecs ". Pour nous laisser enfin aller à dire nos cheminements au jour le jour, nos espoirs et nos lassitudes, nos amours et nos peurs, nos incertitudes, nos désirs, nos plaisirs. Pour dire la découverte de nos manques, l'apprentissage de nos isolements face aux images que nous renvoient les institutions obligatoires — l'école et l'armée — et le reste — les films, la publicité, les revues dénudées, la pornographie, la violence. Pour raconter nos explorations à côté ou à contre-temps des modèles que nous sommes censés reproduire, des symboles dont nous sommes investis. Pour affirmer un droit à l'errance, à l'erreur, au rire, sans prétendre détenir la seule vérité qui vaille ou représenter les " nouveaux hommes " dont on nous rebat les oreilles. Ni archétypes, ni contre-types. Nos vies, ce sont nos idées et nos histoires. La nouveauté c'est vrai, c'est la chose la plus vieille du monde. Des voix isolées, déjà, se sont élevées pour dire leur vie. Cris, pamphlets, écrits, elles jalonnent, sur leurs marges, littérature et média. Il s'agit ici de les rendre multiples. De les orchestrer, de faire jouer leurs dissonances et leurs assonances. Et de tenter de nous exprimer autrement que par des recours à des discours souvent plaqués : discours de pseudo-vérité, discours militants, discours d'écrasement ; multiples pouvoirs de ces discours. Ce n'est — pas totalement — une utopie. Ces histoires et ces tentatives, ces pratiques et ces idées, des groupes les ont échangées. Les " groupes hommes ". Plus nombreux qu'on ne croit, qu'on ne sait. C'est cette expérience que Types voudrait — de sa place, sans s'en vouloir le dépositaire unique, sans exclusivité — contribuer à faire connaître, à répercuter, à enrichir. Comme eux, cette revue veut ouvrir une brèche, un espace social possible — qui serve aux hommes qui interrogent les modèles dominants et leur propre pesanteur. En se voulant ouverte elle-même à d'autres voix, elle veut susciter d'autres espaces, d'autres paroles.

 Comme eux, cette revue est le produit de points de vue divers, parfois opposés : il y a ceux qui pensent que ne surgiront des discours inouïs qu'en disant : " Je " et ceux qui se méfient de toute prétendue authenticité. Il y a ceux qui souhaitent — et ceux qui redoutent — que parler de soi ne soit qu'une étape, peut-être indispensable, vers la formulation d'une réflexion plus systématique sur la masculinité et d'une pratique plus consciente d'elle-même. Comme les groupes " hommes ", cette revue sera peut-être accusée de vouloir aider les hommes à reconquérir — ou renforcer — un pouvoir qui leur est contesté. Nous ne croyons pas, quant à nous, que le simple maniement de nos stylos ou que le cliquetis de nos machines à écrire nous fortifient dans une primauté que de toutes façons nous ne revendiquons pas. Sans prétendre toujours échapper à ses pièges ou à ses attraits, nous cherchons le plus souvent à nous en déjouer, de crainte que ses échafaudages et ses machineries ne nous construisent, sous l'apparence d'un palais, une prison. Comme eux ; cette revue sera peut-être accusée de constituer une parenthèse dans la vie sociale, sans perspective militante, sans prosélytisme organisé. Les questions que nous nous posons, nous les laissons parfois sans réponse : c'est vrai. Nous ne Sommes pas une " avant-garde masculine libérée ". Nous sommes seulement désireux d'entrouvrir les carcans dans lesquels, enfermants, enfermés, nous nous éloignons d'un changement potentiel. Comme eux, cette revue n'existerait peut-être pas s'il n'y avait eu une interpellation des féministes ou des homosexuels. Mais, comme eux, Cette revue se fera aussi bien avec des hommes pour qui la tâche urgente est de réfléchir à ces interrogations, qu'avec des hommes qui revendiquent plutôt une réflexion autonome — pas hostile — sur nos spécificités, nos insuffisances et nos positivités. Types. Oui. Nous lançons Une revue. En principe trimestrielle. Autour d'un thème : la paternité. Puis : les plaisirs, le corps, le couple, le féminisme. Ou d'autres. Avec des " hors-thèmes " sur les groupes " hommes ", les itinéraires, l'actualité. Types n'est pas la propriété de ceux qui en ont eu l'initiative. Elle dépendra de ses lecteurs pour sa diffusion comme pour sa production. Nous appelons à leurs contributions. Pour qu'un espace possible devienne un espace réel. Et qui dure.

 

Les groupes ARDECOM :

Au mieux les expérimentateurs de contraception masculine n’ont jamais dépassé quelques centaines (200 à 300). Les principales villes où des groupes se sont formés étaient pour la pilule pour hommes : Lyon, Paris, Montpellier et Cévennes. Et pour la chaleur : Toulouse et Paris. On ne peut donc parler d’un mouvement social comme tel, mais plutôt un segment de mouvement social plus large, ce qui a parfois été appelé « le mouvement des hommes ». Pour ma part, intégré dans le groupe de Lyon, j’expérimenterai la pilule pour hommes à travers divers protocoles de 1979 à 1986.

Chaleur ou pilule? Méthode « naturelle » contre méthode « chimique », les débats ont souvent traversé les différents groupes d’expérimentation. En fait à posteriori, outre la centration sur une méthode liée à une ville (par exemple, il n’y a jamais eu d’expérimentateur chaleur à Lyon), le choix qu’ont fait ces hommes a été politique, et lié à leurs engagements personnels, à leur insoumission, qualifiée parfois aussi de « radicalisme ». Pour certains dépendre d’un laboratoire pharmaceutique et/ou administrer de la chimie à son corps était inacceptable. Pour d’autres, grâce à la pilule, on pouvait arriver à 0 spematozoïde, donc être sûr de l’efficacité de la méthode. Efficacité/performance d’un côté, des valeurs traditionnelles du masculin, écologie politique de l’autre centrée sur le primat de l’individu, on comprend les heures de débats qui ont eu lieu à l’époque.

 

Au niveau local, même si chaque groupe gère son organisation de manière autonome, on peut repérer des constantes : non-mixité, réunion autour d’un repas, un lien très fort, et particulier, entre les membres du groupe, des réunions de concertation entre expérimentateurs et médecins. Des rencontres nationales viennent en plus permettre les échanges, et tous les ans une partie importante des gens d’ARDECOM , se réunissent de manière mixte avec des femmes dans les Cévennes, là où habitent un certain nombre de membres.

Sur la non-mixité, voilà ce qu’en dit la revue type. Les arguments sont les mêmes à ARDECOM.

Non-mixité

« La non-mixité de la revue Types a toujours été ressentie comme une condition sine qua non de l'émergence d'une réflexion masculine originale sur la virilité, les rôles et le sexisme. Comme celle des groupes hommes qui ont engendré la revue, elle n'était pas la contrepartie rancunière de la non-mixité du mouvement des femmes, mais plutôt un élément constitutif d'une spécificité autre que celle des lieux d'hommes où s'entretient la phallocratie. L'absence des femmes semblait une base indispensable pour atténuer les concurrences masculines qui, entre autres, devaient être critiquées et remises en cause (éditorial, Type, n°6) »

Une non-mixité où certains ont découvert la non-concurrence entre hommes, la fin des guerres de virilité pour s’affirmer le meilleur. Mais aussi une non-mixité pour affirmer le « rite de passage » entre l’ancien modèle de masculinité que vivaient ces hommes et le nouveau statut d’homme différent car contracepté qu’ils allaient vivre. La charge émotionnelle que présentent les hommes d’ARDECOM quand ils évoquent cette époque, la nette distinction entre l’avant et l’après, le bouleversement de la vie que cela a constitué, tout concourt à valider l’hypothèse du rite de passage. Certains groupes, comme le groupe de paroles de Lyon, perdurent encore (en 2011).

 

Du fait de cette expérience partagée, le « lien fort » entre les membres des groupes ARDECOM est particulier. On pourrait le caractériser tout à la fois de lien amical, fraternel, filial. Les hommes présents dans les groupes vont y aborder, et essayer de déconstruire, l’ensemble des constituants de leur vie quotidienne : amours, sexualités, paternité, travail, insoumission aux normes, rapports avec ses propres parents… Le groupe de pairs va mettre en avant une nouvelle solidarité basée non sur l’homogénéisation d’un groupe d’hommes comme groupe de mâles dominants et virils, ce qui est la socialisation classique des garçons. Mais, à l’opposé l’autonomisation de garçons adultes décidant de vivre de manière non-oppressive leurs rapports aux femmes, aux autres hommes et déjà à eux-mêmes. La « révolution symbolique » qu’évoquera Bourdieu par la suite à propos des gais (1997), n’est pas loin. Ce lien va d’ailleurs parfois, notamment par la durée du groupe, être alternatif à des liens plus classiques, notamment conjugaux : « En fait, tu connais mieux mon mec que moi » a pu ainsi me dire un jour la nouvelle amie d’un membre du groupe. L’intensité des liens va aussi s’ouvrir aux proches des hommes contraceptés. Les compagnes, amies, amantes de ces hommes, comme les groupes communautaires dans lesquels ils sont souvent engagés, vont créer une bulle, un réseau large de soutien, qui viendra épauler ces hommes, y compris, je vais en donner un exemple ci-après, en cas de difficultés liées aux expérimentations.

 

Valorisés comme « nouvel homme » d’un côté, mais aussi déstabilisés dans le même mouvement, les groupes de parole ARDECOM, sont devenus des groupes de soutien, des « groupes de passage ». Et plus loin, un modèle pour aider les hommes à changer. Ainsi, avec Gérard Petit, quand nous créerons en 1987 RIME (Recherches et Interventions Masculines) pour accueillir les hommes violents à Lyon, c’est tout naturellement que nous proposerons à ces hommes — qui de notre point de vue n’étaient pas différents fondamentalement de nous, mais n’avaient pas eu la chance de rencontrer des féministes —, des groupes de paroles pour accompagner leurs changements.

 

Les débats avec les médecins sont plus complexes. Les médecins de l’époque s’en rappellent toujours de manière émue, montrant s’il fallait s’en convaincre que la Révolution symbolique a bien été œuvre commune. Notons d’ailleurs que les équipes médicales, sauf exception, sont non-mixtes. Ce sont des hommes de science qui discutent avec des hommes de sens. L’exception concerne quelques médecins-femmes, militantes remarquables de la contraception et de l’IVG, adeptes d’une médecine populaire au service du plus grand nombre et adhérentes d’ARDECOM .

En se définissant comme « utilisateurs conscients» intelligents, partenaires actifs d’une recherche commune, militants de la contraception, les hommes d’ARDECOM vont, sans le savoir mettre en œuvre un modèle de collaboration que l’on retrouvera plus tard dans la lutte contre le sida, dans les liens entre associations et médecins. Dans cette collaboration, nous allons trouver tous les ingrédients déjà présents dans les rapports entre le mouvement des femmes et les équipes médicales (au sein du MLAC par exemple). Mais ici, centrés sur les hommes, le masculin, la prise en charge de la contraception masculine par les hommes eux-mêmes, il s’agit d’une pratique nouvelle, une pratique en rupture. Connaissances partagées, « cobayes » lettrés (ou qui le deviennent) à l’affût des moindres publications scientifiques, identification des lignes de pouvoir, mais aussi de contre-pouvoir, décloisonnement des statuts (des médecins sont eux-mêmes expérimentateurs), on trouve dans ce militantisme partagé entre médecins qui s’engagent dans la contraception et expérimentateurs un ensemble d’éléments novateurs.

 

Des expérimentations limitées sur 7 années

Côté chaleur, les hommes sont arrivés à des oligospermies sévères. Certains ont utilisé cette contraception dans leurs rapports sexuels. Et ceci de manière confortable pendant plusieurs années.

En 1984, une partie du groupe de Toulouse arrête l’expérience. À Paris, les expériences se sont closes en 1984, à Lyon, en 1986.

Ceci a constitué la plus longue expérimentation de ce type en France.

 

Plusieurs problèmes importants sont venus émailler ces expériences, j’en relaterai deux :

1/ La nature nocive pour le foie de la testostérone obligeant à utiliser un gel à faire pénétrer par massage. À l’usage, effet surprenant, il s’est avéré que les serviettes, draps qu’utilisaient ces hommes pouvaient polluer leurs entourages. Ainsi plusieurs compagnes ont vu survenir des poussées de poils suite à l’exposition à la testostérone. Des hommes qui prônent l’autonomie, y compris par rapport aux femmes et qui les polluent en les masculinisant, on imagine aisément les débats complexes que cela a provoqués. La douche quotidienne, et une stricte application de règles d’hygiène comme la non mutualisation des serviettes a permis de parer à cette difficulté.

 

2/ L’état dépressif à Lyon

Les expérimentations ont permis sous divers protocoles de tester produits, dosages, effets contraceptifs et effets secondaires notamment sur les hormones sexuelles permettant pour les hommes contraceptés de vivre bien. La dernière molécule expérimentée à Lyon devait faire merveille. Et comme prévu, nous sommes très vite arrivés à la stérilité complète. Le groupe d’hommes contraceptés continuait à se réunir régulièrement, mais un étrange climat commençait à exister. Ce sont les compagnes de certains expérimentateurs qui ont alors communiqué entre-elles sur ce qu’elles vivaient avec leur ami. Toutes remarquaient un état plus ou moins dépressif, une perte d’énergie et la transformation profonde de la relation. En effet, l’état dépressif gagnait le groupe. Les discussions, je me rappelle, évoquaient même la mort parfois et ce, en termes pas très dynamique. En accord avec les médecins, l’expérience s’est arrêtée rapidement.

 

Il y a donc des éléments factuels qui légitiment l’arrêt des expérimentations. Ils ne sont pas les seuls. Entre 1979 début des expériences, et 1986 leur fin, la société française avait changé. Le sida était arrivé venant, pour des hommes responsables comme nous voulions l’être, modifier la donne contraceptive. La capote est venue recouvrir de son voile de latex nos rencontres sexuelles. Ceci dans un contexte où les protocoles quotidiens commençaient à peser sur les hommes présents, et où la proposition qui était faite aux autres hommes de nous rejoindre dans un vaste mouvement pour l’égalité du côté des hommes n’a pas eu le succès escompté.

Alors, échec de la contraception masculine ? Echec relatif quant à l’extension de la démarche contraceptive aux autres hommes. Échec relatif aussi dans notre volonté d’arriver vite à des méthodes simples, sûres et réversibles.

Mais l’échec se limite là. Quelques années plus tard, on peut examiner le formidable apport d’ARDECOM aux modifications des rapports de genre dont nous allons analyser les ingrédients.

 

 

Le corps : objet et symbole de la rupture

Prendre la pilule pour homme — en réalité à l’époque une pilule matin et soir (de progestérone) et un gel (de testostérone) à se passer sur le corps —, se remonter les testicules dans les canaux inguinaux, et être obligé de se toucher « les couilles[5] » pour expliciter à ses proches ou à un auditoire la méthode [expérience personnelle], bref, intervenir sur le sperme, les bourses, comment penser un ancrage corporel plus symbolique d’une rupture masculine avec le modèle viril prévalant ?

Le corps qui grossit (moi 5 kg alors que je ne voulais surtout pas grossir), le corps observé, scruté, le corps qui interroge. Les petites rougeurs qui deviennent sources d’angoisse. Inquiétude aussi sur la présence ou non des érections matinales. Le taux de testo est-il en baisse ? Le corps (masculin), son propre corps qui devient source de connaissance. Et d’étonnement. Avec d’autres, j’ai ainsi découvert, stupéfait, que j’avais aussi, comme tous les hommes un cycle. 72 à 74 jours pour que mes spermatozoïdes ne soient produits et sortent. Drôles de petites bêtes ces spermatos, et en plus nombreux. 50 à 150 millions par millilitre. Et ce dans des éjaculats qui variaient, en fonction des hommes du groupe, de 2 à 12 ml (avec 3 jours d’abstinence). Cela fait beaucoup de monde quand même. Sans même évoquer ici ceux qui ont deux queues, ceux qui sont morts, ceux qui tournent en rond, etc. Curieux comme tout garçon sait qu’une femme a un cycle de 28 jours alors que nous sommes si ignares sur notre propre corps. Sans doute un effet de ce que nous a dit à Lyon un responsable de l’Ordre des médecins, opposé à nos expérimentations : « Messieurs, on ne touche pas au corps des hommes. Surtout pour la contraception. Les femmes sont faites pour cela ! ».

En fait, et l’expérience est alors commune aux hommes contraceptés, « ravi et valorisé dans le regard et les mots de mon entourage, j’ai découvert qu’il est possible d’être un homme responsable de soi, de ses désirs et non-désirs » écrivais-je à l’époque. La démarche de se contracepter est venue signer, attester les volontés de marquer sa différence avec les autres hommes, de témoigner sa volonté de changer les rapports à la masculinité.

 

Dans ces volontés de changements, le corps apparaît comme central. D’une part, comme l’explique Pierre Bourdieu (1998), le corps est un « conservatoire du social », une mémoire silencieuse, mais omniprésente de la virilité incorporée dans la socialisation masculine, pourrait-on ajouter. Mais c’est aussi un terrain d’expérimentation qui témoigne de l’insoumission aux modèles de virilité. Le corps est un conservatoire de l’identité de genre diront quelques années plus tard les analyses queers (Butler, 2005)

 

 



[1] Cet article a été écrit pour participer d’un ouvrage collectif sur les contraceptions masculines.

[2] Les sociologues du genre, en particulier les sociologues féministes ont dû lutter contre l’androcentrisme des sciences sociales. Androcentrisme qui nous faisait penser le masculin, comme le normal, le général, et les femmes comme le particulier, le spécifique. L’androcentrisme concernait les textes, les auteurs, et des disciplines entières, incapables de traiter avec la même attention ce que vivaient, pensaient ou subissaient hommes et femmes. Bien souvent d’ailleurs, nos sociétés assimilaient les hommes à la culture, et les femmes à la nature (Mathieu, 1991). En 1992, avec Marie-France Pichevin, nous élargissions cette notion en intégrant le refus de certains hommes de déconstruire le masculin : «… l’androcentrisme consiste aussi à participer d'une mystification collective visant pour les hommes, à se centrer sur les activités extérieures, les luttes de pouvoir, la concurrence, les lieux, places et activités où ils sont en interaction (réelle, virtuelle ou imaginaire) avec des femmes en minorant, ou en cachant, les modes de construction du masculin et les rapports réels entre eux. » (Welzer-Lang, Pichevin, 1992).

[3] Daniel Welzer-Lang « Epistémologie des études critiques sur les hommes et le masculin. Point de vue situé d'un garçon de France, après 25 ans de recherches sur ces thèmes ». Conférence prononcée au Colloque international Perspectives futures en intervention, politique et recherche sur les hommes et les masculinités, 9, 10 et 11 mars 2011, Université Laval, Québec (Qc), Canada.

[4] L’armée était obligatoire à l’époque. La plupart des hommes qui vont se regroupés alors sont réformés ou insoumis.

[5] La méthode s’est aussi appelée le RCT ou « Remonte Couille Toulousain ».

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Mercredi 13 juin 3 13 /06 /Juin 05:41

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Mercredi 16 mai 3 16 /05 /Mai 07:40

 

Non à l’antisémitisme, Non à l’amalgame

 

Le 25 avril 2012 l’Université Populaire du Mirail a accepté l’invitation formulée par l’UEJF [Union des Etudiants Juif de France] de dialogue avec des étudiant-e-s israélien-ne-s en tournée en France dans le cadre d’une tournée « Avoir 20 ans en Israël ».

 

L’université Populaire du Mirail est un espace laïque et ouvert aux débats, un espace qui veut créer des liens entre l’Université Toulouse Le Mirail et les quartiers populaires qui l’entourent. Nous considérons normal de dialoguer avec l’ensemble des étudiant-e-s, des enseignant-e-s, des chercheur-e-s, des habitant-e-s de Toulouse, quelles que soient leurs origines nationales, religieuses ou politiques, quelles que soient leur couleur ou leur orientation sexuelle.

 

Le débat, organisé par Daniel Welzer-Lang, Professeur de sociologie, auquel ont participé enseignant-e-s chercheur-e-s du Mirail, étudiants-e-s, habitant-e-s de Toulouse, a été l’occasion pour beaucoup de réaffirmer les principes d’une paix juste et équitable en Israël et en Palestine. Plusieurs personnes présentes ont expliqué qu’elles avaient déjà participé à des actions concrètes pour la paix, l’éducation à la paix, le soutien aux luttes du peuple palestinien (mission des Motivé-e-s de Toulouse en 2002)…

Les débats ont porté sur la vie des étudiant-e-s en Israël : prix des études, services militaires... Des questions ont été posées sur leurs attitudes concrètes dans les territoires palestiniens occupés, leurs peurs du terrorisme, les rapports entre juifs ashkénazes et séfarades, les discriminations que subissent les dernier-e-s…

Les débats furent cordiaux, pacifiques et constructifs.

 

Au même moment, les étudiant-e-s tenaient une table d’information sur ce débat à l’entrée de l’Université.

Vers 13h, d’après les responsables de l’UEJF,- : « un groupe d’étudiant-e-s est arrivé au cri de «  Israël assassin ». Puis, d’après le Bureau National de Vigilance contre l’antisémitisme : « Des jeunes femmes voilées auraient scandé LES JUIFS A LA MER ou "EGORGE LES JUIFS"’EDBAH ELYHOUD" en langue arabe ou encore "RETOURNEZ CHEZ VOUS LES IMPERIALISTES" GENOCIDAIRES " etc. ». Ces faits auraient été filmés par l’un-e des étudiant-e-s israélien-ne-s.

 

L’Université Populaire du Mirail condamne fermement ces agressions antisémites. L’UPM rappelle qu’aucune confusion ne doit être faite entre l’antisionisme et l'antisémitisme :  l'antisionisme et le soutien aux luttes du Peuple Palestinien sont des positions politiques, d'ailleurs partagées par certain-e-s enseignant-e-s et étudiant-e-s juifs et juives du Mirail, et elles ne doivent en aucun cas être confondues avec l’antisémitisme qui est une forme majeure de racisme. Racisme que subissent de nombreux et nombreuses habitant-e-s des quartiers populaires de Toulouse. Racisme et antisémitisme qui viennent dernièrement de montrer leur douloureuse actualité à Toulouse.

L’UPM s’inquiète que ces agressions se perpétuent quelques semaines après qu’un Professeur ait lui-même été agressé verbalement en cours par un inconnu qui l’a accusé violemment d’être agent de la « juiverie internationale et de la franc-maçonnerie ».

 

D’après les communiqués parus, les personnes qui ont agressé les étudiant-e-s israélien-ne-s et les membres de l’UEJF présent-e-s utilisaient un mégaphone sur lequel étaient visibles un logo d’une organisation étudiante (SUD). Pour avoir nous-mêmes assisté à la fin de l’altercation, et suite aux informations que nous avons pu recueillir, nous ne saurions confondre les agresseuses et les militant-e-s étudiant-e-s du Mirail. Nous demandons qu’une enquête interne à l’Université soit réalisée. Nous condamnons à l’avance toute utilisation de ces faits dramatiques contre le syndicalisme étudiant du Mirail. Nous sommes prêt-e-s à participer à cette enquête.

 

 

Université Populaire du Mirail 

Sud éducation

Sud étudiant Mirail

 

 

Par dwl
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Lundi 5 mars 1 05 /03 /Mars 05:30

Les cours sur le genre : prosélytisme de l’homosexualité ? Produits de la franc-maçonnerie, et des réseaux intellectuels juifs ? Agression…

 

Le 1er mars 2012, dans mon cours « genre » de première année, j’ai été interpelé à la pause. Je me suis senti agressé !

 

Il était mince, presque gentil de silhouette, des cheveux mi longs noirs attachés… M’a demandé si… « j’avais conscience de faire sauter le rempart de la Nation… Si je n’avais pas honte de faire du prosélytisme de l’homosexualité… Si j’avais des remords à reprendre le saccage de la franc-maçonnerie, des réseaux intellectuels juifs qui veulent mettre à mal ce qu’ils rejettent... ». Il a évoqué Judith Butler, mais je ne souviens plus exactement ce qu’il en a dit…

 

Il m’a précisé qu’il n’était pas étudiant de cet amphi. Qu’il avait été prévenu par sms…

 

J’étais comme sidéré d’entendre cela…

J’ai dit que j’allais répondre à la reprise du cours. I

l m’a demandé si « j’allais le casser ».

Je lui ai dit que non…

Il est reparti s’asseoir dans l’amphi.

 

J’ai dit dans l’amphi que j’avais été choqué.

J’en ai expliqué le pourquoi…

Moi, juif, enfant de survivant des camps,

Moi homme qui se veut progressiste,

il y a des propos que je ne peux pas entendre dans une université.

 

J’ai dit mon dégoût pour de tels discours,

J’ai dit — ce qui est vrai — que mes cours s’appuient sur les recherches récentes, et scientifiques.

En espérant que ce n’est, et que cela restera, un cas isolé….

 

DWL

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Jeudi 23 février 4 23 /02 /Fév 11:54

 

 

Le débat va être intéressant...

 

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Par dwl - Publié dans : informations diverses
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